Cinq ans après, une tragédie toujours irrésolue
Quels espoirs ? Quelles déceptions ?
Cinq ans après l’explosion cataclysmique du port de Beyrouth le 4 août 2020, qui a tué 235 personnes, blessé plus de 6 500 autres et dévasté la capitale libanaise, les espoirs de justice, de reconstruction et de renouveau se heurtent à une réalité marquée par l’impunité, la crise économique et l’effondrement des institutions. La tragédie, causée par l’ignition de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium stockées dans des conditions dangereuses, a non seulement détruit des quartiers entiers, mais aussi ébranlé la confiance des Libanais dans leur système politique. Alors que les familles des victimes, les survivants et la société civile continuent de se battre pour la vérité et la responsabilité, les déceptions dominent face à une justice bloquée et une reconstruction au point mort. Cet article explore en détail les espoirs portés par les récents changements politiques, les initiatives internationales et la résilience communautaire, ainsi que les profondes déceptions causées par l’absence de progrès concrets et la persistance de l’impunité.
Espoirs : une lueur dans l’obscurité
L’élection de Joseph Aoun comme président du Liban en 2024, après deux ans de vacance présidentielle, a ravivé un espoir prudent parmi les familles des victimes et les militants. Aoun, ancien commandant de l’armée libanaise, est perçu par certains comme un leader capable de restaurer une certaine stabilité dans un pays fracturé. Son discours inaugural, dans lequel il a promis de garantir l’indépendance judiciaire, a été accueilli avec optimisme par des figures comme William Noun, porte-parole des familles des victimes et frère d’un pompier décédé dans l’explosion. Noun a déclaré publiquement que « sous Aoun, nous espérons que la vérité éclatera enfin », soulignant l’importance d’un exécutif fort pour soutenir le juge Tarek Bitar, chargé de l’enquête judiciaire. La nomination de Nawaf Salam, un juriste respecté et ancien juge à la Cour internationale de Justice, comme Premier ministre, renforce cet espoir. Salam a publiquement appelé à une enquête transparente et à la fin de l’impunité, un discours rare dans un pays où les élites protègent souvent leurs intérêts. Un autre espoir réside dans les investigations internationales, notamment l’enquête française menée par le pôle accidents collectifs du parquet de Paris. Lancée peu après l’explosion en raison de la mort de citoyens français et de la présence d’intérêts français à Beyrouth, cette enquête examine les circonstances de la catastrophe, y compris les liens potentiels avec des acteurs étrangers comme les hommes d’affaires syro-russes associés au cargo MV Rhosus. Bien que ses progrès soient lents, en partie à cause du manque de coopération des autorités libanaises, les familles des victimes, comme Paul Naggear, y voient une alternative crédible à l’enquête libanaise paralysée. Naggear a exprimé l’espoir que « la justice française, même si elle prend du temps, pourrait forcer le Liban à agir ». La société civile libanaise, malgré ses ressources limitées, reste une source d’espoir. Des associations de familles de victimes, des ONG locales comme Legal Action et des collectifs citoyens continuent d’organiser des manifestations, des veillées et des campagnes de sensibilisation pour maintenir la pression sur les autorités. Ces initiatives, souvent soutenues par des organisations internationales comme Amnesty International, ont permis de garder la tragédie dans l’actualité mondiale. Par exemple, une pétition lancée en 2024 pour demander une enquête internationale sous l’égide de l’ONU a recueilli plus de 500 000 signatures. Des artistes et intellectuels libanais, à l’image de la cinéaste Sarah Srage, ont produit des documentaires et des expositions pour préserver la mémoire des victimes, renforçant l’espoir d’un réveil collectif. La reconstruction, bien que limitée, offre également quelques lueurs d’espoir. Des initiatives communautaires, soutenues par des dons privés et des ONG internationales, ont permis de restaurer environ 40 % des bâtiments endommagés dans les quartiers de Gemmayzé et Mar Mikhaël. Des projets comme celui de l’ONG Beit el-Baraka redonnent un semblant de normalité à certains habitants. Ces efforts, bien que modestes face à l’ampleur des besoins, témoignent de la résilience d’une population déterminée à ne pas céder au désespoir.
