L’expression est plus grave que spectaculaire. En affirmant, mercredi 25 mars, que la guerre au Moyen-Orient est « hors de contrôle », António Guterres ne s’est pas contenté d’ajouter une formule forte au vocabulaire diplomatique. Le secrétaire général de l’ONU a voulu signaler qu’un seuil avait été franchi : celui où les hostilités ne menacent plus seulement les pays directement engagés, mais l’ensemble des équilibres régionaux, les routes maritimes, les marchés de l’énergie, les récoltes à venir et, plus près du Liban, la frontière déjà instable du Sud. Depuis le 28 février, date retenue par plusieurs sources internationales comme le point de départ de l’actuelle séquence militaire entre les États-Unis, Israël et l’Iran, l’ONU répète que l’escalade peut déclencher une réaction en chaîne. Un mois plus tard, le chef des Nations unies estime que cette réaction est en cours.
Il y a, dans cette déclaration, un changement de registre. Le 6 mars, António Guterres parlait encore d’un danger qui « pourrait » échapper à tout contrôle. Le 25 mars, il constate que la guerre au Moyen-Orient est déjà sortie des garde-fous diplomatiques classiques. Ce glissement n’est pas seulement rhétorique. Il coïncide avec l’échec des premiers appels à la désescalade, avec l’extension des frappes et avec la transformation du détroit d’Ormuz en instrument de pression stratégique. Reuters rapporte que le secrétaire général a nommé le même jour le diplomate Jean Arnault comme envoyé personnel pour soutenir les efforts de médiation, tout en avertissant que « le monde regarde dans le canon d’une guerre plus large ». Le message est clair : quand l’ONU ouvre en urgence un nouveau canal politique, c’est qu’elle juge les mécanismes ordinaires trop faibles pour contenir l’embrasement.
Une phrase lourde de sens, prononcée au moment où la carte s’élargit
Le mot « incontrôlable » aurait pu désigner la seule intensité des frappes. Ce n’est pas ce qu’il dit ici. Dans la bouche du chef de l’ONU, il désigne un conflit qui déborde de son théâtre initial. L’échange entre Israël, les États-Unis et l’Iran a déjà contaminé d’autres espaces : les pays du Golfe, les routes commerciales, les marchés agricoles et le front libanais. Reuters note que des États arabes du Golfe ont décrit devant les instances onusiennes les frappes iraniennes sur leurs infrastructures comme une menace « existentielle ». Dans le même temps, l’Organisation maritime internationale a condamné les attaques contre les navires marchands, rappelé que la liberté de navigation est un principe fondamental du droit maritime et demandé une coordination internationale pour protéger la navigation civile dans le détroit d’Ormuz. Lorsqu’une guerre terrestre ou aérienne commence à dicter les règles de circulation d’un couloir maritime mondial, elle cesse d’être un dossier local.
Le signal le plus parlant vient précisément d’Ormuz. Dans une note adressée au Conseil de sécurité et à l’Organisation maritime internationale, l’Iran a affirmé que les navires « non hostiles » pourraient transiter à condition de se coordonner avec ses autorités. Reuters précise que Téhéran exclut de cette catégorie les bâtiments américains, israéliens ou liés à des pays jugés participants à « l’agression ». Ce vocabulaire transforme un passage international en zone de filtrage politique. Or environ un cinquième du pétrole mondial et du gaz naturel liquéfié transite habituellement par ce détroit. En pratique, cela signifie qu’un conflit régional peut désormais ralentir les cargaisons, renchérir l’assurance maritime, perturber les engrais et déplacer le centre de gravité de la crise vers des pays qui n’en sont pas parties prenantes. C’est l’une des raisons pour lesquelles Guterres parle moins d’une simple guerre que d’une mécanique devenue ingouvernable.
