Le chiffre le plus frappant n’est pas seulement le niveau des pertes. C’est leur accélération. Entre le 11 et le 18 mars, selon l’OMS, le nombre de morts au Liban est passé de 634 à plus de 900, tandis que le nombre de blessés est monté de 1 586 à plus de 2 220. Dans le même temps, le nombre de déplacés a progressé de près de 800 000 à plus d’un million. Les attaques contre les structures de santé ont elles aussi augmenté, passant de 25 à 33, avec un nombre de morts lié à ces attaques presque doublé, de 16 à 31. Cette progression rapide dit une chose simple : les besoins médicaux augmentent plus vite que la capacité ordinaire de réponse du pays.
L’OMS emploie d’ailleurs des mots inhabituels par leur netteté. Elle écrit que le système de santé libanais reste soumis à une « pression substantielle » en raison des déplacements, des attaques contre les soins et des interruptions de services. Elle ne décrit donc pas un secteur ponctuellement débordé, mais un appareil sanitaire qui fonctionne sous contrainte permanente. Cela change la nature même de la lecture. Dans une crise classique, l’hôpital soigne les conséquences du conflit. Dans la séquence actuelle, l’hôpital, les centres de santé, les ambulances, les circuits d’approvisionnement et les équipes deviennent eux-mêmes des maillons fragilisés du théâtre de guerre.
Des hôpitaux encore ouverts, mais en mode dégradé
Le rapport fournit plusieurs indicateurs qui permettent de mesurer concrètement cette tension. Au 18 mars, cinq hôpitaux étaient fermés, six autres partiellement endommagés, et 44 centres de santé primaires ne fonctionnaient plus. Les structures restées ouvertes doivent donc absorber à la fois les blessés de guerre, les urgences ordinaires, les maladies chroniques, les besoins obstétriques, les soins pédiatriques et les complications liées aux déplacements massifs de population. L’OMS souligne que ces établissements doivent arbitrer en permanence entre la traumatologie d’urgence et les services routiniers, sous des hostilités qui continuent.
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Ce point est essentiel. Une fermeture d’hôpital n’implique pas seulement moins de lits. Elle signifie souvent des délais de transfert plus longs, une surcharge dans les structures voisines, une usure accélérée des équipes et une fragilité accrue pour les patients les plus dépendants. Le rapport insiste d’ailleurs sur les restrictions de mouvement et l’insécurité, qui limitent la continuité des soins dans plusieurs zones touchées. Autrement dit, même quand un service existe encore sur le papier, son accessibilité réelle peut être amputée par la guerre. Dans un tel cadre, la crise sanitaire n’est pas seulement une affaire d’infrastructures détruites. Elle devient une crise de circulation, de temps de réponse et de continuité thérapeutique.
Le déplacement de masse change l’échelle du problème
Le Liban ne fait plus face uniquement à un afflux de blessés. Il doit désormais gérer une crise de santé publique liée au déplacement massif de population. Au 17 mars, plus d’un million de personnes étaient déplacées, dont 133 414 hébergées dans 631 centres collectifs à travers le pays. L’OMS précise que ce déplacement massif accroît les risques de santé publique et fait grimper la demande en soins primaires ainsi qu’en services d’eau, d’assainissement et d’hygiène. Cela signifie que la pression n’est plus concentrée sur les seuls services d’urgence. Elle se diffuse dans la vie quotidienne des abris, des écoles transformées en centres d’accueil et des zones de repli.
Les chiffres donnés par l’OMS rendent cette bascule très concrète. Dans les abris, 18 236 consultations avaient déjà été menées, tandis que 9 914 personnes avaient reçu des médicaments. Ces données montrent une montée rapide des besoins de médecine générale, de suivi de traitements, de prise en charge de douleurs, d’infections, d’anxiété et de pathologies chroniques. En temps de guerre, l’image publique se concentre souvent sur les blessés sortis des bombardements. Le rapport rappelle une autre réalité : un pays déplacé devient aussi un pays qui a besoin d’ordonnances, d’insuline, d’antibiotiques, de consultations prénatales, de vaccination et d’un minimum de stabilité sanitaire pour éviter l’enchaînement des complications secondaires.
