Un audit partiel qui ne convainc pas
La question de la transparence financière au Liban revient au premier plan, alors que la France conditionne son engagement à une nouvelle conférence internationale d’aide à la publication complète de l’audit de la Banque du Liban. Cette exigence, rapportée le 24 juillet 2025, reflète une lassitude croissante des partenaires internationaux face aux promesses non tenues de Beyrouth en matière de réforme.
Bien qu’un audit ait été lancé en 2021, à la suite d’accords avec des cabinets internationaux, son avancement reste entravé par le manque de coopération de plusieurs institutions bancaires. Ces dernières invoquent des restrictions juridiques ou le secret bancaire pour retarder la transmission des documents requis. L’exercice reste donc partiel, et son contenu, en grande partie confidentiel, n’a pas été rendu public dans son intégralité.
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Cette situation alimente les tensions entre la Banque du Liban, aujourd’hui dirigée par Karim Souaid, et les autorités internationales, qui exigent des garanties de sincérité avant tout nouvel engagement financier.
Les conditions françaises : rigueur et lisibilité
La France, qui avait été à l’initiative de la conférence de soutien de Cèdre en 2018, multiplie les mises en garde. Le Quai d’Orsay, selon plusieurs sources diplomatiques, a transmis à Beyrouth un message clair : aucun nouveau cadre multilatéral de financement ne pourra être mis en œuvre sans la publication d’un rapport d’audit exhaustif, incluant les responsabilités structurelles dans la crise bancaire.
Ce durcissement de ton s’explique par l’échec des précédentes initiatives. Depuis 2019, les annonces de réformes se sont succédé sans véritable impact concret. Les partenaires internationaux redoutent que le Liban se serve de l’audit comme d’un outil cosmétique, sans en tirer les conséquences nécessaires.
Karim Souaid se trouve donc face à un dilemme : poursuivre une coopération à pas lents avec les banques commerciales, ou accélérer la publication d’éléments sensibles, au risque de heurter des intérêts puissants au sein même du système financier libanais.
Les obstacles internes à la transparence
La lenteur de l’audit s’explique en grande partie par la résistance des structures internes du secteur financier. Plusieurs banques refusent encore de remettre certains documents relatifs aux mouvements de fonds des années précédant la crise, notamment ceux liés aux transferts à l’étranger entre 2017 et 2019. Elles invoquent l’absence d’une loi spécifique sur la levée du secret bancaire, malgré des amendements partiels votés en 2022.
De leur côté, les experts en charge de l’audit pointent également un manque de coopération au sein de la Banque du Liban elle-même. Certaines directions refuseraient de transmettre des données complètes sur les réserves en devises, les opérations de refinancement, ou les mécanismes de “financial engineering” mis en place avant 2019. Ces outils avaient été utilisés pour masquer les pertes systémiques tout en affichant une stabilité monétaire factice.
L’absence d’un cadre légal clair complique encore davantage la tâche. L’audit repose aujourd’hui sur un mandat technique, mais ne bénéficie d’aucun pouvoir coercitif pour imposer la divulgation d’informations sensibles. Cela permet aux institutions concernées de temporiser, voire de bloquer certains volets de l’enquête, en espérant une résolution politique plutôt qu’une transparence comptable.
Un enjeu central pour la crédibilité internationale du Liban
L’insistance française sur l’audit n’est pas isolée. Plusieurs partenaires européens, ainsi que des représentants du FMI, ont exprimé la même exigence. L’argument est stratégique : tant que les responsabilités internes ne sont pas identifiées, aucun soutien financier durable ne peut être envisagé. L’audit devient ainsi une condition préalable à toute reprise des discussions sur la restructuration de la dette ou la réactivation de lignes de financement multilatérales.
Pour Paris, la transparence constitue aussi un levier diplomatique. En conditionnant son aide à un audit complet, la France entend se distancer des accusations de complaisance formulées à l’égard des soutiens passés. Elle cherche également à poser un cadre de discussion plus exigeant, fondé sur des indicateurs mesurables, plutôt que sur des engagements politiques vagues.
Ce positionnement est partagé par Berlin, Bruxelles et dans une moindre mesure Rome. Plusieurs missions diplomatiques ont ainsi recommandé une coordination entre bailleurs pour exiger la publication d’un calendrier détaillé de l’audit, incluant les volets en suspens et les institutions concernées.
