Dans le cœur historique de Tripoli, seconde ville du Liban, des images circulant récemment sur les réseaux sociaux et relayées par des associations locales ont révélé des travaux d’évacuation en cours à l’intérieur de la cinéma Colorado, sans aucune annonce officielle ni explication publique. Ces opérations, menées dans le plus grand silence, soulèvent des inquiétudes profondes quant au sort de ce lieu emblématique, témoin privilégié de l’âge d’or culturel de la ville au milieu du XXe siècle. Datant des années 1950, cette salle de projection, l’une des plus anciennes et des plus prestigieuses de Tripoli, risque de rejoindre la liste des monuments patrimoniaux libanais effacés par le temps, la négligence et les pressions urbaines contemporaines.
Ce développement, survenu au cours de la première quinzaine de janvier 2026, intervient dans un contexte où Tripoli, déjà marquée par des décennies de conflits et de crises économiques, voit son tissu urbain et culturel se dégrader progressivement. Les photographies montrent des ouvriers vidant les lieux de leurs équipements historiques, y compris des sièges, des archives cinématographiques et des éléments décoratifs d’époque. Sans permis visible ni intervention des autorités municipales, ces actions alimentent les spéculations sur une possible reconversion du bâtiment en espace commercial ou résidentiel, un phénomène récurrent dans les villes libanaises confrontées à la spéculation immobilière.
Un édifice emblématique de l’architecture moderne libanaise
La cinéma Colorado, inaugurée au milieu des années 1950, représente un chapitre essentiel de l’histoire architecturale de Tripoli. Conçue par l’ingénieur libanais Georges Doumani, décédé en 1998, la structure adopte un style proche de l’Art déco, avec des lignes épurées, des façades ornées de motifs géométriques et une intégration harmonieuse dans le paysage urbain de l’époque. Doumani, figure respectée de l’ingénierie libanaise, avait déjà signé plusieurs bâtiments notables dans le nord du pays, contribuant à moderniser l’image de Tripoli pendant les années d’après-guerre mondiale.
Le bâtiment, situé dans le quartier animé du centre-ville, près de la place Al-Tell, s’étend sur plusieurs niveaux. Sa capacité d’accueil, estimée entre 900 et 1 000 spectateurs, était répartie entre l’orchestre au rez-de-chaussée, le balcon à l’étage supérieur et les loges latérales, offrant une expérience de visionnage hiérarchisée et raffinée. Les intérieurs, avec leurs plafonds voûtés, leurs lustres en cristal et leurs revêtements en velours rouge, évoquaient le glamour des grandes salles européennes des années 1930, adaptées au contexte oriental. Des éléments comme les vitraux colorés, les tapis persans et les meubles sculptés conféraient au lieu une atmosphère luxueuse, faisant de la Colorado un point de rendez-vous pour les élites locales et les familles modestes alike.
Au-delà de son esthétique, la cinéma incarnait les ambitions modernistes du Liban d’après-indépendance. Tripoli, alors un hub commercial et culturel reliant le Levant à l’Europe, voyait dans ces infrastructures un moyen d’affirmer son ouverture sur le monde. La construction de la Colorado s’inscrivait dans une vague de développement urbain qui incluait d’autres salles comme l’Empire ou l’Ampère, formant un réseau cinématographique dynamique qui animait la vie nocturne de la ville.
Le rôle pivotal dans la vie culturelle de Tripoli
La valeur de la cinéma Colorado transcende largement son architecture : elle est un pilier de la mémoire collective tripolitaine. Durant les décennies 1950 et 1960, période souvent qualifiée d’âge d’or pour le Liban, la salle accueillait des projections de films hollywoodiens, égyptiens et européens, attirant un public diversifié. C’était un espace de socialisation où se croisaient marchands, intellectuels, étudiants et ouvriers, favorisant un échange culturel qui renforçait le tissu social de la ville.
