Blocage institutionnel et avertissements répétés
Le processus de négociation entre le Liban et le Fonds monétaire international reste suspendu en raison du retard accumulé dans l’adoption des réformes exigées. Le chef de mission du FMI pour le Liban a exprimé récemment sa déception face à l’absence de progrès législatif. Il a rappelé que les engagements formulés par le gouvernement n’avaient, à ce jour, débouché sur aucune loi concrète. Ce constat survient malgré l’adoption, il y a plusieurs mois, d’un plan de réformes budgétaires validé par le Conseil des ministres.
Depuis l’accord préliminaire signé en avril 2022, conditionné à la mise en œuvre de mesures budgétaires, fiscales et financières, aucune loi majeure n’a été votée. Des textes liés au contrôle des capitaux, à la levée du secret bancaire et à la répartition des pertes du secteur bancaire restent bloqués au Parlement. Cette paralysie compromet tout décaissement des aides promises, selon plusieurs sources proches du dossier.
Un membre de la délégation libanaise affirme que des engagements avaient été pris pour faire adopter ces réformes avant fin juin. Toutefois, aucun calendrier législatif n’a été respecté. Le manque de coordination entre les groupes parlementaires et les institutions exécutives accentue le blocage. Des divisions persistent, notamment sur la nature de la contribution attendue des banques et la protection des déposants.
Impasses politiques, poids des lobbies bancaires et absence de calendrier
Le gouvernement a transmis au Parlement un projet de loi révisé sur la restructuration bancaire. Ce texte propose une hiérarchisation des pertes selon la taille des dépôts et la responsabilité des établissements. Il envisage également un fonds de redressement financé en partie par des actifs publics. Cependant, son examen est retardé par des controverses politiques et des résistances techniques. Une part importante de ces blocages est attribuée à l’influence active de l’Association des Banques du Liban (ABL), qui exerce une pression constante sur les parlementaires afin de préserver les intérêts du secteur bancaire.
Des députés membres des commissions économiques affirment que toute tentative d’introduire des mécanismes de pertes supportées par les actionnaires et les dirigeants bancaires rencontre une opposition immédiate de la part de l’ABL. Cette organisation représente les intérêts des banques commerciales et joue un rôle de coordination politique auprès de plusieurs blocs parlementaires sensibles à ses recommandations. Le rejet récurrent de la loi sur la répartition des pertes en est une illustration. Plusieurs versions du texte ont été modifiées pour en atténuer les effets, à la demande explicite de représentants de l’ABL selon des sources parlementaires.
Cette influence est renforcée par les liens étroits entre certains dirigeants bancaires et des figures politiques de premier plan. Des observateurs notent que des amendements favorables au secteur bancaire ont été intégrés dans les projets initiaux soumis à la commission des Finances. Les mesures visant à garantir une contribution du capital bancaire au redressement du système sont régulièrement édulcorées ou renvoyées à des expertises ultérieures.
Un conseiller économique au sein du gouvernement estime que « le verrou principal est aujourd’hui parlementaire, et plus précisément dans les circuits influencés par le lobby bancaire ». Selon lui, le rapport de force interne empêche toute avancée réelle sur la structure des pertes et le traitement des dépôts. Les représentants de la société civile et des déposants dénoncent également cette mainmise sur le processus législatif.
L’absence de majorité réformiste empêche de surmonter ces blocages. Aucune force politique ne dispose à elle seule de la capacité de faire adopter les textes requis. Cette situation de fragmentation renforce l’influence des groupes de pression structurés, dont l’ABL, qui joue un rôle central dans le maintien du statu quo. Pour les partenaires internationaux, ce verrouillage institutionnel constitue une ligne rouge.
Préparation d’une mission officielle à Washington
Une délégation officielle libanaise prévoit de se rendre à Washington à la fin du mois de juin. Elle comprendra des représentants du ministère des Finances, de la Banque centrale, ainsi que des conseillers économiques. Cette visite vise à réactiver les discussions avec le FMI et à confirmer les engagements libanais. Toutefois, sans progrès législatif préalable, cette mission ne pourra déboucher que sur des consultations techniques.
Le FMI maintient sa position : aucun décaissement ne sera autorisé tant que les réformes structurelles ne sont pas formellement adoptées. Les discussions porteront notamment sur l’évaluation des pertes financières, la restructuration bancaire et les mécanismes de contrôle budgétaire. Les équipes du FMI souhaitent obtenir des données consolidées avant d’envisager un quelconque soutien.
Des analystes considèrent que cette mission risque d’être purement exploratoire, sans issue concrète. L’absence de consensus national sur la feuille de route économique limite la marge de manœuvre du gouvernement. Le climat politique, marqué par des tensions persistantes, rend difficile la construction d’un front réformateur stable.
Conditionnalité stricte et attentes du Fonds
Le FMI continue d’exiger un ensemble cohérent de mesures. Il s’agit notamment de réformes budgétaires crédibles, de la levée effective du secret bancaire pour les enquêtes économiques, d’un budget réaliste pour l’année en cours et de l’adoption d’un mécanisme crédible de contrôle des capitaux. À défaut de ces éléments, aucune aide ne sera débloquée.
Le gouvernement a transmis une stratégie budgétaire actualisée, intégrant une réduction progressive des dépenses et une relance ciblée des investissements. Mais ce document est jugé insuffisant en l’absence de cadre légal et de garanties d’application. Le Fonds insiste sur la nécessité d’un ancrage juridique solide pour toute mesure envisagée.
Des diplomates occidentaux affirment également que leur soutien bilatéral reste conditionné à la transparence et à la mise en œuvre de ces réformes. Ils appellent le Liban à respecter les standards internationaux de gouvernance, sous peine d’isolement croissant. Le contexte régional renforce ces exigences de stabilité interne.
Rôle de la Banque centrale et contrôle des flux
La Banque du Liban, dirigée par Wassim Mansouri, se retrouve au cœur des négociations. Elle doit produire un audit détaillé des réserves en devises, des interventions sur le marché et des engagements du secteur financier. Cette transparence est exigée depuis les premières discussions avec le FMI en 2022.
Des cadres de la Banque centrale assurent que les données seront bientôt disponibles, mais admettent que certains éléments critiques n’ont pas encore été consolidés. Ils reconnaissent également l’existence de réticences au sein du secteur bancaire à participer pleinement à ce processus d’évaluation.
Un projet d’audit externe est à l’étude. Il viserait à faire appel à un cabinet international pour examiner les comptes de la Banque centrale et des principales banques commerciales. Ce projet figure parmi les engagements initiaux, mais sa mise en œuvre reste suspendue à une décision politique ferme. Le retard de ce chantier alimente les doutes des partenaires internationaux.
Réactions du tissu économique et social
Les chambres de commerce appellent à l’adoption immédiate des réformes, estimant que l’accès aux financements du FMI est vital pour relancer l’économie. Elles demandent également des mesures de soutien aux entreprises en difficulté et à l’investissement productif. Leur position est relayée dans plusieurs appels publiés récemment.
Du côté des syndicats, des inquiétudes sont exprimées concernant l’impact social des mesures demandées. Des responsables appellent à préserver les dépenses liées à la santé, à l’éducation et à la protection sociale. Ils craignent que les réformes budgétaires se traduisent par des coupes dans les services publics essentiels.
Des ONG locales insistent sur la nécessité d’intégrer une dimension sociale dans le plan de redressement. Elles appellent à un audit social préalable et à un mécanisme de suivi participatif. Leur objectif est d’éviter que les plus vulnérables ne subissent les conséquences des ajustements en cours.



