La chute du régime de Bachar al-Assad a redistribué les cartes géopolitiques dans le Levant, exposant le Liban à de nouvelles dynamiques stratégiques. Parmi elles, le rôle de Hayat Tahrir al-Sham (HTS), groupe rebelle syrien sunnite soutenu indirectement par la Turquie, soulève des inquiétudes. Si la Turquie a consolidé sa présence en Syrie à travers HTS et d’autres groupes rebelles, la perspective d’une extension de son influence au Liban via ce levier stratégique devient un scénario plausible.
HTS : outil de projection régionale pour la Turquie
Hayat Tahrir al-Sham, organisation née de la fusion du Front al-Nosra et d’autres groupes islamistes, contrôle aujourd’hui la province syrienne d’Idlib. Officiellement, HTS est désigné comme une organisation terroriste par la Turquie. Cependant, Ankara a toléré sa présence et, dans certains cas, collaboré indirectement avec le groupe pour stabiliser ses propres intérêts dans le nord de la Syrie. La Turquie utilise HTS comme un outil stratégique pour maintenir son influence dans le Levant tout en évitant une confrontation directe avec la Russie ou l’Iran. Cette alliance implicite permet à Ankara d’exercer une pression sur Damas, d’équilibrer les forces rivales dans la région, et d’assurer une stabilité relative dans ses zones d’intérêt proches de la frontière turque.
Les revendications turques sur la Méditerranée et leurs implications pour le Liban
Les revendications turques sur la Méditerranée occidentale s’inscrivent dans cette stratégie régionale. Ankara cherche à élargir son influence maritime à travers des revendications territoriales et des accords controversés, comme celui signé avec le gouvernement libyen de Tripoli en 2019, établissant une zone économique exclusive. Cette expansion maritime a suscité de vives tensions avec la Grèce, Chypre et Israël. Elle pourrait également toucher le Liban, dont les eaux territoriales sont riches en gaz naturel. En exploitant les tensions régionales et les disputes maritimes entre le Liban et Israël, la Turquie pourrait chercher à intégrer le Liban dans son projet d’influence énergétique en Méditerranée.
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Les modalités existantes de l’influence turque au Liban
Initiatives diplomatiques et économiques
La Turquie a intensifié ses efforts pour accroître son influence au Liban, notamment après des crises majeures comme l’explosion du port de Beyrouth en 2020. Ankara a multiplié les visites officielles et les offres d’aide humanitaire et économique, en mettant l’accent sur la reconstruction et la coopération énergétique. Cette approche vise à renforcer sa crédibilité dans un Liban en crise.
Tripoli joue un rôle central dans cette stratégie. La Turquie a exprimé un intérêt pour renforcer les infrastructures portuaires de cette ville, qui constitue un point d’entrée stratégique pour le commerce avec la Méditerranée orientale et une potentielle voie de pénétration vers les pays arabes du Golfe, anciens territoires de l’Empire ottoman. En investissant dans le port de Tripoli et dans des projets industriels, Ankara pourrait accroître son influence sur la communauté sunnite de cette région tout en se positionnant comme un acteur économique clé. De plus, la réhabilitation de la ligne ferroviaire de Riyak, anciennement partie du chemin de fer du Hijaz, figure parmi les projets qui permettraient à la Turquie de relier économiquement le Liban à d’autres régions stratégiques. Ce projet pourrait ainsi renforcer les connexions turques vers les anciens bastions ottomans, relançant une dynamique régionale ancrée dans l’histoire impériale d’Ankara.
Influence culturelle et religieuse
La Turquie cherche à renforcer ses liens avec les communautés sunnites du Liban, notamment à Tripoli et dans le nord. En investissant dans des projets culturels et religieux, Ankara tente de promouvoir une identité sunnite en opposition à l’influence chiite du Hezbollah et à celle des Frères musulmans. Cependant, cette stratégie se heurte aux réticences des communautés chrétiennes et chiites, qui perçoivent ces efforts comme une ingérence étrangère.