Parmi les moments phares de son histoire figure la projection du film « Vers où ? » (Ila Ayn ?), réalisé en 1957 par le cinéaste libanais Georges Nasr, natif de Tripoli. Ce long-métrage, qui explore les thèmes de l’exil et de l’identité dans un Liban en pleine mutation, a marqué les esprits par sa sélection au Festival de Cannes la même année, devenant l’un des premiers films libanais à rayonner internationalement. La présence de Nasr, figure pionnière du cinéma libanais, ancre la Colorado dans l’histoire nationale du septième art. Le réalisateur, formé en France et influencé par le néoréalisme italien, utilisait souvent des décors locaux pour dépeindre les réalités sociales, et la salle de Tripoli symbolisait pour lui un retour aux racines.
Outre les productions locales, la Colorado abritait un riche fonds archivistique : bobines de films anciens, affiches originales, projecteurs d’époque et documents relatifs à des projections spéciales. Ces éléments, accumulés au fil des ans, constituaient un trésor pour les historiens du cinéma, reflétant l’évolution des goûts populaires et des influences étrangères. Des classiques comme « Casablanca » ou des blockbusters égyptiens avec Omar Sharif y étaient régulièrement programmés, accompagnés parfois de débats ou de rencontres avec des artistes.
Dans un contexte plus large, la cinéma participait à l’éducation culturelle des générations. À une époque où la télévision n’était pas encore omniprésente, elle offrait une fenêtre sur le monde, stimulant l’imagination et favorisant l’ouverture d’esprit. Pour de nombreux Tripolitains, les souvenirs d’enfance sont indissociables des séances dominicales, où l’on découvrait des histoires d’aventures, d’amour ou de drames sociaux, souvent doublées en arabe pour un public multilingue.
Les défis actuels du patrimoine à Tripoli
Les événements récents autour de la Colorado mettent en lumière les vulnérabilités du patrimoine moderne à Tripoli. La ville, qui a souffert des ravages de la guerre civile libanaise (1975-1990), a vu nombre de ses bâtiments historiques négligés ou détruits. La place Al-Tell, autrefois cœur battant de la vie urbaine, a perdu une partie de son cachet architectural au profit de constructions anarchiques. La Colorado, fermée depuis les années 1990 en raison de la concurrence des multiplexes et des crises économiques, était déjà dans un état de délabrement avancé, avec des toitures endommagées et des intérieurs envahis par l’humidité.
L’absence d’annonce officielle sur ces travaux d’évacuation soulève des questions sur la transparence des autorités locales. La municipalité de Tripoli, dirigée par un conseil souvent paralysé par les divisions politiques, manque de ressources pour protéger les sites non classés. Contrairement aux monuments ottomans ou mamelouks, comme la citadelle de Raymond de Saint-Gilles, les édifices modernes comme la Colorado ne bénéficient pas toujours du statut de patrimoine protégé par le ministère de la Culture. Ce vide juridique permet aux propriétaires privés de disposer librement de leurs biens, souvent au détriment de l’intérêt collectif.
Des associations locales, telles que « Patrimoine Tripoli – Liban », ont tiré la sonnette d’alarme. Dans un communiqué diffusé en janvier 2026, la présidente de l’association, la docteure Joumana Chahal Tadmouri, a déclaré : « Tripoli n’est pas une marge, et son patrimoine moderne n’est pas un détail passager. La cinéma Colorado n’est pas une simple salle abandonnée, mais un miroir pour une ville qui teste aujourd’hui sa relation avec son passé et son avenir. » Elle appelle à un débat public sur le droit de la ville à préserver sa mémoire, le rôle des autorités dans la sauvegarde des sites culturels non classés et l’avenir des lieux à valeur patrimoniale dans une cité où la culture a toujours été un pilier fondamental.
