La Turquie est secouée par une tempête politique majeure. Ekrem Imamoglu, maire d’Istanbul et étoile montante de l’opposition, a été arrêté le 19 mars, accusé de « corruption » et de « terrorisme », à quelques mois d’élections générales anticipées qui pourraient bouleverser le pays. Cinq jours avant sa désignation officielle comme candidat du Parti républicain du peuple (CHP) à la présidentielle de 2028 – un scrutin que beaucoup voient avancé à 2025 –, cette interpellation a tout d’une bombe. Des foules en colère, d’Istanbul à Ankara, ont envahi les rues, et l’opposition hurle au « coup d’État ». Le leader du CHP, Özgür Özel, a lâché une phrase qui claque : « L’arrestation d’Imamoglu est une ligne rouge démocratique. » À l’approche d’un vote décisif, la Turquie vacille.
Un timing qui ne doit rien au hasard
L’arrestation d’Imamoglu n’est pas un hasard. Maire depuis 2019, il incarne l’espoir pour des millions de Turcs lassés des vingt-deux ans de règne de Recep Tayyip Erdogan et de son Parti de la justice et du développement (AKP). Sa victoire à Istanbul, arrachée deux fois après une élection annulée, a brisé le mythe d’invincibilité de l’AKP dans la plus grande ville du pays, un bastion économique et symbolique. Depuis, Imamoglu est devenu la cible numéro un du pouvoir. Les accusations portées contre lui – des contrats municipaux douteux et des liens présumés avec le PKK, le parti kurde classé terroriste – sentent la manoeuvre politique à plein nez. Elles font écho à une condamnation en 2022 pour « insulte à des officiels », qui lui avait valu une peine de prison avec sursis et une inéligibilité, toujours en appel.
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Le moment choisi est trop parfait pour être innocent. Erdogan, affaibli par une économie en chute libre – inflation à 60 %, livre turque en déroute – et une popularité en berne, joue gros. Les rumeurs d’élections anticipées circulent depuis des semaines, et Imamoglu, avec son charisme et son bilan à Istanbul (infrastructures, aide sociale), était le favori pour le défier. Le faire tomber maintenant, c’est couper les jambes à l’opposition avant même qu’elle ne s’aligne au départ.
Une rue qui gronde
La réponse populaire a été immédiate. Dès le 19 mars, des dizaines de milliers de manifestants ont pris d’assaut les grandes villes. À Istanbul, la place Taksim s’est transformée en champ de bataille, avec gaz lacrymogènes et canons à eau face à des pancartes clamant « Libérez Ekrem » et « Erdogan dictateur ». À Ankara, les affrontements ont fait des blessés, et Izmir a vu des cortèges massifs. Les réseaux sociaux, malgré les restrictions habituelles du pouvoir, débordent de vidéos de foules scandant le nom d’Imamoglu, devenu un symbole de résistance.
Le CHP, épaulé par le Parti du bien (Iyi Parti) et d’autres formations, a appelé à une grève générale et promet des actions jusqu’à sa libération. Özgür Özel, qui a succédé à Kemal Kiliçdaroglu à la tête du CHP, ne mâche pas ses mots : cette arrestation, dit-il, marque la fin de toute façade démocratique en Turquie. Même le HDP, parti pro-kurde souvent dans le viseur d’Erdogan, a rejoint le front, malgré ses différends avec Imamoglu sur la question kurde. Cette unité, rare dans une opposition fracturée, pourrait changer la donne.
Erdogan joue son va-tout
Pour Erdogan, c’est un pari risqué. Depuis des années, il use de la justice comme d’une arme contre ses rivaux. Des maires kurdes destitués, des opposants emprisonnés, des médias muselés – la recette est rodée. Mais Imamoglu, c’est une autre échelle. Pas un marginal, mais une star nationale, un homme qui parle aux jeunes, aux laïcs, aux déçus de l’AKP. L’arrêter, c’est rallumer une colère qui couve depuis les manifestations de Gezi en 2013, voire plus tôt. Les images d’un Imamoglu menotté, diffusées en boucle, ont déjà fait le tour du monde, ternissant encore l’image d’un régime accusé de dérive autoritaire.
L’AKP justifie l’opération en brandissant des « preuves accablantes » – des documents sur des marchés publics et des écoutes téléphoniques douteuses. Mais personne n’y croit vraiment, pas même dans les rangs modérés de son propre parti. Erdogan mise sur la peur : un pays divisé, un électorat rural fidèle, et une opposition désorganisée sans son champion. Sauf que cette fois, il pourrait avoir sous-estimé la vague.
Une crise qui déborde les frontières
La communauté internationale suit ça de près. Les États-Unis ont « exhorté à un procès équitable », l’Union européenne parle de « recul démocratique », et même des alliés comme le Qatar gardent un silence prudent. La Turquie, membre de l’OTAN, reste un pivot géopolitique, surtout avec son rôle en Syrie – où elle soutient les rebelles contre les Kurdes et fait face à Israël. Une crise interne pourrait affaiblir Erdogan sur ces fronts, au moment où il veut briller face à Netanyahu.
Mais c’est aussi une aubaine pour certains. La Russie, qui héberge Assad depuis sa chute, pourrait pousser ses pions si Ankara s’enlise. Et Israël, déjà sur les nerfs avec la Turquie en Syrie, regarde ce chaos avec un mélange d’inquiétude et d’intérêt. Si Erdogan vacille, ses ambitions régionales pourraient en prendre un coup.
Vers un point de bascule ?
Le 24 mars 2025, la Turquie est à un carrefour. Si Imamoglu reste en prison, l’opposition risque de se radicaliser. Les manifestations pourraient dégénérer, et l’économie, déjà à bout de souffle, n’y survivrait pas. Une élection anticipée dans ce climat serait un saut dans l’inconnu – Erdogan pourrait gagner en serrant la vis, mais un front uni derrière le CHP changerait tout. Libérer Imamoglu, en revanche, serait un aveu de faiblesse pour un président qui ne plie jamais.
La rue, elle, ne lâche rien. Les Turcs, écrasés par la crise et fatigués des promesses creuses, ont trouvé en Imamoglu un étendard. Cette arrestation, censée l’effacer, l’a peut-être rendu plus grand encore. À la veille d’un scrutin qui sent la poudre, Erdogan joue son avenir – et celui de la Turquie – sur un fil. La ligne rouge est franchie, et personne ne sait ce qui vient après.



