Dans un climat politique tendu, la rencontre entre le Premier ministre Nawaf Salam et des représentants du Hezbollah, évoquée en Une par Al Akhbar (05/06/2025) comme une « tentative de construction de confiance », cristallise l’un des dilemmes structurels du Liban contemporain : le fragile équilibre entre les logiques institutionnelles de l’État et l’influence persistante d’un parti armé transnational. Malgré la tonalité cordiale de cette réunion, la presse libanaise y voit avant tout un signal symbolique sans véritable ancrage opérationnel. Le quotidien Nahar (05/06/2025) résume cette dynamique par l’expression d’une « simple trêve », illustrant l’impasse d’un système incapable de trancher sur la question décisive du monopole de la violence légitime.
Les termes d’un dialogue fragile
L’entrevue entre Nawaf Salam et le Hezbollah s’est déroulée dans un climat de courtoisie, selon Al Akhbar, mais sans déboucher sur des engagements précis. Aucune feuille de route, aucun agenda commun, ni déclaration conjointe n’ont été diffusés à l’issue de la réunion. Le contenu exact des discussions n’a pas été publié, ce qui renforce l’idée d’un exercice diplomatique plus que d’une véritable négociation stratégique. L’absence d’éléments concrets témoigne d’un statu quo assumé, où chaque camp semble chercher à gagner du temps sans céder sur ses fondamentaux.
Ce flou diplomatique traduit une divergence profonde. Dans Al Liwa’ (05/06/2025), Nawaf Salam affirme avec force que « Il n’y a pas de sécurité sans l’exclusivité des armes entre les mains de l’État et sans récupération de la décision de guerre et de paix ». Cette prise de position, rare à ce niveau de clarté, souligne la volonté du chef du gouvernement de réaffirmer le principe de souveraineté étatique. Elle s’inscrit dans une tradition juridique et politique affirmant que seule l’État a légitimité à porter les armes, à décider de la guerre et de la paix, et à exercer la contrainte.
Pourtant, sur le terrain, cette vision reste théorique. Le Hezbollah, tout en participant aux institutions, conserve une autonomie militaire complète, notamment sur le front sud avec Israël. Cette situation ambiguë empêche l’émergence d’un consensus national sur la sécurité, un préalable indispensable à toute réforme de fond.
Pressions internationales et verrouillage régional
La déclaration de Salam intervient dans un contexte de pressions croissantes de la part des partenaires internationaux du Liban. L’Union européenne et plusieurs capitales occidentales, selon Al Liwa’, conditionnent de plus en plus leur soutien à une clarification du rôle des milices dans le système sécuritaire libanais. Le désarmement du Hezbollah, même s’il reste un objectif politiquement tabou, est inscrit en filigrane dans de nombreuses discussions bilatérales et multilatérales.
Cette orientation se heurte à la réalité du rapport de forces régional. Le Hezbollah n’est pas un simple acteur local : il est inséré dans l’axe stratégique Téhéran-Damas et se considère comme une force de résistance au service d’une vision géopolitique pan-chiite. Dès lors, tout affaiblissement de son autonomie militaire est perçu comme une menace existentielle, non seulement pour sa base mais aussi pour ses partenaires régionaux.
Cette interdépendance empêche toute réforme unilatérale. Le Liban, prisonnier de sa géographie politique, est contraint de composer avec des forces qui échappent à son contrôle institutionnel. Cela fait de toute tentative de reprise en main par l’État un exercice de haute voltige.
Un exécutif contraint entre prudence et fermeté
La position de Nawaf Salam, quoique claire dans son principe, reste limitée par les contraintes internes. Dans Nahar (05/06/2025), la description d’une « trêve » met en lumière l’aspect tactique de cette démarche. Salam, nommé dans un contexte d’urgence, n’a pas de majorité solide, ni au Parlement ni dans la rue. Son autorité repose sur une légitimité internationale plus que sur une assise politique intérieure.
Les marges de manœuvre du Premier ministre sont donc réduites. Toute initiative trop frontale contre le Hezbollah risquerait de provoquer une crise gouvernementale, voire une paralysie institutionnelle. À l’inverse, toute concession excessive pourrait lui aliéner ses soutiens occidentaux et fragiliser davantage l’image de l’État.
Le dilemme est donc total : comment rétablir la souveraineté sans provoquer de rupture ? Comment faire respecter la loi sans confrontation directe ? En l’absence de consensus national sur ces enjeux, la politique libanaise oscille entre immobilisme et précarité.
La politisation des armes, ou la militarisation du politique
Ce conflit de légitimité – entre l’État et une milice dotée d’un ancrage communautaire et régional – a pour conséquence une confusion croissante entre politique et logique militaire. Le Hezbollah revendique son rôle de défense du territoire, mais ce rôle s’exerce hors du contrôle du gouvernement. Ce qui pose une question structurelle : peut-on gouverner un pays où une partie du pouvoir de coercition échappe à l’autorité centrale ?
La réponse implicite, depuis des années, est que cette situation est tolérée tant qu’elle ne déborde pas. Mais cette tolérance a un coût : elle affaiblit la crédibilité de l’État, empêche la réforme de l’armée, et nourrit un climat d’incertitude permanent.
D’autant que cette militarisation rampante rejaillit sur les équilibres civils. Le fait que le Hezbollah puisse, en dernier ressort, imposer ses vues par la force, bloque tout processus démocratique réel. Les autres partis, même opposés à ses positions, s’en accommodent ou choisissent la prudence.
Après la trêve, quelles options ?
L’avenir immédiat semble inscrit dans la continuité de cette trêve armée. Aucune conférence nationale n’est prévue. Aucun mécanisme de désarmement n’est à l’agenda. La situation reste figée, dans l’attente d’un évènement déclencheur.
Certains misent sur un rôle accru du président Joseph Aoun, chef de l’État et ancien chef de l’armée, pour tenter une médiation active. D’autres appellent à une conférence de refondation du pacte national, incluant la question du désarmement dans un cadre multilatéral.
Mais en l’absence d’un électrochoc politique, il est peu probable que cette question soit résolue à court terme. La « trêve » évoquée par Nahar n’est ni un cessez-le-feu durable ni une paix institutionnelle : c’est un gel des antagonismes, une suspension du conflit en attendant mieux… ou pire.



