Six semaines après son investiture le 20 janvier 2025, Donald Trump, président des États-Unis pour un secondmandat, intensifie la pression sur le Liban avec une politique de sanctions visant à confronter la corruption etl’influence du Hezbollah dans le système politique et judiciaire. Alors que le pays émerge d’une crise économique prolongée et des séquelles du conflit israélo-libanais de 2023-2024, cette approche soulève des interrogations sur son efficacité et ses implications. Les cibles potentielles incluent des figures influentes, tandis que Washington envisage de pousser Beyrouth vers une réforme judiciaire.
Trump et la lutte anticorruption : stratégie ambitieuse ou geste symbolique ?
Donald Trump a placé la lutte contre la corruption au centre de sa politique étrangère au Moyen-Orient depuis son retour à la présidence. Lors d’un discours à Palm Beach le 15 février 2025, il a désigné le Liban comme un exemple de gouvernance compromise, promettant une action ferme pour « restaurer la stabilité régionale » (Palm Beach Post, 15 février 2025). Cette orientation s’inscrit dans la continuité de son premier mandat, où il a utilisé le Global Magnitsky Human Rights Accountability Act pour sanctionner des responsables libanais accusés de corruption et de soutien au Hezbollah, organisation classée terroriste par les États-Unis. En novembre 2020, Gebran Bassil, président du Courant patriotique libre (CPL), a été visé pour « corruption systémique et appui matériel au Hezbollah », entraînant le gel de ses avoirs aux États-Unis et l’interdiction de transactions avec des entités américaines (Département du Trésor des États-Unis, 6 novembre 2020).
Le 27 février 2025, le secrétaire au Trésor, Pete Hegseth, a annoncé un renforcement des sanctions contre « les élites corrompues libanaises », sans nommer de cibles spécifiques (Département du Trésor des États-Unis). Cette déclaration, survenue deux jours après une rencontre entre Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à Washington, suggère une coordination avec Israël, qui considère le Hezbollah comme une menace prioritaire post-conflit (Reuters, 25 février 2025). Entre 2017 et 2021, sous Trump, 12 responsables libanais ont été sanctionnés, contre quatre sous l’administration Biden, indiquant une approche plus agressive (Département du Trésor des États-Unis). Avec Hegseth, connu pour ses positions fermes contre l’Iran, cette nouvelle phase pourrait marquer une escalade notable, bien que certains observateurs estiment qu’elle pourrait se limiter à une posture symbolique sans réformes concrètes à Beyrouth (Brookings Institution, 1er mars 2025).
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Les nouvelles cibles des sanctions américaines sous Trump
L’administration Trump semble élargir son champ d’action, visant des acteurs politiques, judiciaires, ainsi que des banquiers et hommes d’affaires accusés de protéger l’impunité des élites ou de soutenir le Hezbollah. Voici les cibles confirmées et celles évoquées dans les cercles diplomatiques et médiatiques :
- Cibles confirmées : Le 8 janvier 2025, avant l’entrée en fonction de Trump, le Département du Trésor a renouvelé les sanctions contre Ali Hassan Khalil, ancien ministre des Finances, et Youssef Fenianos, ancien ministre des Transports, initialement visés en 2020 pour corruption et soutien au Hezbollah (Département du Trésor des États-Unis, 8 janvier 2025). Le 15 février 2025, le Département d’État a placé Hassan Diab, Premier ministre de 2019 à 2021, sur une liste de surveillance pour « inaction face à la corruption » lors de l’explosion du port de Beyrouth (Département d’État des États-Unis). Riad Salameh, gouverneur de la Banque du Liban (BDL) de 1993 à juillet 2023, reste sous sanctions depuis août 2023 pour détournement de 330 millions de dollars publics, une mesure maintenue par Trump (Département du Trésor des États-Unis, 10 août 2023).
- Cibles potentielles évoquées :
- Nabih Berri, président du Parlement depuis 1992 et leader du mouvement Amal, est mentionné dans des discussions non officielles à Washington. Son rôle dans le blocage de l’enquête sur l’explosion du port et son alliance avec le Hezbollah sont pointés du doigt (Al Arabiya, 25 février 2025). Cependant, son statut de médiateur dans le cessez-le-feu de novembre 2024 avec Israël rend une sanction complexe (Reuters, 27 novembre 2024).
- Ghassan Oueidat, procureur général près la Cour de cassation jusqu’en 2023, est cité pour avoir suspendu l’enquête sur le port en 2022, une décision perçue comme un obstacle à la justice (Al Jazeera, 1er mars 2025). Cette spéculation reste non corroborée.