À New York, l’ONU tente encore de créer un espace politique
La difficulté, pour les Nations unies, tient au fait que tout le monde se dit favorable à une désescalade sans accepter les termes de l’autre. Le 6 mars, António Guterres appelait déjà à « cesser les combats » et à entrer dans de « sérieuses négociations diplomatiques ». Ses services insistaient alors sur le risque immense pour l’économie mondiale et pour les populations les plus vulnérables. Trois semaines plus tard, ces appels n’ont pas produit de pause durable. Reuters rapporte qu’une initiative américaine en quinze points a été transmise à l’Iran par l’intermédiaire du Pakistan, tandis que Téhéran a nié l’existence de négociations directes et présenté ses propres exigences. Cette confusion nourrit la crise : les marchés réagissent à des signaux de paix aussitôt démentis, les capitales testent des canaux parallèles, et chaque annonce semble moins solide que la précédente.
La nomination de Jean Arnault n’efface pas cette contradiction, mais elle l’éclaire. Le diplomate français, selon Reuters, a derrière lui plus de trente ans d’expérience dans la médiation et les processus de paix sur plusieurs continents. Il ne s’agit pas d’un envoyé symbolique. Son arrivée montre que l’ONU veut raccrocher la séquence militaire à un langage de négociation avant que l’escalade ne crée ses propres irréversibilités. Dans ce type de conflit, chaque jour ajoute de nouveaux morts, de nouvelles destructions et de nouvelles revendications. Plus le temps passe, plus un cessez-le-feu devient politiquement coûteux pour les protagonistes. Le secrétaire général le sait. Son alarme vise moins à commenter l’actualité qu’à empêcher l’installation d’une nouvelle normalité régionale, celle d’une guerre diffuse où les frappes, les menaces maritimes et les crises énergétiques se nourrissent les unes les autres.
Trois indices qui expliquent la sévérité du diagnostic onusien
- Le front s’est étendu : les ripostes ne concernent plus seulement Israël et l’Iran, mais aussi plusieurs pays du Golfe et les routes maritimes stratégiques.
- Les effets économiques sont immédiats : pétrole, gaz et engrais subissent déjà des perturbations majeures.
- Les médiations restent fragmentées : initiatives américaines, relais pakistanais et autres canaux diplomatiques se superposent sans cadre commun stabilisé.
Beyrouth, où l’avertissement de Guterres prend une résonance particulière
L’alarme du 25 mars ne peut pas se lire sans la visite du secrétaire général au Liban, quelques jours plus tôt. Le 14 mars à Beyrouth, António Guterres avait demandé à la communauté internationale d’« arrêter la guerre au Moyen-Orient » et rappelé que la souveraineté du Liban, son intégrité territoriale et le contrôle des armes par l’État restaient des exigences centrales. Ce rappel n’avait rien d’abstrait. L’ONU sait que le territoire libanais demeure l’un des points les plus exposés à un élargissement du conflit. Les textes onusiens publiés à Genève et à New York soulignent la même inquiétude : toute extension vers le Liban risquerait d’ouvrir un front supplémentaire dans un pays déjà fragilisé par sa crise économique, sa faiblesse institutionnelle et les déplacements de population provoqués par les combats.
C’est aussi ce qui rend la phrase de Guterres plus politique qu’il n’y paraît. Quand il dit que la guerre au Moyen-Orient est hors de contrôle, il parle d’un système régional où le Liban peut être entraîné sans jamais maîtriser le tempo de l’escalade. Les dépêches de Reuters sur la journée du 25 mars montrent d’ailleurs que les opérations israéliennes dans le sud du Liban se poursuivent tandis que le Hezbollah refuse toute discussion sous le feu. Le Liban redevient alors ce qu’il a souvent été dans les grandes crises régionales : un espace de projection, de pression et de signal. Pour Beyrouth, le danger n’est pas seulement militaire. Il est aussi institutionnel, car chaque poussée régionale rappelle la faiblesse des mécanismes internes capables d’isoler le pays d’une confrontation qui le dépasse.
