Réuni mercredi matin au Grand Sérail sous la présidence du Premier ministre Nawaf Salam, le Conseil des ministres a placé au cœur de ses échanges la situation de terrain dans le Sud-Liban et la manière de maintenir les approvisionnements vers les habitants des villages toujours habités, malgré les bombardements, l’encerclement de certaines zones et la dégradation rapide des conditions d’accès. À l’issue de la réunion, le ministre de l’Information, Paul Morcos, a indiqué que les discussions avaient porté sur la présence militaire et sécuritaire dans le Sud, sur le maintien du contact avec les zones occupées ou assiégées, et sur les moyens d’y acheminer les besoins et services essentiels, avec l’objectif de mobiliser aussi un appui international pour garantir cet accès.
Le titre politique de cette réunion tient donc moins à une annonce spectaculaire qu’à une priorité clairement assumée par l’exécutif : éviter que certaines localités du Sud ne basculent dans un isolement complet. Dans le langage gouvernemental, il ne s’agit pas seulement d’aider les déplacés déjà arrivés dans les régions d’accueil, mais aussi de soutenir les « villages qui tiennent », c’est-à-dire les habitants restés sur place dans des secteurs de première ligne. Cette nuance est essentielle. Elle signifie que le Conseil des ministres ne veut pas traiter le Sud uniquement comme un espace de départs et d’exode, mais aussi comme un territoire où l’État cherche encore à maintenir une présence, des services et une forme de continuité administrative.
Mais ce Conseil des ministres intervient dans un contexte beaucoup plus tendu que ne le laisse entendre la seule communication officielle. Depuis plusieurs jours, le débat public libanais est dominé par la question du retrait de l’armée libanaise de plusieurs localités frontalières, notamment Rmeish, Aïn Ebel et Baraachit, dans un contexte d’avancée israélienne, de pression militaire croissante et de fortes critiques sur la capacité de l’État à rester présent au Sud. Le commandement militaire a lui-même expliqué avoir procédé à un redéploiement pour éviter l’encerclement de ses unités et la coupure de leurs lignes d’approvisionnement. Autrement dit, la réunion du gouvernement ne peut pas être lue séparément de cette polémique : si l’exécutif insiste aujourd’hui sur les ravitaillements, c’est aussi parce que la question du lien concret entre l’État et les villages du Sud est devenue centrale.
Un Conseil des ministres sous le poids du retrait militaire
C’est le ministre de la Défense, Michel Menassa, qui a exposé pendant la réunion les développements de terrain, notamment les attaques israéliennes contre plusieurs régions et le repositionnement de l’armée libanaise afin d’éviter qu’elle ne soit encerclée. Cette formulation reprend la ligne déjà défendue par le commandement : le redéploiement n’est pas présenté comme un abandon volontaire du terrain, mais comme une adaptation imposée par l’évolution militaire. Pourtant, sur le terrain politique, la nuance ne suffit pas à éteindre les critiques. Dès lors qu’une partie de l’opinion voit l’armée quitter des villes frontalières, la question posée ne porte plus seulement sur la tactique militaire. Elle porte sur ce qu’il reste de la présence effective de l’État dans les zones les plus exposées.
C’est ce qui donne à cette réunion gouvernementale une signification particulière. En parlant d’approvisionnements, de services et de maintien de la communication avec les zones occupées ou assiégées, le gouvernement répond indirectement à la polémique en cours. Il cherche à dire que la présence de l’État ne se réduit pas à la présence de l’armée sur chaque point du front. Elle se mesure aussi à la capacité d’acheminer de l’aide, de garder un lien sécuritaire et administratif, et de montrer aux habitants restés sur place qu’ils ne sont pas coupés de Beyrouth. Cette réponse reste fragile, mais elle est politiquement compréhensible : face aux accusations de vide étatique, l’exécutif met en avant la continuité logistique et institutionnelle.
Le ministre de l’Intérieur, Ahmad Hajjar, a d’ailleurs précisé que des éléments des Forces de sécurité intérieure restaient présents dans les villages de première ligne qui tiennent encore. Là aussi, le message est clair. Même si l’armée a redéployé certaines unités et quitté certaines localités sous pression, l’État veut montrer qu’il n’a pas totalement disparu des zones avancées. Cette présence, même réduite, a une valeur pratique et symbolique. Elle permet de maintenir un minimum d’organisation locale, de relayer les besoins et de conserver un contact avec des habitants qui vivent dans des conditions de plus en plus précaires.
Le ravitaillement devient une question de souveraineté
À première vue, parler d’approvisionnements peut sembler relever du seul registre humanitaire. En réalité, dans le contexte actuel, il s’agit aussi d’une question de souveraineté. Lorsqu’un gouvernement affirme vouloir maintenir les besoins et services essentiels vers des localités occupées, encerclées ou difficilement accessibles, il dit en creux que ces localités font toujours partie de son espace d’action. Tant que l’État peut communiquer avec elles, y faire parvenir de l’aide ou y maintenir des relais sécuritaires, il continue d’exercer une forme de présence concrète. Si ce lien se rompait totalement, la conséquence ne serait pas seulement humanitaire. Elle serait aussi politique.
