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Crise de courant au sommet : duel budgétaire entre Énergie et Finances

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Priorités techniques contre équité fiscale

La crise énergétique nationale s’est déplacée du terrain vers le sommet de l’exécutif. Deux visions s’opposent désormais au sein du gouvernement sur la manière de gérer les quotas d’électricité produits dans le cadre du plan d’urgence de 2024. Le ministre de l’Énergie défend une stratégie de priorisation des zones densément peuplées, avec pour objectif de « sécuriser l’alimentation électrique des grandes agglomérations, où résident plus de 65 % des habitants et se concentre l’activité économique nationale ». Il considère cette approche comme la plus rationnelle en période de production limitée. Le ministre des Finances conteste cette lecture. Il propose de répartir les capacités en fonction de la contribution budgétaire des régions, mesurée à travers les recettes douanières collectées dans chaque gouvernorat. Selon lui, « il n’est pas possible d’attribuer un volume de service égal sans prendre en compte les différences de contribution fiscale à l’État ». Cette ligne est perçue par certains comme une tentative de régionalisation implicite du service public. Ce clivage a bloqué l’exécution technique du plan, pourtant adopté en Conseil des ministres. Aucun des ministères n’a consenti à céder, chacun arguant d’une logique de justice distincte : sociale pour l’un, budgétaire pour l’autre.

Le plan d’urgence prévoyait initialement l’activation de quatre centrales thermiques, la mobilisation de 75 millions de litres de fuel et la réhabilitation de deux lignes de distribution stratégique. Les appels d’offres avaient été finalisés en mars 2025, mais la libération des crédits correspondants reste suspendue. Les responsables de l’Énergie affirment que les bons de commande ne peuvent être validés sans un décret de répartition précis. Le cabinet du ministère des Finances a opposé son veto à toute dépense avant l’adoption d’une grille proportionnelle fondée sur les données douanières. Cette exigence a été transmise au Conseil supérieur de la planification budgétaire. En l’absence de décision, les fournisseurs internationaux ont commencé à réclamer des pénalités contractuelles. Deux navires affrétés sont immobilisés dans les ports de Saïda et Tripoli depuis quinze jours, avec à leur bord des cargaisons destinées aux centrales du nord et du sud.

Paralysie logistique et risques de rupture

Le blocage ministériel a entraîné une rupture partielle de la chaîne logistique du carburant. Les agents des douanes n’ont pas reçu l’ordre de dédouaner les cargaisons, les documents de libération n’ayant pas été co-signés par les directions concernées. Les sociétés d’importation ont saisi les autorités portuaires pour alerter sur les surcoûts générés par l’immobilisation prolongée des navires. Les entrepôts de stockage atteignent des seuils critiques. L’Autorité maritime a émis un avis de saturation, signalant que la rotation normale des cargaisons ne pourra reprendre tant qu’un protocole financier ne sera pas notifié aux transitaires. Le ministère de l’Énergie affirme que sans accès aux réserves bloquées, les centrales de Zahrani et Deir Ammar devront être mises à l’arrêt sous huit jours.

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Par ailleurs, plusieurs contrats de maintenance sont en suspens. Les services techniques ne disposent plus de marges pour l’achat de pièces de rechange. La centrale de Baalbek, qui fournit une partie du réseau de la Békaa, fonctionne avec un taux d’usure dépassant les normes d’alerte. Les techniciens estiment que les turbines principales risquent une avarie irréversible si le cycle de révision n’est pas relancé avant fin juillet. Le ministère des Finances maintient que ces opérations ne peuvent être considérées comme urgentes en l’absence d’un consensus sur la répartition budgétaire. Cette situation provoque une détérioration progressive de l’appareil de production.

Le réseau national est désormais soumis à des charges erratiques, avec des pics de tension enregistrés sans préavis. Les hôpitaux, les stations de pompage et les zones industrielles ont signalé des coupures dépassant les douze heures sur certaines tranches horaires. Les générateurs privés prennent le relais mais avec un coût énergétique croissant pour les usagers. Le ministère de l’Énergie indique que les stocks de fuel disponibles dans les dépôts régionaux ne suffiront plus à couvrir la demande des groupes autonomes au-delà de deux semaines. Cette dépendance accrue risque d’élargir les inégalités entre régions raccordées au réseau principal et zones sous générateurs isolés.