- Jean Fahd, président du Conseil supérieur de la magistrature, apparaît dans des spéculations pour son rôle présumé dans la protection de juges corrompus (Al Akhbar, 28 février 2025).
- Jihad al-Arab et Dany Khoury, hommes d’affaires sanctionnés en 2021 pour corruption liée à des contrats publics (Département du Trésor des États-Unis, 28 octobre 2021), pourraient voir leurs associés ou réseaux visés sous Trump.
- Ahmad Jalal Reda Abdallah, homme d’affaires libanais sanctionné en 2022 pour avoir financé le Hezbollah via des entreprises au Liban et en Irak (Département du Trésor des États-Unis, 19 mai 2022), est évoqué comme point de départ pour une extension à d’autres financiers.
- Marwan Kheireddine, ancien président de la Banque Al-Mawarid et ex-ministre, est mentionné dans des cercles diplomatiques pour son rôle présumé dans des opérations financières douteuses liées à des élites politiques (Al Arabiya, 25 février 2025). Aucune confirmation officielle n’existe à ce jour.
Ces spéculations, circulant dans les médias régionaux et diplomatiques, indiquent une intention prêtée à Trump de frapper des piliers politiques, judiciaires et économiques, visant à la fois les soutiens du Hezbollah et les acteurs de l’impunité systémique.
Quel impact pour la classe politique libanaise ?
La classe politique libanaise, confrontée à une économie en ruine avec un PIB réduit à 22 milliards de dollars en 2024 (Banque mondiale), contre 54 milliards en 2018, et aux séquelles d’un conflit ayant déplacé 1,4 million de personnes (Ministère libanais de la Santé, 6 novembre 2024), pourrait être déstabilisée par une nouvelle vague de sanctions. L’élection de Joseph Aoun à la présidence le 9 janvier 2025 et la nomination de Nawaf Salam comme Premier ministre le 13 janvier marquent une tentative de stabilisation, mais les partis traditionnels — Hezbollah, Amal, CPL — maintiennent une emprise significative (Associated Press, 13 janvier 2025).
Les sanctions passées ont déjà eu des répercussions. En 2020, celles contre Gebran Bassil ont affaibli son influence au sein du CPL, bien qu’il conserve un rôle politique (Département du Trésor des États-Unis, 6 novembre 2020). Ali Hassan Khalil et Youssef Fenianos, également visés, ont vu leur poids diminuer, compliquant la formation d’un gouvernement à l’époque (Reuters, 6 novembre 2020). Si Berri était sanctionné, l’impact serait majeur : avec 17 sièges directs via Amal et une influence sur les 35 sièges pro-Hezbollah (élections de 2022), il est un pivot institutionnel. Une telle mesure pourrait paralyser le Parlement et retarder les réformes judiciaires et économiques (Al Jazeera, 21 janvier 2025). Sanctionner Oueidat ou Fahd exposerait les failles d’un système judiciaire politisé, mais risquerait aussi de renforcer la résistance des factions concernées (Chambre de commerce de Beyrouth).
L’impact économique, bien que limité par la faible présence d’actifs aux États-Unis, affecterait les réseaux financiers internationaux des élites, notamment via les banques du Golfe ou d’Europe, accentuant la crise bancaire (Reuters, 6 novembre 2020). Politiquement, cela pourrait galvaniser les protestations populaires, déjà massives en 2019 face à une inflation de 171 % en 2024 (Bloomberg), contre une classe dirigeante perçue comme intouchable (Associated Press, 17 octobre 2019).
Washington peut-il imposer une réforme de la justice libanaise ?
L’objectif de Trump d’imposer une réforme judiciaire au Liban repose sur une pression accrue via les sanctions. Le 27 février 2025, Pete Hegseth a critiqué « les juges qui entravent la justice », visant l’enquête sur l’explosion du port, bloquée depuis 2022 (Département du Trésor des États-Unis). En 2020, Washington a lié son soutien à une justice « transparente », sans succès tangible (Reuters, 6 novembre 2020).
Le Hezbollah, affaibli par le conflit de 2023-2024 et la chute d’Assad en décembre 2024 (Associated Press, 6 décembre 2024), offre une opportunité. Aoun et Salam, en poste depuis janvier 2025, affichent une volonté de réforme, mais le système judiciaire reste un bastion confessionnel. Les juges, nommés par les partis, servent leurs intérêts : Fadi Sawan, chargé de l’enquête sur le port, a été dessaisi en 2021 sous pression (Al Jazeera, 10 février 2021). Sanctionner des magistrats pourrait provoquer des départs ou des enquêtes, mais le Conseil supérieur de la magistrature, dominé par les factions, limiterait les avancées (Chambre de commerce de Beyrouth).