Femmes enceintes, personnes vulnérables, santé mentale : la crise invisible
L’un des apports les plus utiles du rapport réside dans sa capacité à sortir du seul bilan militaire. L’OMS note que les populations vulnérables paient un prix disproportionné. Elle mentionne 630 femmes enceintes, 816 femmes allaitantes et des personnes handicapées confrontées à des barrières d’accès. Ces chiffres n’épuisent pas la réalité, mais ils donnent un ordre de grandeur. Ils montrent que la crise ne concerne pas seulement des urgences traumatiques masculines ou des scènes de bombardement. Elle touche aussi les besoins maternels, néonataux et sociaux, c’est-à-dire tout ce que les guerres rendent plus difficile sans forcément le rendre immédiatement visible dans les bilans quotidiens.
L’OMS insiste également sur la santé mentale. Elle signale 550 appels cumulés aux lignes nationales d’assistance psychosociale. Ce chiffre doit être lu avec prudence, car il ne mesure pas toute la détresse réelle. Il indique en revanche que la demande formalisée d’aide psychologique augmente déjà. Dans un pays frappé par les déplacements, la peur, l’incertitude et l’effondrement des repères, la santé mentale cesse d’être un sujet périphérique. Elle devient l’un des premiers marqueurs de l’usure collective. L’OMS précise d’ailleurs que les capacités de réponse en santé mentale et soutien psychosocial sont en cours de renforcement au Liban, signe que l’organisation considère ce besoin comme structurel et non secondaire.
Attaques contre les soins : quand la santé devient une cible
Le rapport n’emploie pas de détour sur ce point. Il rappelle que les soins de santé doivent être protégés à tout moment, y compris les patients, les personnels, les installations et les ambulances, conformément au droit international humanitaire. Ce rappel figure dans les priorités d’action de l’OMS, aux côtés d’une autre exigence : garantir un accès sûr et sans entrave aux soins, à l’acheminement des fournitures médicales et au déplacement des patients et des ambulances. Si l’organisation formule ces appels de manière aussi explicite, c’est parce qu’elle constate que ces conditions minimales ne sont plus garanties sur le terrain.
L’effet de ces attaques est double. Il y a, bien sûr, les morts et les blessés directs déjà comptabilisés. Mais il y a aussi les dommages différés. Un centre fermé, une ambulance retardée, une équipe qui ne peut plus entrer dans une zone, un patient chronique qui interrompt son traitement ou une femme enceinte qui renonce à se déplacer : tout cela produit une mortalité et une morbidité moins visibles, mais très réelles. C’est précisément ce que laisse entendre l’OMS lorsqu’elle relie attaques, accès contraint et continuité des soins compromise. Le danger n’est donc pas seulement l’impact immédiat des frappes. C’est l’installation progressive d’un système de soins fragmenté, plus lent et plus inégal selon les zones.
Le risque sanitaire ne s’arrête pas aux urgences
Le rapport alerte aussi sur un autre point souvent sous-estimé : la surveillance épidémiologique. L’OMS explique que les systèmes de surveillance sont sous tension à cause des déplacements, des restrictions de mouvement et des perturbations de services. Cette fragilité accroît les risques d’épidémies de maladies transmissibles et réduit les capacités de détection précoce. Dans des abris surchargés, où l’accès à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène devient plus difficile, cette menace n’a rien d’abstrait. Elle peut se matérialiser rapidement, surtout si les services de première ligne restent durablement perturbés.
