Dans un contexte marqué par les répercussions persistantes de la chute du régime syrien en décembre 2024, quatre députés libanais ont déposé, le 2 février 2026, une proposition de loi visant à interdire les activités du parti Baas socialiste arabe, branche syrienne, au Liban. Les parlementaires Ashraf Rifi, Melhem Riachi, Elias Khoury et Nazih Matta ont soumis ce texte à l’amanat ser du Parlement, espérant son renvoi aux commissions parlementaires compétentes pour examen et adoption ultérieure en séance plénière. Cette initiative s’inscrit dans une dynamique de réaffirmation de la souveraineté libanaise, alors que les liens historiques entre Beyrouth et Damas continuent d’influencer la scène politique interne. Les députés ont annoncé la tenue d’une conférence de presse le 4 février 2026 à 11 heures au siège du Parlement pour exposer les motivations de leur démarche.
Les contours de la proposition législative
La proposition de loi, telle que relayée par l’Agence nationale d’information, cible explicitement le parti Baas socialiste arabe dans sa version syrienne, ainsi que toutes les formes de soutien ou de promotion qui lui sont associées. Elle vise à prohiber toute activité, organisation ou propagande liée à cette entité sur le sol libanais. Les initiateurs expriment leur souhait que le texte soit rapidement orienté vers les commissions spécialisées, comme celle des affaires intérieures ou de la justice, pour une discussion approfondie. Cette étape préparatoire est cruciale, car elle permettrait d’intégrer des amendements avant un vote en assemblée générale. Bien que le contenu détaillé du projet n’ait pas encore été rendu public dans son intégralité, il apparaît comme une mesure destinée à renforcer les garde-fous contre les ingérences étrangères, particulièrement celles émanant de l’ancien régime syrien. Les députés, issus de courants politiques favorables à une indépendance accrue du Liban, soulignent l’urgence de cette interdiction dans un paysage régional en mutation rapide depuis la fin de l’ère Assad.
Un héritage historique chargé : les origines du parti Baas
Le parti Baas, dont le nom signifie « renaissance » en arabe, trouve ses racines dans les années 1940 en Syrie. Fondé officiellement le 7 avril 1947 à Damas lors d’un congrès réunissant environ deux cents délégués syriens et des observateurs de Palestine, du Liban, d’Irak et de Jordanie, il résulte de la fusion du mouvement Baas arabe dirigé par Michel Aflak et Salah Eddine Bitar, avec le Baas arabe de Zaki al-Arsouzi. Michel Aflak, chrétien grec-orthodoxe né en 1910 à Damas, en devient le secrétaire général, poste qu’il occupe jusqu’à sa mort en 1989 à Paris. Salah Eddine Bitar, musulman sunnite né en 1912 à Damas, et Zaki al-Arsouzi, alaouite, complètent ce trio fondateur qui incarne une idéologie panarabe, socialiste et laïque, influencée par les idéaux de liberté, d’unité arabe et de socialisme. Le programme du parti, publié dans le journal Al Baas dès 1946, appelle à une grande révolution arabe pour réintégrer les Arabes dans l’histoire, en promouvant l’unité au-delà des frontières coloniales.
Dès ses débuts, le Baas s’implante au-delà de la Syrie, avec des branches en Irak, en Jordanie, au Yémen, au Soudan et au Liban. En Syrie, il accède au pouvoir en 1963 via un coup d’État, marquant le début d’une ère de domination qui culmine avec l’arrivée de Hafez al-Assad en 1970, puis de son fils Bachar en 2000. Le parti adopte la devise « Unité, liberté, socialisme », tout en intégrant des éléments laïcs, bien que sa base en Syrie repose souvent sur des minorités comme les alaouites. Au Liban, la branche locale est établie entre 1949 et 1950, sous la direction de figures comme Assem Qanso, qui en est le secrétaire le plus ancien. Cette implantation reflète l’ambition panarabe du mouvement, mais elle s’inscrit aussi dans un contexte de tensions régionales, où le Baas syrien utilise ses ramifications pour étendre son influence.
Le rôle du Baas au Liban : entre alliance et ingérence
Au Liban, le parti Baas syrien a joué un rôle significatif dans la sphère politique, particulièrement durant les décennies de présence syrienne. Dès les années 1950, il s’implante comme une force pro-arabe, alignée sur les idéaux nassériens puis baasistes. Son influence s’accroît lors de la guerre civile libanaise (1975-1990), où la Syrie intervient militairement en 1976, sous couvert de stabilisation. Hafez al-Assad, au pouvoir en Syrie depuis 1970 après un coup d’État interne au Baas, impose une tutelle sur le Liban, utilisant le parti comme relais pour consolider son emprise. Le Baas libanais, souvent perçu comme une extension du régime damascène, participe à des coalitions pro-syriennes, notamment aux côtés du Hezbollah et d’autres groupes alignés sur l’axe irano-syrien.
