En visite au palais de Baabda, le patriarche maronite Béchara Boutros Raï a affiché un soutien appuyé au président Joseph Aoun, à l’armée libanaise et à son commandement, dans un contexte où l’offensive israélienne au Liban-Sud frappe aussi des localités chrétiennes. Son intervention intervient quelques jours après la mort du prêtre maronite Pierre al-Raï à Qlayaa, touché par un obus israélien, et alors que des villages comme Alma al-Shaab et Rmeish vivent sous la menace des bombardements et des ordres d’évacuation.
Un soutien net au chef de l’État et à l’armée
Depuis Baabda, le patriarche Raï a choisi des mots de soutien sans ambiguïté. « Nous exprimons notre appréciation au président Joseph Aoun et à son travail à la tête de l’État libanais, et nous soutenons chaque pas qu’il accomplit pour le bien du Liban », a-t-il déclaré. Il a ajouté : « Nous soutenons également l’armée libanaise et son commandant. »
Dans la séquence actuelle, cette prise de position dépasse le simple registre protocolaire. Elle intervient alors que le chef de l’État et l’institution militaire sont placés sous une forte pression politique et sécuritaire, au moment où les frappes israéliennes se poursuivent dans le Sud, où les déplacements de population s’accélèrent et où la question du maintien des habitants dans les villages frontaliers devient centrale. Reuters rapportait encore le 13 mars que les ordres israéliens d’évacuation touchaient environ 14 % du territoire libanais.
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Le patriarche a également souligné avoir entendu du président « des paroles rassurantes ». La formule, brève, prend un relief particulier au vu de la situation dans les zones frontalières chrétiennes, qui ne sont plus à l’écart de l’escalade militaire mais désormais directement exposées à la guerre.
Le contexte oublié : les villages chrétiens du Sud entrés dans la guerre
L’intervention de Raï ne peut pas être lue comme une simple déclaration institutionnelle. Elle s’inscrit dans un contexte très précis : l’offensive israélienne contre le Liban-Sud touche aussi des localités chrétiennes qui, jusqu’ici, avaient souvent cherché à se tenir à distance de la confrontation.
Le cas le plus marquant est celui de Qlayaa, dans le district de Marjayoun. Le 9 mars, le prêtre maronite Pierre al-Raï y a été mortellement blessé par des tirs israéliens. Plusieurs sources concordantes, dont Reuters et des médias catholiques, rapportent qu’il a été atteint après le tir de deux obus sur une maison du village. Reuters a ensuite mentionné qu’une frappe israélienne avait tué un prêtre catholique dans le sud du Liban, au moment même où la campagne militaire israélienne montait en intensité.
La mort de ce prêtre a marqué un basculement symbolique et politique. Elle a rappelé que les villages chrétiens du Sud n’étaient plus des marges préservées du conflit, mais des espaces désormais pris dans la logique des bombardements, des avertissements israéliens et des mouvements de fuite.
« Nous soutenons les chrétiens des périphéries »
C’est dans ce cadre que le patriarche a développé son message sur les « chrétiens des périphéries ». « Nous soutenons les chrétiens des périphéries, car ils sont le rempart du Liban, ceux qui se trouvent sur les frontières, et ils sont une part essentielle de cette patrie », a-t-il dit. Puis il a ajouté : « Nous les respectons, nous les défendons et nous les encourageons. »
Ces mots prennent une résonance particulière à mesure que les villages chrétiens du Sud sont, eux aussi, happés par l’escalade. Des habitants d’Alma al-Shaab, localité chrétienne frontalière, ont fini par quitter le village après plusieurs jours de refus, sous l’effet des avertissements israéliens et de l’intensification des frappes. Des dépêches relayant une source onusienne et un correspondant de l’AFP ont rapporté que les derniers habitants avaient évacué la localité mardi dernier après avoir longtemps défié l’ordre israélien de partir.
À Rmeish aussi, autre village chrétien emblématique de la bande frontalière, les pressions se sont accrues. Des informations de presse locales et régionales ont fait état de menaces israéliennes liées à la présence de déplacés venus d’autres villages du Sud, tandis que Reuters a documenté l’extension des ordres d’évacuation israéliens à de larges pans du territoire libanais au cours des derniers jours.
Rmeish, au centre du message du patriarche
C’est dans ce climat que Béchara Raï a annoncé une initiative concrète : « Je contacterai l’évêque maronite de Tyr, Mgr Charbel Abdallah, et je lui demanderai de résider à Rmeish comme représentant du patriarche. »
Cette phrase est l’un des points les plus importants de son intervention. Elle signifie que le patriarcat entend traduire son soutien aux villages frontaliers en présence effective. Il ne s’agit plus seulement d’un appui moral ou politique, mais d’une volonté d’ancrer la représentation ecclésiale au plus près d’une zone placée sous menace.
Le choix de Rmeish n’est pas anodin. La localité est devenue, ces derniers jours, l’un des symboles de la tension qui gagne les villages chrétiens du Sud. Elle concentre à la fois la question du maintien des habitants, celle de l’accueil de déplacés venus d’autres localités et celle du risque d’être à son tour visée dans le cadre de l’offensive israélienne et des ordres d’évacuation au sud du Litani.
Une déclaration politique sur fond d’avancée israélienne
Les propos du patriarche interviennent aussi au moment où Israël a franchi un nouveau seuil militaire au Liban-Sud. Reuters rapportait lundi qu’Israël avait élargi ses opérations terrestres, tout en poursuivant une campagne aérienne qui a fait plus de 800 morts et déplacé plus de 800 000 personnes au Liban depuis le début de cette nouvelle phase de la guerre.
Dans ce contexte, le soutien affiché à Joseph Aoun et à l’armée prend une dimension plus nette. Raï ne s’est pas contenté de défendre une institution. Il a placé, dans une même phrase, le président de la République, l’armée et les populations chrétiennes des frontières. Autrement dit, il a relié la question de l’autorité de l’État à celle de la protection des villages périphériques.
Ce lien est d’autant plus fort que les localités chrétiennes du Sud ne sont plus évoquées seulement comme des lieux de présence historique, mais comme des communautés directement exposées aux tirs, aux morts et aux injonctions de départ. La mort du père Pierre al-Raï à Qlayaa et l’évacuation d’Alma al-Shaab ont donné à cette réalité un visage concret.
Le double message de Baabda
L’intervention de Raï à Baabda porte donc un double message. Le premier est institutionnel : soutien au président Joseph Aoun, soutien à l’armée, soutien au commandement militaire dans une phase de guerre où l’autorité de l’État cherche à se maintenir comme référence. Le second est territorial : affirmation que les chrétiens des frontières doivent être défendus, encouragés et entourés, alors même que plusieurs villages du Sud sont menacés ou déjà frappés.
Dans ce cadre, l’annonce concernant Rmeish apparaît comme le prolongement le plus concret de sa déclaration. Face à une offensive israélienne qui ne distingue plus les zones chrétiennes du reste du Sud, et après la mort d’un prêtre maronite tué par un obus israélien à Qlayaa, le patriarche a choisi de faire de sa visite à Baabda non seulement un geste de soutien aux institutions, mais aussi un signal direct adressé aux villages frontaliers.



