L’impact environnemental et sanitaire de l’explosion
L’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, causée par l’ignition de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium stockées dans des conditions dangereuses, a non seulement dévasté la capitale libanaise, tuant 235 personnes et blessant plus de 6 500 autres, mais a aussi engendré des conséquences environnementales et sanitaires profondes, souvent reléguées au second plan face à la tragédie humaine immédiate. La dispersion de substances toxiques, la destruction d’infrastructures vitales et la gestion chaotique des débris ont créé une crise écologique et de santé publique qui, cinq ans plus tard, continue d’affecter les habitants de Beyrouth. Cet article examine les impacts environnementaux de l’explosion, les risques sanitaires à long terme pour les survivants et les défis persistants dans un pays aux infrastructures défaillantes.
Une catastrophe chimique aux effets immédiats
L’explosion, équivalente à 1,1 kilotonne de TNT, a libéré une immense quantité de substances chimiques dans l’environnement. Le nitrate d’ammonium, un composé utilisé comme engrais mais hautement explosif, a produit une boule de feu orange caractéristique et un nuage de dioxyde d’azote (NO₂), un gaz toxique irritant pour les voies respiratoires. Selon un rapport de l’Université américaine de Beyrouth publié en 2021, les niveaux de NO₂ dans l’air de Beyrouth ont dépassé les seuils de sécurité de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pendant plusieurs jours après l’explosion. Ce gaz, combiné à des particules fines issues des débris et des incendies, a créé un cocktail polluant qui a affecté les habitants des quartiers proches, comme Gemmayzé, Mar Mikhaël et Karantina.
L’onde de choc a également dispersé des débris contenant des substances dangereuses, notamment de l’amiante provenant des bâtiments endommagés et des produits chimiques stockés dans le port, comme des peintures, des solvants et des feux d’artifice. Ces matériaux, mélangés aux 800 000 tonnes de débris générés par l’explosion, ont posé un risque immédiat pour les volontaires et les habitants qui ont participé au nettoyage dans les jours suivants, souvent sans équipement de protection adéquat. Les autorités libanaises, déjà débordées par la crise économique et la pandémie de Covid-19, n’ont pas mis en place de protocole pour gérer ces déchets toxiques, aggravant la contamination de l’air et du sol.
Pollution marine : un impact sur la Méditerranée
Le port de Beyrouth, situé sur la côte méditerranéenne, a été une source majeure de pollution marine après l’explosion. Des milliers de tonnes de débris, incluant des produits chimiques et des hydrocarbures provenant de conteneurs endommagés, se sont déversés dans la mer. Une étude menée par Greenpeace en 2021 a révélé des niveaux élevés de métaux lourds (plomb, mercure) et de composés organiques volatils dans les eaux côtières près du port, menaçant la faune marine et les chaînes alimentaires. Les pêcheurs locaux, qui dépendent de la mer pour leur subsistance, ont signalé une baisse drastique des prises dans les années suivantes, attribuée à la contamination et à la destruction des écosystèmes côtiers.
L’absence d’une gestion efficace des déchets a exacerbé ces problèmes. Contrairement aux normes internationales, qui exigent une collecte et un traitement spécifiques des débris dangereux, une grande partie des décombres a été déversée dans des sites non sécurisés, comme des carrières ou des décharges improvisées près de Beyrouth. Ces sites, souvent à proximité de zones résidentielles, ont contribué à la contamination des nappes phréatiques, un problème critique dans un pays où l’accès à l’eau potable est déjà limité. En 2025, aucun plan national de dépollution marine n’a été mis en œuvre, laissant la Méditerranée vulnérable à des dommages à long terme.
Conséquences sanitaires : un fardeau à long terme
Les impacts sanitaires de l’explosion sont multiples, touchant à la fois les survivants immédiats et la population exposée aux polluants. Dans les jours suivant la catastrophe, les hôpitaux de Beyrouth, déjà sous pression à cause de la pandémie, ont traité des milliers de blessés souffrant de fractures, de brûlures et de blessures par éclats de verre. Environ 1 000 personnes ont perdu un œil, et des centaines ont subi des amputations, selon Médecins Sans Frontières. Cinq ans plus tard, beaucoup de ces survivants, comme Malek Mehio, un jeune Franco-Libanais blessé à Mar Mikhaël, souffrent de complications physiques, notamment des infections ou des douleurs chroniques, aggravées par le manque d’accès aux soins dans un système de santé en ruine.