La mer, les cargos et les engrais : la guerre change d’échelle
Le conflit ne se mesure plus seulement au nombre de frappes. Il se lit aussi dans la chaîne logistique mondiale. Le 1er mars, le secrétaire général de l’Organisation maritime internationale, Arsenio Dominguez, affirmait qu’aucune attaque contre les marins innocents ou la navigation civile ne pouvait être justifiée et rappelait que la liberté de navigation devait être respectée par toutes les parties. Le 6 mars, après une attaque meurtrière contre un navire dans le détroit d’Ormuz, il s’est dit alarmé par la mort d’au moins quatre marins. Puis, lors d’une session extraordinaire tenue les 18 et 19 mars à Londres, le conseil de l’OMI a condamné les attaques contre les navires marchands et appelé à un cadre de passage sûr. Ces textes peuvent paraître techniques. En réalité, ils racontent une guerre qui a déjà pénétré les artères du commerce mondial.
Les chiffres donnent la mesure de l’enjeu. Reuters indique que la crise a perturbé les expéditions d’environ 20 millions de barils par jour, décrivant la plus forte disruption pétrolière mondiale en volume immédiat. Le même article relève que le Brent a oscillé autour de 100 dollars le baril après avoir davantage flambé, sous l’effet de rumeurs de cessez-le-feu puis de nouveaux doutes sur leur crédibilité. Pour les pays producteurs du Golfe, le problème n’est pas seulement le prix. À la conférence CERAWeek, le patron de Kuwait Petroleum a estimé qu’il n’existait pas de véritable substitut à Ormuz et a averti que les ruptures d’approvisionnement pourraient se transmettre aux engrais puis à l’alimentation. Cette séquence explique le ton de Guterres lorsqu’il rappelle que « sans engrais aujourd’hui, nous pourrions avoir faim demain ». Le lien entre la guerre et l’assiette n’est plus théorique.
Quelques repères chiffrés
| Indicateur | Niveau signalé | Ce que cela signifie |
|---|---|---|
| Pétrole et GNL transitant habituellement par Ormuz | Environ 20 % du total mondial | Une perturbation locale produit un choc mondial quasi immédiat. |
| Volume de flux pétroliers perturbés selon Reuters | Environ 20 millions de barils par jour | Les marchés énergétiques réagissent à une rupture d’ampleur exceptionnelle. |
| Personnes en insécurité alimentaire sévère en 2025 selon le PAM | 343 millions | La guerre frappe un système alimentaire mondial déjà très fragilisé. |
| Personnes risquant de perdre l’aide alimentaire selon le PAM | 58 millions | Une hausse des coûts énergétiques et logistiques peut rapidement aggraver les pénuries. |
Le spectre humanitaire revient au centre du dossier
Le Programme alimentaire mondial donne une profondeur supplémentaire à l’alerte onusienne. Dans sa communication de mars 2025, l’agence rappelait déjà que 343 millions de personnes faisaient face à une insécurité alimentaire sévère et que 58 millions risquaient de perdre l’accès à une assistance vitale faute de financements. En 2026, la même organisation parle d’une crise alimentaire mondiale touchant 363 millions de personnes et estime que 45 millions se trouvent en risque aigu de faim à cause du conflit au Moyen-Orient. Ces données n’impliquent pas que la guerre actuelle explique seule l’ensemble de la crise. Elles montrent plutôt qu’elle intervient sur un terrain déjà saturé par les conflits, les dettes, l’instabilité climatique et le recul de l’aide internationale. Dans ces conditions, tout choc supplémentaire sur le carburant, le fret ou les engrais agit comme un multiplicateur de vulnérabilités.
C’est précisément ce que Guterres cherche à mettre au premier plan. Son argument n’est pas seulement moral, même s’il repose évidemment sur la protection des civils. Il est aussi systémique. Une guerre régionale peut produire des effets mondiaux sans qu’aucun des protagonistes n’en maîtrise toute la chaîne. L’ONU le répète depuis le début de mars : l’économie mondiale est exposée, en particulier les pays les plus vulnérables. Reuters rapporte que Christine Lagarde a elle-même ouvert la porte à un resserrement monétaire si le choc énergétique issu du conflit nourrissait durablement l’inflation en zone euro. Au Royaume-Uni, une enquête YouGov pour Citi, citée par Reuters, montre une forte hausse des anticipations d’inflation en mars. Une guerre au Moyen-Orient devient alors, très vite, un problème de coût de la vie à Londres, de politique monétaire à Francfort et de sécurité alimentaire dans les États importateurs de denrées.
