Le pouvoir judiciaire en première ligne des luttes politiques
Le ministère de la Justice libanais traverse une zone de turbulence intense. Selon Al Akhbar (11 juin 2025), la présidence, de concert avec le ministre Adil Nassar, envisageait la nomination du juge Zahir Hamadeh au poste de procureur financier. Une décision qui, au lieu d’apaiser les tensions, a déclenché une crise ouverte. Le ministre lui-même s’oppose désormais à cette nomination et a menacé de démissionner si elle lui était imposée.
Officiellement, Nassar déclare vouloir des nominations « à l’abri des pressions politiques ». Mais cette prise de position, présentée comme un acte de courage institutionnel, est entachée de contradictions. En effet, il avait lui-même défendu la nomination controversée de Youssef El Gemayel à la présidence du Conseil d’État, décision largement critiquée pour son absence de transparence. Ce double discours met en évidence une pratique politique bien ancrée : la défense des principes lorsque cela sert une stratégie de positionnement personnel.
Dans ce climat, les postes de la magistrature ne sont plus distribués selon des critères de compétence ou de parcours professionnel, mais en fonction d’équilibres confessionnels et d’alliances politiques. Chaque tentative de désignation devient le théâtre d’un bras de fer public, affaiblissant davantage la légitimité des institutions.
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Régulateurs financiers : des postes convoités dans une économie à la dérive
Les tensions ne se limitent pas au pouvoir judiciaire. La Commission de supervision des marchés financiers, institution clé pour garantir la transparence du système économique, est au centre d’une autre bataille féroce. Des forces politiques cherchent à y placer leurs représentants, avec le soutien direct de groupes d’intérêt comme l’Association des Banques du Liban.
Parmi les noms proposés, celui de la députée Tania Kellab suscite de vives critiques. Son passé au sein de l’ambassade américaine à Beyrouth est perçu par certains comme un facteur de dépendance politique extérieure. Cette suspicion, alimentée par des courants nationalistes, révèle à quel point même les profils techniques sont jugés selon des critères politiques ou idéologiques.
À côté d’elle, d’autres figures circulent : Fadi Gemayel, Fouad Tarad ou Ibrahim Salibi. Tous sont associés à des réseaux politiques influents, qu’il s’agisse du courant des Forces libanaises, du CPL ou d’anciens réseaux du 14-Mars. Le système de régulation, au lieu d’être un contre-pouvoir institutionnel, devient l’enjeu d’une prise de contrôle croisée entre clans.
Adil Nassar : figure d’un pouvoir morcelé
La position du ministre de la Justice dans cette affaire est symptomatique du morcellement de l’autorité politique au Liban. Tout en affirmant vouloir protéger les institutions des influences partisanes, il manœuvre dans un système qu’il contribue lui-même à fragiliser. La menace de démission qu’il brandit s’inscrit dans une stratégie classique : se poser en victime d’un système qu’on ne parvient plus à contrôler.
Ce positionnement n’est pas sans rappeler d’autres épisodes récents où les ministres ont utilisé le levier de la démission comme instrument de pression. Mais à force de recourir à ce stratagème, la parole gouvernementale perd toute valeur. La menace ne fait plus trembler personne et finit par être perçue comme un aveu d’impuissance.
Au sein du gouvernement dirigé par Nawaf Salam, les divisions internes se multiplient. La présidence, incarnée par Joseph Aoun, tente d’imposer un semblant de coordination institutionnelle, mais se heurte à la logique de fragmentation entretenue par les partis traditionnels. Adil Nassar illustre à sa manière cette dynamique : celle d’un homme politique qui se veut garant des principes, tout en étant prisonnier des calculs de sa propre mouvance.
Une gouvernance sans cap économique
Au-delà des personnes, ce sont les politiques publiques elles-mêmes qui pâtissent de ce climat délétère. Le Liban ne dispose aujourd’hui d’aucune stratégie économique nationale consensuelle. Chaque blocage dans les nominations renforce l’idée d’un pays sans direction, incapable de construire une vision partagée de son avenir.
La paralysie de la Commission de supervision des marchés financiers est emblématique : faute de leadership reconnu, aucun audit indépendant ne peut être lancé. Les tentatives de réforme de la Banque centrale restent lettres mortes. Les organismes internationaux suspendent leurs appuis en l’absence d’interlocuteurs valides.
Cette absence de cap se traduit par une politique de l’immobilisme. Les nominations, loin de servir un projet de relance, deviennent l’outil d’une compétition permanente. Chaque camp cherche à bloquer l’autre, à défaut de pouvoir le remplacer. Le Liban vit dans un état d’équilibre instable, où l’inaction devient une stratégie politique à part entière.
Une déliquescence institutionnelle sans précédent
Al Akhbar décrit un climat où les tractations ne se font plus en coulisses mais à ciel ouvert. Les noms circulent dans la presse avant même d’être soumis officiellement. Les désaccords, au lieu d’être traités dans les arcanes du pouvoir, deviennent des disputes publiques. Cela traduit une perte de culture institutionnelle, où la discrétion cède le pas au spectacle.
Ce changement de style n’est pas anodin. Il affaiblit la confiance des citoyens dans la capacité des élites à gérer les affaires publiques. Il expose les conflits à la vindicte populaire et alimente le ressentiment. Lorsque les nominations deviennent le théâtre d’humiliations médiatiques, elles perdent toute valeur symbolique. L’État libanais ne gouverne plus : il se donne en spectacle.
Les institutions, déjà fragilisées par des années de crise économique, se désagrègent sous le poids de ces rivalités. Il ne s’agit plus d’un simple dysfonctionnement temporaire, mais d’un effondrement structurel. La régulation, la justice, la finance, la diplomatie : tous les piliers du système républicain sont affectés.
L’avenir compromis de l’État de droit
À ce rythme, c’est la possibilité même d’un redressement qui est compromise. Aucun projet de réforme, aussi bien intentionné soit-il, ne peut survivre dans un tel environnement. Les partenaires internationaux, épuisés par des promesses sans lendemain, commencent à se détourner. L’aide conditionnée, promise par le FMI ou l’Union européenne, reste bloquée faute d’interlocuteurs fiables.
Les nominations, qui pourraient être l’occasion de renouveler les élites, deviennent l’illustration de leur enfermement. Le système politique libanais, conçu pour favoriser les équilibres communautaires, s’est transformé en mécanisme d’auto-paralysie. Chaque décision, même technique, devient un champ de bataille confessionnel.



