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Explosion du port de Beyrouth : les médias et la désinformation, une lutte pour la vérité

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Le rôle des médias et de la désinformation

L’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, déclenchée par l’ignition de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium stockées dans des conditions négligentes, a tué 235 personnes, blessé plus de 6 500 autres et dévasté la capitale libanaise. Au-delà des pertes humaines et matérielles, la tragédie a engendré une bataille médiatique intense, marquée par la polarisation des médias locaux, la propagation de théories du complot et les efforts des journalistes indépendants pour établir les faits. Cinq ans plus tard, en 2025, le rôle des médias dans la couverture de l’explosion et la lutte contre la désinformation restent déterminants pour façonner la mémoire collective et soutenir la quête de justice des victimes. Dans un Liban fracturé par la crise économique et politique, les récits médiatiques reflètent les divisions profondes de la société tout en mettant en lumière la résilience de ceux qui cherchent à contrer l’obscurcissement de la vérité.

Une couverture médiatique divisée

Le paysage médiatique libanais, profondément influencé par les affiliations confessionnelles et politiques, a exacerbé les tensions autour de l’explosion. Les chaînes de télévision et les journaux, souvent financés par des factions comme le Hezbollah, le Courant du Futur ou le mouvement Amal, ont proposé des versions divergentes des causes et des responsabilités de la catastrophe. Al-Manar, proche du Hezbollah, a mis l’accent sur la négligence administrative tout en évitant de pointer du doigt des figures spécifiques, tandis que des médias alignés avec des partis anti-Hezbollah, comme LBCI, ont suggéré des liens entre le nitrate d’ammonium et des activités militaires du groupe, sans preuves concluantes. Cette polarisation a semé la confusion parmi les Libanais, déjà méfiants envers un système politique miné par la corruption.

Dans les jours suivant l’explosion, la couverture médiatique s’est souvent concentrée sur des images spectaculaires des quartiers dévastés, comme Gemmayzé et Mar Mikhaël, et sur les témoignages émotionnels des survivants. Cependant, les analyses approfondies sur les causes structurelles, comme la gestion chaotique du port, ont été rares. Un rapport de l’Observatoire des médias libanais en 2021 indique que 60 % des reportages télévisés se focalisaient sur les conséquences immédiates, tandis que seulement 15 % abordaient les responsabilités des autorités, reflétant une réticence à défier les élites politiques. Cette couverture biaisée a contribué à brouiller la compréhension des événements, laissant place à la désinformation.

Théories du complot et propagation de la désinformation

L’absence de conclusions officielles sur les causes exactes de l’explosion a créé un terrain fertile pour la désinformation, particulièrement sur les réseaux sociaux. Dès les premières heures, des théories du complot ont proliféré sur Twitter et WhatsApp. Certains ont accusé Israël d’avoir orchestré une frappe aérienne, pointant le nuage en forme de champignon comme preuve, bien qu’un rapport du FBI de 2021 ait confirmé que l’explosion résultait d’une combustion chimique du nitrate d’ammonium. D’autres ont ciblé le Hezbollah, suggérant que le stock était destiné à fabriquer des explosifs pour ses opérations en Syrie, une hypothèse alimentée par les liens du cargo MV Rhosus avec des hommes d’affaires syro-russes proches de Bachar el-Assad, comme Imad et Moudalal Khoury.

Ces rumeurs, bien que non étayées par l’enquête judiciaire menée par le juge Tarek Bitar, ont été amplifiées par des médias affiliés à des factions rivales. Des chaînes pro-Hezbollah ont relayé des récits imputant la catastrophe à un complot occidental visant à affaiblir le groupe, tandis que des médias opposés ont accusé l’Iran de complicité indirecte. Une étude de l’Université américaine de Beyrouth en 2022 révèle que 40 % des publications sur Twitter liées à l’explosion contenaient des informations non vérifiées, contribuant à la méfiance envers l’enquête officielle. Cette désinformation a détourné l’attention des négligences documentées, comme les 30 avertissements ignorés par les autorités entre 2014 et 2020, et a compliqué la quête de justice pour les familles des victimes.