Ces préoccupations s’inscrivent dans un pattern plus large au Liban. Le pays, qui abrite six sites classés au patrimoine mondial de l’Unesco – dont Baalbek, Byblos et Tyr –, fait face à des menaces multiples : conflits armés, comme les bombardements israéliens récents dans le sud et à Baalbek en octobre 2024, qui ont endommagé des vestiges antiques ; crises économiques, avec une inflation galopante depuis 2019 qui rend la maintenance coûteuse ; et urbanisation incontrôlée, favorisant la démolition au profit de tours résidentielles.
Le contexte libanais : un patrimoine en sursis
Au niveau national, le ministère de la Culture, sous la direction de Mohammad Mortada depuis 2022, a alerté en octobre 2024 sur les risques pesant sur les sites patrimoniaux en raison des tensions régionales. Mortada a souligné que des lieux comme la foire internationale Rachid Karami à Tripoli, conçue par Oscar Niemeyer en 1962 et inscrite sur la liste du patrimoine en danger de l’Unesco en 2023, souffrent d’un manque de fonds pour leur conservation. Ce complexe moderniste, symbole des ambitions post-indépendance du Liban, illustre les défis similaires à ceux de la Colorado : négligence administrative et pressions développementalistes.
Tripoli, avec sa population majoritairement sunnite et ses liens historiques avec la Syrie voisine, a été particulièrement touchée par les instabilités. Les violences sectaires des années 2010, liées au conflit syrien, ont accéléré la dégradation urbaine. Aujourd’hui, en 2026, la ville tente une renaissance culturelle, avec la réouverture de théâtres comme l’Ampère en 2022 par l’association Tiro pour les Arts. Pourtant, ces initiatives restent fragiles face à la pauvreté endémique – le taux de chômage avoisine les 50 % dans le nord – et à l’absence de politiques publiques cohérentes.
Les implications immédiates pour la mémoire urbaine
Les travaux en cours à la Colorado pourraient marquer un tournant pour d’autres sites similaires. Des images récentes montrent l’évacuation de bobines de films et d’éléments décoratifs, potentiellement perdus à jamais si aucune mesure de sauvegarde n’est prise. Des témoins locaux rapportent que des camions ont emporté du matériel vers des destinations inconnues, sans inventaire préalable. Cette situation rappelle le sort de la cinéma Metropolis Empire Sofil à Beyrouth, détruite en 2020 lors de l’explosion du port, ou de l’Andalus à Quneitra, rasée par des forces d’occupation en janvier 2026.
À Tripoli, d’autres bâtiments patrimoniaux ont subi des dommages récents : en janvier 2026, quatre structures historiques se sont effondrées en une semaine, dont des maisons ottomanes, en raison de problèmes d’entretien et d’infiltrations d’eau. L’association Patrimoine Tripoli pointe du doigt l’inaction des responsables, incluant la municipalité et les députés locaux, appelant à une intervention urgente pour cartographier et protéger les biens culturels.
Ces événements soulignent les tensions entre préservation et développement. Dans une ville où l’économie repose sur le commerce et le tourisme naissant, la reconversion de sites comme la Colorado pourrait générer des emplois, mais au prix d’une perte irréversible. Des experts en urbanisme estiment que sans un cadre légal renforcé, inspiré des modèles français ou italien, le Liban risque de voir son héritage moderne s’effacer, privant les futures générations d’un lien tangible avec leur histoire.
Les débats suscités par ces images d’évacuation se multiplient dans les cercles culturels tripolitains. Des cinéastes comme Hadi Zakkak, qui a documenté l’histoire des salles de Tripoli, ont exprimé leur consternation, notant que la Colorado a fermé silencieusement la semaine précédente. Des pétitions en ligne circulent, demandant un moratoire sur les travaux et une évaluation patrimoniale indépendante.
Au fil des jours, les implications de ces opérations se précisent : des archives potentiellement dispersées, un bâtiment vidé de son âme, et une communauté confrontée à l’érosion de son identité. Les autorités libanaises, sollicitées par des associations, n’ont pas encore réagi publiquement, laissant planer l’incertitude sur l’avenir de ce témoin du passé.