Ce passage du rapport est capital pour comprendre où va la crise. Le Liban n’est pas seulement confronté à une médecine de guerre. Il se rapproche d’un scénario dans lequel les blessés, les déplacés, les interruptions de traitement, les problèmes de santé mentale et les risques épidémiques se superposent. L’OMS cite explicitement les besoins croissants en soins primaires, en santé mentale et en services mobiles liés au déplacement, au Liban comme dans les zones frontalières syriennes. Cela indique que, sans amélioration sécuritaire rapide, la crise pourrait glisser d’une urgence hospitalière aiguë vers une crise sanitaire diffuse et durable, plus difficile à inverser parce qu’elle infiltre tous les niveaux du système de soins.
L’aide arrive, mais le niveau des besoins grimpe plus vite
Sur le terrain, l’OMS a déjà commencé à renforcer sa réponse. Le rapport indique que 12 kits chirurgicaux de traumatologie ont été livrés, de quoi soutenir près de 1 200 interventions. L’organisation a aussi fourni 4 244 flacons d’insuline, renforcé la coordination du secteur santé et développé les systèmes de surveillance et d’alerte précoce. À cela s’ajoute une livraison de 3,5 tonnes de fournitures d’urgence et de traumatologie arrivée le 18 mars à Beyrouth avec le soutien de l’Union européenne. Ces données montrent que la réponse internationale existe et qu’elle a déjà franchi le seuil de l’assistance symbolique.
Mais l’OMS ajoute aussitôt que l’écart entre les besoins et les ressources est déjà préoccupant. Pour le seul Liban, 37 millions de dollars supplémentaires sont jugés urgemment nécessaires dans le cadre du UN Flash Appeal pour mars-mai 2026. À l’échelle régionale, les appels sanitaires d’urgence de l’OMS pour la Méditerranée orientale nécessitent 633 millions de dollars et ne sont financés qu’à 37 %. Cette information est décisive, parce qu’elle signifie que l’organisation prépare déjà une crise plus longue que les premières distributions d’urgence. Elle dit en substance que les fournitures envoyées ne suffiront pas si la dynamique actuelle se prolonge, surtout avec un million de déplacés et un système hospitalier partiellement amputé.
Le Liban au cœur d’un choc régional de santé
Le rapport met enfin en lumière un effet régional direct de la crise libanaise. En Syrie, plus de 120 400 personnes, principalement syriennes mais aussi libanaises, avaient franchi la frontière depuis le Liban au 17 mars. L’OMS souligne que cet afflux exerce une pression supplémentaire sur les services de santé dans les zones frontalières et les centres urbains d’accueil, avec en plus des signalements de foyers de maladies infectieuses, dont l’hépatite A. Cette extension du problème vers la Syrie montre que la crise libanaise ne peut plus être lue comme un épisode strictement national. Elle produit déjà des effets sanitaires de débordement dans un pays voisin lui-même très fragile.
L’OMS relie aussi cette crise à une instabilité sanitaire régionale plus large. Les frappes sur les infrastructures énergétiques et de dessalement en Iran et dans le Golfe augmentent les risques respiratoires, cardiovasculaires et de perturbation de l’approvisionnement en eau. Cela ne concerne pas directement le système libanais dans son fonctionnement quotidien, mais cela souligne la logique générale du rapport : la guerre ne détruit pas seulement des cibles militaires, elle dégrade les bases matérielles de la santé publique. Au Liban, ce mécanisme se lit à travers les hôpitaux fermés, les centres primaires hors service, les déplacements massifs et la tension sur les médicaments. Ailleurs, il passe par l’eau, l’air, l’énergie et la préparation aux incidents chimiques ou radiologiques.
ME-Sitrep-2-19-March-26Au total, le rapport de l’OMS dessine une image précise et inquiétante. Le Liban n’est pas seulement confronté à une hausse des blessés. Il entre dans une phase où la guerre exerce une pression simultanée sur les urgences, les soins primaires, la santé mentale, la surveillance épidémiologique, l’accès aux médicaments et la protection même des structures de santé. Tant que les hostilités, les restrictions de mouvement et les attaques contre le secteur sanitaire se poursuivront, chaque journée supplémentaire élargira l’écart entre ce que le système peut encore absorber et ce que la population déplacée ou blessée aura besoin de recevoir.