Une alerte qui vise aussi les capitales, pas seulement les belligérants
Il serait réducteur de lire cette prise de parole comme une simple critique adressée aux acteurs militaires. António Guterres s’adresse aussi aux États qui, sans combattre directement, disposent d’une capacité de pression sur les protagonistes. Son message vaut pour les membres permanents du Conseil de sécurité, pour les médiateurs régionaux, pour les grandes puissances importatrices d’énergie et pour les Européens désormais confrontés au retour d’un risque inflationniste. L’Union européenne a d’ailleurs demandé la réouverture du détroit d’Ormuz et la fin des frappes contre les infrastructures énergétiques et hydriques, jugeant que la crise menaçait la stabilité économique autant que la sécurité régionale. À l’ONU, des projets de résolution s’opposent déjà sur la manière de garantir la navigation. Cela montre une chose : même face à un danger identifié, les réponses restent divisées.
Cette division explique aussi la prudence extrême du secrétaire général. Il n’emploie pas un vocabulaire de condamnation ciblée aussi frontal que certains États. Il cherche plutôt à produire un électrochoc diplomatique avant que d’autres lignes ne cèdent. Dans l’histoire récente du Moyen-Orient, beaucoup de conflits ont commencé par des promesses de guerre limitée avant de s’étendre à mesure que s’accumulaient les frappes, les représailles et les erreurs de calcul. Le caractère « hors de contrôle » décrit par Guterres renvoie précisément à ce risque de cumul : une attaque mal interprétée, un navire touché, une infrastructure énergétique paralysée, une roquette de trop sur le front libanais. À ce stade, la déclaration du chef de l’ONU sert à rappeler qu’aucun acteur n’a intérêt à tester jusqu’où peut aller l’escalade, parce que la région a déjà commencé à répondre au pire de ces scénarios.
Ce que dit vraiment l’ONU : la guerre est peut-être militaire, mais la sortie sera politique ou ne sera pas
La cohérence du discours onusien saute aux yeux quand on relit les différentes prises de parole du mois. Le 6 mars, Guterres demandait d’arrêter les combats et avertissait que la situation pouvait échapper à tout contrôle. Le 14 mars à Beyrouth, il exhortait la communauté internationale à stopper la guerre au Moyen-Orient et insistait sur la souveraineté du Liban. Le 25 mars, il affirme que le conflit est hors de contrôle et nomme un envoyé personnel. Ces trois étapes dessinent une trajectoire. D’abord l’avertissement. Ensuite la tentative de contenir. Enfin le constat que le temps diplomatique a pris du retard sur le temps militaire. Cela ne signifie pas que l’ONU renonce. Cela signifie qu’elle n’a plus le luxe des formulations prudentes.
Pour le lecteur libanais, cette séquence porte une question immédiate : que reste-t-il à protéger quand une crise régionale déborde déjà les mers, les marchés et les frontières ? L’ONU répond par un triptyque simple : préserver les civils, rouvrir des canaux de négociation, empêcher l’extension. C’est peu, diront certains, face à la violence en cours. C’est pourtant l’ossature minimale sans laquelle les États de la région entrent dans une logique d’usure que personne ne maîtrise vraiment. La formule de Guterres n’a donc rien d’un slogan. Elle agit comme une borne. Elle dit que le seuil de danger n’est plus devant nous, mais déjà derrière ; que les médiations doivent désormais courir après les événements ; et que la région entière, du Liban au Golfe, vit sous la pression d’un conflit qui ne se contente plus de tuer, mais qui redessine déjà les conditions matérielles de la stabilité.
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