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Edito: Sympathy for the Thieves, quand le crime paie et s’affiche

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Il fut un temps, pas si lointain, où s’afficher sur les réseaux sociaux en compagnie d’une personnalité locale était un signe de prestige. Le summum du succès. Une photo avec un banquier influent, un politicien en vue, un « self-made man » ayant gravi les échelons de la réussite libanaise suffisait à booster son image. Un selfie bien cadré, une légende inspirante – et hop, c’était la pluie de likes sur Facebook, les partages frénétiques sur Twitter, la consécration numérique.

Mais voilà, le vernis a craqué. Ces illustres figures d’antan, qu’on adulait pour leur « réussite », sont désormais connues pour ce qu’elles sont réellement : des corrompus notoires, des voleurs en cravate, des exilés de la morale. Certains sont sous le coup de mandats d’arrêt, d’autres sont blacklistés par des organisations internationales. Mais au Liban, aucune inquiétude : ici, la réussite ne se mesure pas à la compétence ou au mérite, mais à l’art subtil du pillage et de l’extorsion.

L’art de réussir sans talent (sauf celui de voler)

Alors que dans d’autres pays, on salue les self-made men, au Liban, on célèbre les self-made thieves. L’ascension sociale passe par la spoliation des biens publics, la mainmise sur l’argent des déposants, l’écrasement des talents authentiques au profit des réseaux bien placés. Ce n’est plus une oligarchie, c’est une mafia en costume trois pièces, avec passeports diplomatiques en prime.

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Et pourtant, ils continuent à être adulés. On les invite en grandes pompes dans des conférences où ils sont les vedettes, applaudis comme des sommités du luxe et du succès. Sur les plateaux de télévision, ils pérorent, se drapent dans leur dignité bafouée, se pourfendent d’indignation en clamant leur innocence, alors que tout le monde sait qu’ils sont coupables. Et pour couronner le tout, ils osent se faire passer pour des victimes, eux qui ont été les bourreaux d’un peuple qu’ils ont méthodiquement appauvri.

Attaquer pour mieux détourner l’attention

Mais il ne suffit pas de clamer son innocence, encore faut-il détourner l’attention. Ainsi, sur les mêmes plateaux de télévision où ils jouent les martyrs, ces figures du désastre se permettent d’attaquer violemment ceux qui osent réclamer justice. Ceux qui exigent simplement que les victimes obtiennent réparation, que ce pays, après avoir été coulé, puisse enfin être remis à flot.

On les entend alors, la voix grave, les sourcils froncés, nous expliquer que la vraie menace, ce ne sont pas les escrocs, mais bien ceux qui osent les dénoncer. Ah, quelle audace de ces quelques « extrémistes » qui refusent d’être des moutons ! Mais attention, pas question pour eux d’admettre que les bandits sont légion. Non, l’heure n’est pas à la justice, il est temps de calmer les esprits, d’être « raisonnable », de « tourner la page ». L’impunité se drape dans la modération, et le crime, lui, continue de prospérer dans la bonne conscience.

Lavage d’image express : une tombola pour la rédemption

Mais comme ils le savent bien, pour que l’illusion fonctionne, il faut aussi donner l’impression qu’ils ont un cœur. Alors, entre deux détournements de fonds et un placement offshore bien juteux, ils organisent une tombola, une soirée caritative, un gala en faveur d’une organisation sociale. L’occasion parfaite d’arborer un grand sourire, d’enchérir sur une œuvre d’art en prétendant « donner aux plus démunis » – argent qu’ils ont, bien sûr, eux-mêmes volé à ces mêmes démunis.

Un chèque bien exhibé devant les caméras, un discours sur leur « responsabilité sociale », quelques photos bien mises en scène, et les voilà rachetés aux yeux de ceux qui veulent encore y croire. Une virginité bien entachée, mais lavée, croit-on, à grands coups de champagne et de fausse philanthropie.

Mieux encore, pour achever la supercherie, ils se fendent même d’œuvrer pour la justice. Oui, vous avez bien lu. Ces mêmes individus qui ont ruiné des millions de déposants, qui ont fait main basse sur les banques qu’ils possèdent, qui ont détourné des commissions entières sous prétexte d’investissements miracles, se posent aujourd’hui en défenseurs de ceux qu’ils ont eux-mêmes détruits.

Et comme l’hypocrisie n’a pas de limites, ils présentent même des plans de sauvetage pour éponger les pertes. Des pertes dont ils ont, bien sûr, détourné une grande partie. Et devinez qui devra payer pour leur générosité soudaine ? L’État, bien sûr. Oui, l’État, c’est-à-dire tout le monde.

Le concept est simple : après avoir siphonné l’argent des déposants, ruiné l’économie et vidé les caisses, ils proposent que l’ensemble du pays, citoyens inclus, prenne en charge la facture pour remettre sur pied un système qu’ils ont eux-mêmes détruit. Nationaliser les pertes, privatiser les profits, l’éternelle devise de ceux qui ne rendent jamais de comptes.

Un peu comme si le diable, lassé d’être diabolisé, décidait soudain de se faire avocat des âmes qu’il a damnées. Please, have some sympathy… and some taste.

Quand la justice ferme les yeux (ou les deux, voire plus)

Là où ailleurs, on verrait des descentes de police et des bracelets en acier, ici, on offre des loges VIP et des décorations officielles. Ces criminels en col blanc ne se cachent même plus. Pourquoi le feraient-ils ? Les autorités savent exactement où les trouver, mais elles ne lèveront jamais le petit doigt. Sauf, bien sûr, si ces messieurs venaient à parler un peu trop, menaçant de faire tomber d’autres noms bien placés.

Alors, pour ces « éléments gênants », une retraite dorée s’organise. Exit la scène publique, bonjour la tour d’ivoire : une villa en bord de mer, un exil sous bonne escorte, quelques affaires bien juteuses sous un prête-nom. Le tout, aux frais de la princesse – enfin, des contribuables, mais qui s’en soucie encore ?

Sympathy for the Thieves : et ça continue encore et encore…

Et ainsi, le cirque continue. Toujours les mêmes visages, les mêmes postures, les mêmes sourires figés devant des objectifs complices. Un pays où les mandats d’arrêt ne valent rien, où l’extradition est une plaisanterie, où l’impunité est un droit acquis pour ceux qui savent tenir leur langue.

Alors, la prochaine fois que vous verrez une de ces photos sur les réseaux sociaux, demandez-vous : est-ce un cliché de prestige ou une preuve à charge pour un futur procès ? En attendant, le Liban continue d’applaudir ceux qui le détruisent.

Et si jamais l’envie vous prend d’être choqué par tout ça, n’oubliez pas : please, have some sympathy and some taste– du moins, c’est ce qu’ils voudraient nous faire croire.

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

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