L’occupation syrienne, qui dure jusqu’en 2005, voit le Baas impliqué dans la répression et la manipulation politique. Des figures baasistes locales occupent des postes clés, facilitant l’ingérence de Damas dans les affaires libanaises. La résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée le 2 septembre 2004, appelle au retrait des troupes étrangères – principalement syriennes – et au désarmement des milices, marquant un tournant. Cité par le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan dans son rapport du 1er mars 2005, ce texte insiste sur la restauration de la souveraineté libanaise, soulignant que « toutes les troupes étrangères non libanaises doivent se retirer du Liban ». Le meurtre de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri le 14 février 2005 accélère ce processus, menant au retrait syrien en avril 2005 sous pression internationale.
Malgré ce retrait, le Baas syrien maintient une présence discrète au Liban via sa branche locale, souvent critiquée pour son allégeance à Damas. Assem Qanso, leader historique, incarne cette continuité, avec des liens étroits au régime Assad. Dans les années 2010, durant la guerre civile syrienne, le Baas libanais soutient ouvertement Bachar al-Assad, participant à des manifestations et des alliances parlementaires pro-syriennes. La chute du régime Assad le 8 décembre 2024, annoncée par des sources officielles syriennes, entraîne la suspension des activités du Baas en Syrie le 11 décembre 2024, comme déclaré par Brahim el-Hadid, secrétaire général adjoint. Cette suspension, confirmée par le commandement des opérations militaires syrien le 29 janvier 2025, dissout les institutions baasistes en Syrie, marquant la fin d’une ère de plus de 50 ans.
Les relations Liban-Syrie : un passé tumultueux et des tensions persistantes
Les liens entre le Liban et la Syrie sont marqués par une histoire de dépendance et de conflits. La Syrie, sous le régime baasiste, considère souvent le Liban comme une extension naturelle, invoquant l’unité arabe pour justifier ses interventions. L’occupation de 1976 à 2005 implique environ 30 000 soldats syriens, contrôlant les institutions libanaises. Hafez al-Assad, en consolidant son pouvoir via le Baas, utilise le Liban comme levier géopolitique, notamment contre Israël et pour sécuriser ses frontières.
La résolution 1701 de l’ONU, adoptée le 11 août 2006 après la guerre entre Israël et le Hezbollah, renforce les appels à la souveraineté libanaise, exigeant le déploiement de l’armée libanaise au sud et le désarmement des groupes armés. Le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, dans son rapport du 20 octobre 2006, note que « le Liban doit exercer son autorité sur l’ensemble de son territoire », soulignant les ingérences syriennes persistantes. Malgré le retrait, des allégations d’influence syrienne via des proxies comme le Baas ou des alliés politiques subsistent.
La chute d’Assad en 2024 ravive ces débats au Liban. Le nouveau paysage syrien, avec l’incertitude autour de figures comme Ahmed al-Charaa, président par intérim, pousse Beyrouth à reconsidérer ses liens. Des sources officielles libanaises, comme le ministère des Affaires étrangères, expriment dans des communiqués du 10 décembre 2024 un soutien à une transition pacifique en Syrie, tout en insistant sur le respect des frontières. Au Liban, des voix comme celles des Forces libanaises, auxquelles appartiennent certains députés impliqués, appellent à couper les ponts avec l’ancien régime.
Les profils des députés initiateurs
Ashraf Rifi, ancien général et ministre de la Justice, est une figure sunnite de Tripoli, connue pour son opposition ferme à l’influence syrienne. Né en 1954, il dirige les Forces de sécurité intérieure de 2005 à 2013, jouant un rôle clé dans la lutte contre les groupes extrémistes. Élu député en 2018, il milite pour une souveraineté libanaise renforcée, critiquant souvent les alliances pro-syriennes.
Melhem Riachi, affilié aux Kataeb (Phalanges libanaises), est un parlementaire chrétien maronite. Impliqué dans la politique depuis les années 2000, il défend une ligne conservatrice, favorable à la désarmement des milices et à l’indépendance vis-à-vis de Damas.
Elias Khoury, député chrétien, s’aligne sur des courants pro-souveraineté. Son engagement met l’accent sur les réformes institutionnelles pour contrer les ingérences étrangères.
Nazih Matta, député orthodoxe pour le siège d’Aley, représente les Forces libanaises. Élu en 2022, il priorise les questions de sécurité et de gouvernance, critiquant les liens avec l’ancien régime syrien.
Implications immédiates dans le contexte libanais actuel
La proposition intervient alors que le Liban fait face à des défis internes, avec un Parlement fragmenté et des tensions sectaires persistantes. Le 2 février 2026, date du dépôt, coïncide avec des débats sur la mise en œuvre de la résolution 1701, où l’armée libanaise déploie des forces au sud pour contrer les violations. Des rapports de l’ONU, comme celui du secrétaire général António Guterres du 15 janvier 2026, soulignent les risques d’escalade régionale, appelant à un désarmement effectif. Au Liban, des alliances comme celle entre le Hezbollah et des groupes pro-syriens pourraient réagir à cette initiative, bien que aucune déclaration officielle n’ait émergé au 2 février. La conférence de presse prévue le 4 février pourrait clarifier les hithiyyat (motivations) du texte, potentiellement en liant l’interdiction à la protection contre des résurgences baasistes post-Assad. Des discussions parlementaires pourraient suivre, intégrant des avis d’experts sur les implications légales, comme la compatibilité avec la Constitution libanaise qui garantit la liberté d’association mais prohibe les partis menaçant la souveraineté.