Les effets psychologiques sont tout aussi graves. Une étude de l’Université américaine de Beyrouth, menée en 2023, a révélé que 30 % des habitants des quartiers touchés souffrent de troubles post-traumatiques (PTSD), caractérisés par des insomnies, des flashbacks et des crises d’anxiété. Les enfants, qui représentaient 15 % des blessés, sont particulièrement vulnérables, avec des cas documentés de phobies et de troubles du développement, selon Save the Children. La crise économique, avec une dévaluation de 90 % de la livre libanaise, a rendu les soins psychologiques inabordables pour la majorité, laissant des milliers de personnes sans prise en charge.
À plus long terme, les experts craignent une augmentation des maladies liées à l’exposition aux polluants. Le dioxyde d’azote et l’amiante, connus pour leur toxicité, peuvent provoquer des maladies respiratoires (asthme, bronchite chronique) et des cancers, notamment du poumon et de la plèvre. Une étude préliminaire de l’OMS en 2022 a signalé une hausse des consultations pour des problèmes respiratoires dans les quartiers proches du port, mais le manque de données épidémiologiques, dû à l’effondrement du système de santé, empêche une évaluation précise. Les travailleurs migrants et les réfugiés syriens, qui vivaient dans des zones comme Karantina, sont particulièrement à risque, mais leur accès aux soins reste quasi inexistant.
Défis de la gestion environnementale et sanitaire
Le Liban, déjà confronté à une crise chronique de gestion des déchets avant 2020, était mal équipé pour répondre à l’ampleur de la catastrophe. La crise des ordures de 2015, qui avait vu des montagnes de déchets s’accumuler dans les rues de Beyrouth, avait révélé l’absence d’infrastructures pour traiter les déchets dangereux. Après l’explosion, l’absence de coordination entre les autorités et les ONG a conduit à une gestion chaotique des débris. Des volontaires, souvent jeunes et inexpérimentés, ont manipulé des matériaux toxiques sans masques ni gants, exposant leur santé. En 2025, aucun site de traitement des déchets dangereux n’a été établi, et les décharges illégales continuent de polluer le sol et l’eau.
La reconstruction des infrastructures sanitaires, essentielles pour répondre aux besoins des survivants, reste au point mort. Les hôpitaux endommagés par l’explosion, comme l’hôpital Saint-Georges à Achrafieh, n’ont été que partiellement restaurés, faute de fonds. Les aides internationales, promises lors de conférences de donateurs (300 millions d’euros par la France en 2020), ont été en grande partie détournées ou bloquées par la corruption. La crise économique a également vidé les hôpitaux de leurs médecins et infirmiers, nombreux à avoir émigré, laissant les survivants sans accès à des soins spécialisés.
Un appel à l’action ignoré
Les ONG environnementales, comme Greenpeace et Ecojustice Liban, ont appelé à une évaluation complète des impacts écologiques et sanitaires, mais ces demandes sont restées sans réponse. Un plan de dépollution, proposé par l’ONU en 2021, prévoyait le nettoyage des eaux côtières et la surveillance des maladies liées à l’explosion, mais il n’a pas été financé. La société civile, malgré sa résilience, manque de ressources pour combler les lacunes de l’État. Des initiatives locales, comme des cliniques gratuites organisées par des ONG, offrent un soutien limité, mais elles ne peuvent compenser l’absence d’une stratégie nationale.
Un héritage toxique pour Beyrouth
Cinq ans après l’explosion du port de Beyrouth, les impacts environnementaux et sanitaires continuent de peser sur la ville et ses habitants. La dispersion de substances toxiques, la pollution marine et les séquelles physiques et psychologiques des survivants témoignent d’une catastrophe dont les effets se prolongent bien au-delà du 4 août 2020. Dans un Liban miné par la crise économique et l’inaction gouvernementale, l’absence de mesures pour traiter ces conséquences aggrave la souffrance d’une population déjà à bout. Cette crise environnementale et sanitaire, largement ignorée, reste un rappel brutal des coûts humains et écologiques d’une tragédie évitable.