Déceptions : un mur d’impunité
Malgré ces espoirs, les déceptions dominent le paysage cinq ans après la tragédie. La plus grande source de frustration reste l’absence totale de condamnations, malgré des preuves accablantes de négligence. L’enquête judiciaire libanaise, menée par le juge Tarek Bitar, est bloquée par des recours en récusation et des pressions politiques orchestrées par des factions puissantes comme le Hezbollah et le mouvement Amal. En janvier 2023, le procureur général Ghassan Oueidate a tenté de saboter l’enquête en inculpant Bitar pour « rébellion contre la justice » et en libérant 17 suspects, un acte dénoncé comme illégal par l’ordre des avocats de Beyrouth. Paul Naggear a résumé la colère collective : « Personne n’est derrière les barreaux, et nous ne savons toujours pas pourquoi ou comment cette explosion a eu lieu. » Les causes exactes de l’explosion restent floues, alimentant la méfiance. Si la négligence dans le stockage du nitrate d’ammonium est établie, des questions persistent sur l’incendie initial. Des hypothèses de sabotage, impliquant potentiellement le Hezbollah ou des acteurs étrangers, circulent mais n’ont pas été confirmées. Le refus des autorités libanaises d’accepter une enquête internationale renforce le sentiment d’une vérité étouffée. Les familles des victimes, comme celle de Sahar Fares, déplorent que « les responsables, connus de tous, continuent de vivre librement ». La reconstruction, promise par le gouvernement et la communauté internationale, est une autre source de déception. Sur les 15 milliards de dollars nécessaires, moins de 10 % ont été effectivement déboursés en 2025. Les aides internationales ont été en grande partie détournées ou bloquées par la corruption et la bureaucratie. Les silos à grains, essentiels pour la sécurité alimentaire, n’ont pas été reconstruits. Les habitants des quartiers populaires, comme Karantina, vivent encore dans des conditions précaires, tandis que les élites continuent d’échapper aux conséquences de leur inaction. La crise économique, aggravée par l’explosion, a amplifié les déceptions. Avec une dévaluation de 90 % de la livre libanaise et une inflation galopante, la majorité des Libanais vivent sous le seuil de pauvreté en 2025. Les survivants, comme Malek Mehio, souffrent toujours de séquelles physiques et psychologiques, sans accès à des soins adéquats. L’exode massif reflète un désespoir collectif. Les familles des victimes, épuisées par la lutte pour la justice, sont nombreuses à avoir quitté le pays.
Un système politique à bout de souffle
La culture d’impunité, profondément enracinée au Liban, est au cœur des déceptions. Les élites politiques, accusées d’avoir ignoré les avertissements sur le nitrate d’ammonium depuis 2014, continuent de dominer la scène, protégées par un système confessionnel qui paralyse les réformes. Le refus d’une enquête internationale, perçu comme un moyen de préserver la souveraineté mais surtout les intérêts des puissants, est une blessure supplémentaire pour les victimes. Les manifestations populaires, qui avaient éclaté en 2019 et se sont intensifiées après l’explosion, ont perdu de leur élan face à la répression et à l’épuisement général.
Un équilibre fragile entre espoir et désespoir
Cinq ans après l’explosion du port de Beyrouth, les espoirs reposent sur des changements politiques récents, l’implication internationale et la résilience de la société civile. L’engagement de Joseph Aoun et Nawaf Salam, combiné à la pression des familles et des ONG, maintient une lueur de possibilité pour la justice et la reconstruction. Pourtant, les déceptions dominent, alimentées par l’impunité, l’absence de vérité et l’incapacité du Liban à se relever de ses crises multiples. Pour les Libanais, la tragédie du 4 août 2020 reste un symbole brûlant de l’échec de leur système, mais aussi de leur détermination à ne pas oublier.