Antagonisme entre la Turquie et les autres acteurs régionaux
L’influence turque, souvent associée aux Frères musulmans, entre en conflit avec les intérêts de l’Arabie saoudite et de l’Iran au Liban. L’Arabie saoudite, acteur clé du sunnisme rigoriste, considère la Turquie comme une rivale idéologique et stratégique. De son côté, l’Iran, principal allié du Hezbollah, perçoit Ankara comme un concurrent qui cherche à réduire son influence chiite. Cette dynamique alimente un antagonisme croissant entre ces trois puissances, chacune cherchant à modeler le paysage politique et religieux du Liban selon ses propres intérêts.
Les relations tendues entre Israël et la Turquie
Autrefois alliés stratégiques, la Turquie et Israël entretiennent aujourd’hui des relations marquées par la méfiance et les tensions. Les divergences sur le traitement des Palestiniens, les ambitions turques en Méditerranée et le rapprochement d’Ankara avec des groupes hostiles à Israël ont exacerbé les frictions. Dans ce contexte, Israël pourrait percevoir l’influence croissante de la Turquie en Syrie et au Liban comme une menace stratégique. Si la Turquie réussit à étendre son influence via HTS ou par des investissements économiques au Liban, cela pourrait renforcer les préoccupations sécuritaires d’Israël, notamment en raison des tensions latentes entre Ankara et Tel-Aviv sur les ressources gazières en Méditerranée orientale.
Les objectifs stratégiques de la Turquie au Liban
- Créer une zone d’influence sunnite : La Turquie pourrait chercher à renforcer les communautés sunnites libanaises, souvent marginalisées dans l’arène politique dominée par le Hezbollah et ses alliés chiites.
- Réduire l’influence de l’Iran et du Hezbollah : En s’appuyant sur des factions sunnites et sur HTS, Ankara pourrait contrecarrer l’expansion de l’Iran au Liban et dans la région.
- Accroître son rôle énergétique en Méditerranée : Les ressources en gaz naturel situées dans les eaux territoriales libanaises font du Liban un enjeu crucial pour les ambitions turques en Méditerranée orientale.
Les risques pour le Liban
Réactivation des tensions confessionnelles
L’arrivée de HTS ou de factions sunnites soutenues par la Turquie pourrait raviver les tensions entre communautés sunnites et chiites. Des zones comme Tripoli, la Bekaa et Akkar risquent de devenir des foyers de violence, fragilisant encore davantage la stabilité interne du Liban.
Érosion de l’autorité de l’État
Le Liban souffre d’une faiblesse chronique de ses institutions. L’ingérence turque, facilitée par HTS ou des groupes affiliés, pourrait aggraver cette situation en créant des zones échappant au contrôle de l’État. Les camps de réfugiés syriens, où des sympathies pour HTS existent déjà, pourraient devenir des bases opérationnelles pour des groupes armés.
Amplification de la crise économique et migratoire
Avec plus de 1,5 million de réfugiés syriens sur son sol, le Liban subit déjà une pression énorme. Si HTS s’infiltre dans ces communautés, cela pourrait entraîner des sanctions internationales, compliquant encore davantage la situation économique du pays.
Les limites de l’influence turque au Liban
Opposition du Hezbollah et de l’Iran
Le Hezbollah reste un acteur dominant au Liban. Toute tentative de la Turquie d’étendre son influence via HTS ou d’autres groupes sunnites se heurtera à une opposition farouche, soutenue par l’Iran.
Hostilité des élites libanaises
Les élites libanaises, notamment chrétiennes et druzes, restent largement opposées à une ingérence turque. L’histoire de la domination ottomane continue de susciter une méfiance à l’égard de la Turquie.
Surveillance internationale
Les États-Unis, la France et d’autres puissances surveillent de près l’évolution de la situation au Liban. Une montée en puissance de l’influence turque pourrait entraîner des sanctions ou une pression diplomatique accrue sur Ankara.
Scénarios d’évolution
- Expansion limitée de HTS au Liban : HTS pourrait tenter une infiltration discrète via les camps de réfugiés ou des réseaux clandestins, sans confrontation directe.
- Confrontation ouverte avec le Hezbollah : Une tentative d’expansion turque pourrait provoquer une confrontation directe avec le Hezbollah, transformant le Liban en champ de bataille régional.
- Stabilisation par la coopération régionale : Une coordination entre la Turquie, la Russie, l’Iran et les puissances occidentales pourrait réduire les tensions, bien que ce scénario reste peu probable dans le contexte actuel.



