Au Liban, l’impunité des crimes, qu’ils soient politiques, financiers ou sociaux, s’est enracinée dans les esprits comme un mal endémique, une culture silencieuse et omniprésente. Cette impunité, au-delà de ses conséquences immédiates sur la société et l’État de droit, soulève des questions philosophiques profondes sur la justice, la morale, et le lien entre le pouvoir et la responsabilité. Comment une nation, ancrée dans un passé riche de valeurs humaines, peut-elle basculer dans une indifférence quasi-totale face aux violations les plus flagrantes des droits de l’homme ?
L’érosion de la responsabilité collective : un concept moral oublié
Dans l’Antiquité, les philosophes grecs comme Socrate et Aristote débattaient de la notion de responsabilité collective, où chaque membre de la société avait un rôle moral à jouer dans la préservation du bien commun. La justice n’était pas seulement l’affaire de l’État, mais une entreprise collective. Cette responsabilité collective semble aujourd’hui s’être effondrée au Liban, où l’impunité prospère dans l’indifférence générale. Les crimes, qu’ils soient perpétrés par des figures politiques ou économiques, sont acceptés avec une résignation presque fataliste.
Pourquoi une telle déconnexion ? Peut-être que la réponse réside dans ce que Hannah Arendt appelait la “banalité du mal” : une normalisation des actes répréhensibles, où l’indifférence générale devient complice du système qui protège les criminels. L’absence de réactions fortes de la société civile peut être interprétée comme un signe d’épuisement moral, une perte de foi dans la possibilité de la justice.
L’impunité : une construction philosophique du pouvoir
Un autre angle d’analyse vient de la philosophie du pouvoir. Michel Foucault, dans ses études sur le pouvoir et la surveillance, a montré comment les institutions modernes ne sont pas seulement des entités de contrôle, mais aussi des appareils de production de vérités et de réalités. Au Liban, le pouvoir semble avoir redéfini les frontières de ce qui est acceptable ou non, de ce qui mérite d’être puni ou non. Les politiciens et les élites économiques, jouissant de réseaux d’allégeances clientélistes et de protections, échappent aux répercussions de leurs actions.
Foucault aurait probablement vu dans cette impunité une manifestation du biopouvoir, où ceux au sommet définissent les règles du jeu et dictent les sanctions – ou l’absence de sanctions – en fonction de leurs intérêts. En d’autres termes, la structure du pouvoir au Liban, combinée à la faiblesse institutionnelle, permet de maintenir une façade de légitimité tout en évitant toute responsabilité réelle.
La justice en tant qu’idéal inaccompli
Pour le philosophe John Rawls, la justice est la première vertu des institutions sociales. Pourtant, au Liban, cet idéal semble désespérément hors de portée. Le système judiciaire, gangrené par la corruption, les pressions politiques et l’ingérence externe, est incapable de jouer son rôle de garant de la justice. Des affaires de corruption flagrantes aux crimes de guerre en passant par l’explosion du port de Beyrouth, les responsables échappent systématiquement à la justice. Ce déni de justice, au fil du temps, a instauré une culture où l’idée même de justice est perçue comme un luxe, non comme une nécessité.
Rawls soutenait que pour qu’une société soit juste, elle doit être fondée sur des principes que chacun accepterait s’il était dans une position originelle d’égalité. Mais au Liban, les citoyens sont profondément conscients de l’inégalité systémique qui régit le pays. Ce sentiment d’injustice perpétuelle nourrit une spirale de cynisme et d’apathie, où les notions de justice, de responsabilité et de morale sont dévaluées.
La morale de l’impunité : une société fragmentée
La philosophie morale nous invite à interroger les fondements de l’éthique dans une société qui tolère l’impunité. Dans un tel contexte, l’individu se retrouve face à un dilemme moral constant : comment agir avec droiture dans un environnement où les lois ne s’appliquent pas à tous de manière égale ? La société libanaise est fragmentée, divisée en clans et en confessions, ce qui renforce le sentiment que la justice est relative, appliquée selon les affiliations politiques ou religieuses, et non selon des principes universels.
Le philosophe existentialiste Jean-Paul Sartre aurait probablement analysé cette situation comme un abandon de la liberté individuelle. Pour Sartre, l’homme est fondamentalement libre, mais cette liberté s’accompagne de la responsabilité de ses actes. Lorsque l’on choisit d’ignorer les crimes ou de fermer les yeux sur l’impunité, on participe à la perpétuation de l’injustice. Chaque individu devient ainsi complice d’un système qu’il accepte par défaut.
L’impunité et l’effondrement du contrat social
Le contrat social, tel que théorisé par Rousseau et Hobbes, repose sur l’idée que les citoyens acceptent de renoncer à certaines libertés en échange de la protection de l’État et de l’application juste des lois. Mais au Liban, ce contrat semble avoir été rompu. L’État ne protège plus, il opprime. Les lois ne sont plus appliquées de manière juste, elles sont instrumentalisées. Cette rupture du contrat social n’est pas seulement juridique, elle est aussi morale. La confiance entre le peuple et ses dirigeants s’est effritée, laissant place à un sentiment de trahison profonde.
La nécessité d’une refonte éthique
Philosophiquement, l’impunité au Liban n’est pas seulement un échec institutionnel, mais un effondrement éthique. Elle révèle une société où la justice n’est plus une valeur partagée, mais une notion relative, soumise aux aléas du pouvoir et de l’argent. Pour sortir de ce cycle, il ne suffit pas de réformer les institutions ; il faut redonner un sens moral à la responsabilité, réhabiliter la justice comme un bien commun, et rétablir la confiance dans un État de droit. Ce n’est qu’en réinstaurant ces principes fondamentaux que le Liban pourra espérer rompre avec cette culture de l’impunité qui gangrène son tissu social et politique.