Arbitrage impossible au sommet de l’État

Le Premier ministre a convoqué une série de réunions de conciliation entre les deux ministères depuis le début du mois. Aucune issue n’a encore été trouvée. Une cellule de médiation technique, composée d’experts issus de la Direction du budget, du Conseil du développement et de la reconstruction, et de la Commission de régulation de l’électricité, a été constituée. Sa mission est de proposer un modèle de répartition acceptable pour les deux parties. Mais les arbitrages internes patinent. Le ministère des Finances refuse tout mécanisme qui ne soit pas directement indexé sur les recettes fiscales réelles. Le ministère de l’Énergie, quant à lui, estime que cette logique désavantagerait structurellement les zones rurales et créerait un précédent dangereux de régionalisation du service public.

Dans ce contexte, le président de la République a reçu séparément les deux ministres. Selon des sources proches du palais, il aurait exprimé son inquiétude quant à l’impact social et sécuritaire d’un rationnement non coordonné. Il aurait recommandé la mise en place d’un dispositif provisoire, autorisant l’achat partiel de carburant en attendant la résolution du différend. Cette recommandation n’a pas été suivie d’effet. Le ministère des Finances considère qu’aucune dépense partielle ne peut être engagée sans validation préalable du Parlement, en vertu des règles de discipline budgétaire adoptées en 2023. Le ministre a rappelé que « le respect de la chaîne de la dépense est un impératif constitutionnel, même en période de crise ». Le ministre de l’Énergie rétorque que « le blocage des fonds revient à priver certaines régions de tout accès au courant, ce qui viole le principe d’égalité devant les services publics ».

Pénurie programmée et pression sur les infrastructures

En l’absence de compromis, les conséquences s’accumulent. Plusieurs hôpitaux régionaux signalent des interruptions prolongées des équipements de réfrigération et de stérilisation. Des cliniques rurales ont suspendu certains actes médicaux en raison d’un accès irrégulier à l’électricité. Le Syndicat des établissements hospitaliers a adressé une note au ministère de la Santé pour l’alerter sur « une situation critique risquant de menacer la continuité des soins dans plusieurs régions périphériques ». Le ministre de l’Énergie a évoqué « un risque d’effondrement sanitaire partiel si les priorités techniques ne sont pas respectées immédiatement ». Ce scénario est jugé plausible par la cellule d’analyse conjoncturelle du ministère de l’Intérieur, qui redoute des manifestations localisées dans les zones à forte instabilité sociale.

Les autorités locales, quant à elles, dénoncent l’opacité des décisions. Plusieurs municipalités affirment ne pas avoir reçu de grille de rationnement ni de prévisions de répartition. Les collectivités situées dans les gouvernorats du Nord et de Nabatiyeh ont réuni des conseils municipaux extraordinaires pour établir leurs propres plans d’urgence. Leurs maires déplorent l’absence de coordination avec le pouvoir central. Certaines villes envisagent de négocier directement des contrats d’approvisionnement en fuel avec des opérateurs privés, en contournant les circuits officiels. Le ministère des Finances considère ces initiatives comme illégales et rappelle que « toute transaction énergétique nécessite une autorisation préalable du Trésor et une inscription budgétaire régulière ». Ce conflit administratif entre échelon central et périphérique accentue le climat de défiance entre les institutions.

Dialogue bloqué, perspectives incertaines

Face à l’impasse, plusieurs personnalités politiques ont tenté de jouer les intermédiaires. Des parlementaires ont proposé d’organiser une séance exceptionnelle de la commission des Finances et du Budget pour examiner une solution transitoire. Cette commission pourrait recommander l’ouverture d’une ligne de crédit provisoire sur les fonds de réserve d’urgence. Mais cette solution nécessiterait l’accord des deux ministères et l’adoption rapide d’un décret d’exécution. Aucune date de réunion n’a été fixée. En parallèle, un groupe de députés indépendants a suggéré de créer une mission d’information parlementaire sur l’utilisation des fonds énergétiques depuis 2020, ce qui est perçu comme une manœuvre politique visant à gagner du temps.

Le ministre des Finances campe sur sa position. Il a demandé une nouvelle évaluation macroéconomique de l’impact de la distribution électrique par zone. Il estime que « tout ajustement budgétaire doit être basé sur des données réelles, validées par l’administration fiscale ». Cette exigence pourrait reporter toute décision au-delà de l’été, ce qui compromettrait l’alimentation des centrales en août. Le ministère de l’Énergie s’alarme de ce calendrier et plaide pour « une solution technique immédiatement opérationnelle, afin d’éviter un effondrement du réseau dès la fin du mois ». Aucune des deux administrations ne semble prête à plier, et le Conseil des ministres, sollicité à plusieurs reprises, n’a pas tranché.

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