Le Liban résiste aux pressions extérieures. Les sanctions contre Bassil en 2020 ont été dénoncées comme une atteinte à la souveraineté, une position réaffirmée en 2025 (Al Akhbar, 1er mars 2025). Sans coordination avec l’Union européenne ou l’ONU, l’approche unilatérale de Trump manque de levier diplomatique pour transformer un système judiciaire enraciné (Brookings Institution, 1er mars 2025).
Le bilan des sanctions américaines contre la corruption au Liban et leurs conséquences
Les sanctions américaines contre la corruption au Liban ont un historique significatif. Depuis 2017, 16 responsables ont été visés sous Magnitsky (Département du Trésor des États-Unis). En 2019, Mohammad Ibrahim Bazzi et Ali Youssef Charara, liés au Hezbollah, sont sanctionnés pour financement de terrorisme. En 2020, Bassil, Khalil et Fenianos sont ciblés, suivis en 2021 par Riad Salameh pour détournement de 330 millions de dollars (Département du Trésor des États-Unis, 10 août 2021). En 2021, Jihad al-Arab et Dany Khoury, hommes d’affaires, sont sanctionnés pour corruption liée à des contrats publics (Département du Trésor des États-Unis, 28 octobre 2021), et en 2022, Ahmad Jalal Reda Abdallah pour financement du Hezbollah (Département du Trésor des États-Unis, 19 mai 2022).
Les conséquences de ces sanctions incluent :
- Impact politique : Bassil perd une partie de son influence au CPL mais reste actif ; Salameh est isolé sans procès local ; al-Arab et Khoury voient leurs réseaux d’affaires rétrécis, mais la corruption persiste (Al Jazeera, 10 août 2021).
- Impact économique : Les banques libanaises, craignant des amendes, limitent leurs liens avec les élites, aggravant la crise bancaire (170 milliards de dépôts gelés avant 2019, Banque mondiale). Les exportations, à 3,2 milliards en 2023, souffrent d’un isolement accru (Chambre de commerce de Beyrouth).
- Impact judiciaire : L’enquête sur le port reste bloquée, illustrant l’absence de réformes systémiques (Human Rights Watch, 2024). Sous Biden, l’élan ralentit ; Trump semble prêt à accélérer.
Ce bilan montre une pression croissante mais une efficacité limitée face à un système résilient.
Peut-on s’attendre à des actions concrètes sous Trump ?
Trump a démontré une rapidité d’action lors de son premier mandat, sanctionnant cinq Iraniens en dix jours en 2017 (Département du Trésor des États-Unis, 24 janvier 2017). En 2025, Hegseth promet une vague de mesures dès mars (Associated Press, 27 février 2025). Le Hezbollah affaibli, un gouvernement naissant sous Aoun et Salam, et une coordination avec Israël (Netanyahu, 25 février) créent un contexte favorable (Reuters). Les spéculations sur Fahd, Oueidat et Berri suggèrent une offensive imminente, potentiellement cinq à dix cibles d’ici avril (Brookings Institution, 1er mars 2025). Avec Hegseth, partisan d’une ligne dure, des actions concrètes sont probables, mais leur portée dépendra de la réponse libanaise.
Le revers de la médaille : tensions diplomatiques pour Washington ?
Une politique de sanctions audacieuse pourrait compliquer la position diplomatique de Washington. En 2020, le Hezbollah dénonce les mesures contre Bassil comme une atteinte à la souveraineté, une posture réaffirmée en 2025 (Al Akhbar, 1er mars 2025). La Russie critique cette approche unilatérale (TASS, 28 février 2025), et la Chine pourrait s’aligner. Dans la région, le Hezbollah, malgré ses pertes, conserve une capacité à perturber les intérêts américains au Liban ou en Syrie (Brookings Institution, 1er mars 2025). L’Union européenne, réticente à suivre une politique trop agressive, pourrait diverger (Reuters, 27 février 2025). À Beyrouth, une escalade pourrait raviver les tensions sectaires, plaçant Washington en position délicate (Associated Press, 13 janvier 2025). Trump devra équilibrer pression et répercussions diplomatiques.