Tensions entre institutions libanaises et blocages politiques
La pression internationale en faveur de la transparence exacerbe les tensions internes. Plusieurs responsables politiques redoutent qu’un audit complet ne mette au jour des mécanismes de clientélisme ou de détournement ayant bénéficié à des figures encore actives au sein de l’appareil d’État. Certains députés issus des blocs traditionnels s’opposent ouvertement à une publication totale des résultats, invoquant la stabilité institutionnelle ou la nécessité d’un traitement “équilibré” entre les différentes administrations.
Dans les coulisses, des figures proches de l’ancien gouverneur Riad Salamé tentent encore d’influencer le narratif autour de l’audit. Ils mettent en avant l’argument selon lequel la divulgation d’informations incomplètes ou mal interprétées pourrait nuire à l’image du Liban sur les marchés. Cette ligne est soutenue par certains banquiers qui plaident pour une publication partielle, limitée à des constats techniques sans désignation de responsabilités.
Le président Joseph Aoun, bien qu’engagé publiquement en faveur de la transparence, ménage ses positions. Selon plusieurs sources proches de Baabda, il attend que le gouvernement de Nawaf Salam prenne officiellement position sur la gestion politique du dossier, sans vouloir se substituer au processus technique engagé par la Banque du Liban. Ce flou institutionnel alimente les incertitudes et ralentit la dynamique de réforme.
L’impasse de l’audit : quels risques pour le Liban ?
Le blocage autour de l’audit de la Banque du Liban pourrait avoir des effets dévastateurs pour l’avenir économique du pays. Sans transparence sur les flux financiers passés, aucune restructuration bancaire ne peut être finalisée. Or, cette restructuration est indispensable pour débloquer l’aide internationale, restaurer la confiance des déposants, et relancer le crédit à l’économie réelle.
À court terme, le refus de coopération pourrait entraîner une suspension prolongée des discussions avec le FMI. Celui-ci exige une cartographie claire des pertes du système financier, ainsi qu’un plan de répartition validé par les autorités. En l’absence de ces éléments, toute assistance financière formelle resterait hors de portée.
Sur le plan monétaire, l’incertitude autour des réserves disponibles et des engagements hors bilan de la Banque du Liban contribue à maintenir une forte volatilité sur le marché des changes. Cela fragilise encore davantage le pouvoir d’achat des Libanais, déjà confrontés à une inflation persistante sur les biens importés.
Enfin, au niveau diplomatique, l’impasse actuelle alimente la frustration des partenaires historiques du Liban. Le soutien politique et financier de la France, de l’Union européenne ou même des pays arabes du Golfe pourrait se réduire drastiquement si Beyrouth continue de faire obstruction à une démarche pourtant considérée comme essentielle pour restaurer sa crédibilité.
Un audit devenu nœud de blocage institutionnel
La demande internationale de transparence se heurte à un système institutionnel libanais fragmenté, dans lequel aucun acteur ne détient seul les leviers pour imposer une réforme d’ampleur. La Banque du Liban, bien qu’investie du pilotage technique de l’audit, n’a pas l’autorité nécessaire pour contraindre les banques à coopérer au-delà de leur bon vouloir. Le gouvernement de Nawaf Salam, quant à lui, dispose d’une marge de manœuvre politique étroite, faute d’une majorité parlementaire homogène capable de faire adopter une loi renforçant les pouvoirs de contrôle de l’État.
Dans cette configuration, chaque acteur renvoie la responsabilité sur les autres. Les banques exigent une couverture légale claire, le Parlement réclame un mandat gouvernemental formel, et le gouvernement attend un consensus politique pour agir. Ce triangle d’inertie bloque toute évolution significative du processus d’audit.
Par ailleurs, plusieurs membres influents du Parlement, notamment ceux issus des commissions des Finances et de l’Économie, ont exprimé leur scepticisme face aux modalités de sélection des cabinets chargés de l’audit. Ils mettent en cause l’indépendance perçue de certains experts et soulignent le manque de transparence dans la communication des résultats intermédiaires. Ces critiques, bien que parfois instrumentalisées, traduisent un climat de méfiance généralisée qui complique l’aboutissement de toute réforme technique.