Cette dimension est renforcée par le contexte israélien actuel. Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a déclaré qu’Israël entendait établir une zone de contrôle au sud du Litani après la guerre et maintenir un « contrôle sécuritaire » sur cette zone, y compris les ponts sur le Litani. Il a aussi affirmé que des centaines de milliers de déplacés libanais ne seraient pas autorisés à rentrer au sud du fleuve tant que la sécurité d’Israël ne serait pas assurée, et que toutes les maisons des villages proches de la frontière seraient détruites. Dans ce cadre, la question des approvisionnements prend un relief encore plus fort : maintenir l’aide vers les villages du Sud revient aussi, pour Beyrouth, à refuser que ces espaces soient traités comme déjà perdus ou définitivement coupés du reste du pays.
Le gouvernement libanais parle donc logistique, mais le sous-texte est territorial. À mesure qu’Israël affiche plus clairement son intention de contrôler durablement une partie du Sud, chaque route maintenue ouverte, chaque service préservé, chaque présence institutionnelle conservée prend une valeur politique supérieure. Ce que le Conseil des ministres tente de préserver, ce n’est pas seulement un flux d’aide. C’est aussi le principe selon lequel les villages du Sud restent reliés à l’État libanais, même lorsqu’ils sont sous pression extrême.
Un Conseil des ministres confronté à une équation de crise multiple
La réunion du Grand Sérail a aussi rappelé l’ampleur du choc humain. Selon le point présenté par le ministre de la Défense, les attaques israéliennes ont fait 1 268 morts et 3 750 blessés. Ces chiffres, repris dans la communication officielle, donnent la mesure de la pression qui s’exerce sur l’exécutif. Le gouvernement doit à la fois suivre le front militaire, organiser les secours, répondre aux besoins des déplacés, coordonner l’hébergement, soutenir les collectivités locales et maintenir un lien avec les localités encore debout dans le Sud. Il ne s’agit donc pas d’une réunion de routine, mais d’un Conseil des ministres de gestion de guerre, où l’État tente de tenir ensemble plusieurs urgences à la fois.
Chaque ministre a présenté les efforts de son département en matière de secours et d’approvisionnement, en particulier pour les « villages de la ténacité ». Cette expression n’est pas neutre. Elle permet au gouvernement de construire un récit où les villages du Sud ne sont pas seulement des lieux détruits ou vidés, mais des espaces qui restent habités, qui continuent d’exister politiquement et auxquels l’État entend encore répondre. Cette mise en récit compte beaucoup au moment où la polémique sur le retrait de l’armée nourrit le soupçon d’un abandon progressif du Sud. Le Conseil des ministres cherche précisément à opposer à cette lecture une autre image : celle d’un État affaibli, certes, mais encore engagé dans la continuité du lien avec ces territoires.
L’appel à un soutien international s’inscrit dans la même logique. Paul Morcos a expliqué que le gouvernement cherchait à mobiliser un appui extérieur afin de garantir l’arrivée des besoins et services indispensables vers les zones concernées. Cet appui n’est pas seulement financier. Il vise aussi la logistique, l’accès et la capacité matérielle à faire parvenir nourriture, carburant, médicaments et services de base dans des secteurs où la guerre rend tout déplacement plus dangereux. Cette demande traduit une réalité simple : l’échelle de la crise dépasse aujourd’hui les seules capacités nationales libanaises.
Le contexte politique pèse sur chaque mot du gouvernement
Ce qui rend ce Conseil des ministres particulièrement sensible, c’est donc le décalage entre la sobriété de la communication officielle et la brutalité du contexte politique. D’un côté, le gouvernement parle de coordination, d’hébergement, de secours et de maintien des services. De l’autre, le débat public est dominé par le retrait de l’armée de certaines localités, la peur d’un vide de souveraineté et la montée des annonces israéliennes sur une future emprise au sud du Litani. Entre les deux, l’exécutif cherche une ligne d’équilibre : ne pas nier la dégradation du terrain, sans pour autant entériner l’idée d’une rupture totale entre l’État et le Sud.
C’est pourquoi le titre même de cette séquence doit bien refléter qu’il s’agit d’un Conseil des ministres. La réunion n’a pas seulement une fonction administrative. Elle sert à afficher une cohésion gouvernementale, à recentrer les priorités, à répondre à la polémique sans l’affronter frontalement, et à montrer que le pouvoir politique tente encore d’organiser quelque chose dans un contexte où la marge de manœuvre militaire se réduit. Le Conseil des ministres devient ici un instrument de stabilisation politique autant qu’un lieu de coordination opérationnelle.
En définitive, la ligne défendue mercredi au Grand Sérail peut se résumer ainsi : le retrait partiel de l’armée de certaines zones frontalières a ouvert une crise politique majeure, mais le gouvernement veut démontrer que ce retrait ne signifie pas rupture complète du lien entre l’État et les villages du Sud. D’où cette insistance sur les approvisionnements, sur la présence résiduelle des forces de sécurité intérieure, sur la coordination interministérielle et sur la recherche d’un soutien international. Dans le Liban d’aujourd’hui, faire parvenir de quoi vivre à des localités assiégées n’est plus seulement un geste humanitaire. C’est devenu une manière de continuer à affirmer que ces villages restent pleinement libanais.
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