Les journalistes indépendants : gardiens de la vérité

Face à la polarisation et à la désinformation, les journalistes indépendants et les médias internationaux ont joué un rôle essentiel pour éclaircir les circonstances de l’explosion. Des enquêtes approfondies, menées par des organes comme Reuters et Al-Jazeera, ont révélé des documents internes prouvant que des responsables portuaires, douaniers et ministériels étaient informés du danger du nitrate d’ammonium dès 2014. Ces reportages ont soutenu les efforts du juge Bitar, qui a inculpé des figures de haut rang, comme le procureur général Ghassan Oueidate et le chef de la Sûreté générale Abbas Ibrahim, malgré les 35 recours en récusation déposés par le Hezbollah et le mouvement Amal pour bloquer l’enquête.

Des organisations journalistiques internationales, comme l’Organisation pour la coopération et le journalisme d’investigation criminelle (OCCRP), ont enquêté sur les origines du MV Rhosus, mettant en lumière ses liens avec des acteurs syro-russes proches du régime Assad. Ces investigations, publiées en 2021, ont suscité un débat sur les dimensions géopolitiques de la tragédie, renforçant les appels à une enquête internationale. Cependant, les journalistes libanais indépendants travaillent dans des conditions précaires, avec des salaires dévalués par la crise économique et des menaces de représailles. Plusieurs reporters, comme ceux de la plateforme Megaphone, ont été intimidés après avoir critiqué des factions puissantes, illustrant les risques de défier l’ordre établi.

Campagnes contre la désinformation

La société civile et la diaspora libanaise ont lancé des initiatives pour contrer la désinformation et soutenir les victimes. Megaphone, une plateforme de journalisme citoyen née pendant la révolution de 2019, a publié des vidéos et des articles expliquant les causes de l’explosion, basés sur des faits vérifiés, atteignant plus de 1 million de vues en 2024. Ces efforts ont visé à déconstruire les récits complotistes tout en sensibilisant le public à l’inaction des autorités. De même, des collectifs comme LiHaqqi ont utilisé les réseaux sociaux pour diffuser des informations fiables sur l’enquête, soutenant les demandes des familles des victimes pour une justice transparente.

Les familles des victimes, comme William Noun, frère d’un pompier tué, et Paul Naggear, père d’une fillette décédée, ont collaboré avec des médias indépendants pour maintenir la tragédie dans l’actualité. Lors des commémorations du 4 août, leurs interviews télévisées, diffusées sur des chaînes internationales comme France 24, ont amplifié leur appel à une enquête sous l’égide de l’ONU, soutenu par 500 000 signatures en 2024. La diaspora, notamment en France et au Canada, a organisé des projections de documentaires, comme celui de Sarah Srage, pour contrer les récits complotistes et rendre hommage aux victimes, renforçant la mémoire collective à l’échelle mondiale.

Défis face à la crise économique et politique

Les médias indépendants et les campagnes de sensibilisation font face à des obstacles majeurs. La crise économique, avec une dévaluation de 90 % de la livre libanaise, a décimé les rédactions, forçant 30 % des journalistes libanais à émigrer, selon l’Ordre des journalistes libanais. Les médias restants, souvent dépendants de financements politiques, peinent à maintenir leur indépendance. La répression politique constitue une autre menace : des journalistes critiques du Hezbollah ou d’autres factions ont été menacés, et la manifestation d’octobre 2021 contre Bitar a dégénéré en violences, faisant sept morts. Ces défis limitent la capacité des médias à contrer la désinformation et à soutenir l’enquête.

Une bataille pour la vérité

Cinq ans après l’explosion du port de Beyrouth, les médias restent au cœur d’une lutte pour la vérité dans un Liban divisé. La polarisation des médias locaux et la désinformation ont obscurci les faits, tandis que les journalistes indépendants et les initiatives citoyennes, soutenus par la diaspora, se battent pour éclairer les responsabilités et préserver la mémoire des victimes. Dans un pays où l’impunité domine, la quête d’une information fiable, portée par des voix courageuses, reste essentielle pour rendre justice aux 235 vies perdues et empêcher l’oubli d’une tragédie évitable.

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Newsdesk Libnanews
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