Donald Trump voulait solder un dossier qui hante la politique américaine depuis la révolution iranienne de 1979. Dans son entourage, l’idée est ancienne : la République islamique serait le contentieux jamais réglé du Moyen-Orient, le régime qui aurait défié tour à tour Carter, Reagan, Bush, Obama et Biden, et dont il faudrait enfin briser la capacité de nuisance. Mais deux semaines après le début de la guerre ouverte du 28 février, la question n’est plus seulement celle de la force employée. Elle est devenue plus inconfortable : les États-Unis sont-ils en train d’entrer dans un conflit sans sortie nette, avec des objectifs mouvants, un adversaire qui tient, des alliés prudents et un coût intérieur croissant ? À ce stade, Washington n’est pas encore enlisé au sens irakien du terme. Il n’occupe pas l’Iran, n’a pas lancé d’invasion générale et ne contrôle pas de territoire. En revanche, il cumule déjà plusieurs marqueurs du pré-enlisement : élargissement progressif des moyens, récit politique instable, absence de coalition régionale offensive, fragilité des justifications initiales et surestimation de l’effet de sidération provoqué par les premières frappes.
Il faut en outre ajouter un facteur central, souvent relégué en arrière-plan dans le débat américain : la responsabilité israélienne dans la forme prise par cet engrenage. Les autorités israéliennes ont annoncé le 28 février une attaque préventive contre l’Iran, et des responsables israéliens ont ensuite indiqué que l’opération avait été coordonnée avec Washington et préparée depuis des mois. Cela ne signifie pas que les États-Unis auraient été passivement entraînés. Ils ont choisi de suivre, puis d’élargir. Mais cela signifie qu’Israël a fixé l’impulsion, fermé une partie de l’espace diplomatique restant et placé Washington dans une position où le coût politique d’un désalignement devenait très élevé. Depuis lors, des responsables israéliens parlent ouvertement d’une guerre américano-israélienne, tandis que le gouvernement de Benjamin Netanyahu assume un objectif de dégradation maximale de l’Iran avant qu’une fenêtre politique ne se referme. L’Amérique n’est donc pas seulement confrontée au risque d’enlisement ; elle le fait dans une guerre dont Israël a contribué à définir le tempo initial, les attentes et une partie du récit stratégique.
Une guerre dont le but change selon l’heure et l’interlocuteur
Le premier signe d’alerte tient à la parole américaine elle-même. Depuis le début de l’offensive, Donald Trump et plusieurs responsables autour de lui ont multiplié les formulations contradictoires sur la finalité de la guerre. Selon les jours, il s’agit d’empêcher l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire, de répondre à une menace contre les forces américaines, de protéger Israël, d’affaiblir durablement le régime, d’ouvrir indirectement la voie à un changement de pouvoir ou, au contraire, de mener une campagne strictement limitée. Même la durée prévue du conflit a varié. Le président a pu suggérer que la guerre toucherait bientôt à sa fin, puis affirmer qu’elle durerait aussi longtemps que nécessaire, avant d’évoquer une intuition personnelle pour juger du moment de l’arrêt. Des sources proches des arbitrages américains décrivent des tiraillements constants entre l’équipe économique, les conseillers politiques, la sécurité nationale et les partisans d’une ligne plus dure. Cette instabilité n’est pas seulement un problème de communication. Elle révèle une difficulté de fond : la Maison-Blanche ne possède pas de définition stabilisée de la victoire.
Cette confusion pèse directement sur la conduite de la guerre. Les alliés régionaux ne savent pas s’ils sont censés accompagner une démonstration de force brève, une campagne d’attrition prolongée ou une séquence susceptible de déboucher sur une recomposition interne de l’Iran. Les marchés pétroliers réagissent eux aussi à ces changements de ton, car un conflit présenté un jour comme presque terminé, puis le lendemain comme potentiellement durable, ne produit pas les mêmes anticipations sur l’offre énergétique mondiale. Enfin, cette volatilité offre un avantage structurel à Téhéran. Plus Washington se contredit, plus la République islamique peut compter sur le temps, sur la fatigue des opinions publiques et sur l’érosion du consensus politique américain. L’un des mécanismes les plus classiques d’un enlisement naissant est justement celui-ci : l’adversaire ne gagne pas sur le champ de bataille, mais il survit assez longtemps pour transformer les incohérences du camp d’en face en ressource stratégique.
Le fondement nucléaire de la guerre reste fragilisé
Le deuxième point de faiblesse touche au cœur de la justification américaine. Sur le nucléaire iranien, les déclarations de Donald Trump ont contredit les évaluations connues du renseignement américain. En mars 2025, la directrice du renseignement national avait affirmé devant le Congrès que la communauté du renseignement continuait d’estimer que Téhéran ne construisait pas d’arme nucléaire et que le programme d’armement suspendu en 2003 n’avait pas été relancé. Donald Trump a ensuite rejeté publiquement cette lecture, puis a soutenu devant le Congrès que les sites frappés relevaient d’un programme de développement d’armes nucléaires, alors que des sources ayant accès aux évaluations américaines indiquaient que l’analyse de mars n’avait pas changé. Cette divergence rappelle un principe simple : une guerre devient politiquement plus difficile à soutenir lorsque le récit présidentiel ne coïncide plus avec les rapports du propre appareil d’État censé l’étayer.
Les États-Unis ont, au minimum, épousé une lecture beaucoup plus alarmiste des intentions nucléaires iraniennes, très proche de la ligne israélienne, alors même que les sources connues du renseignement américain ne l’étayaient pas dans les mêmes termes. Les informations publiques disponibles ne montrent pas que les assertions les plus pressantes de la Maison-Blanche — notamment l’idée d’un Iran à quelques semaines d’une arme nucléaire — aient été corroborées par les évaluations américaines. Un responsable familier des rapports américains a même rejeté explicitement cette affirmation. Autrement dit, Washington a repris ou relayé une grille de menace compatible avec le discours israélien, sans que les éléments connus du renseignement américain permettent de la confirmer à ce niveau d’urgence. Il faut être rigoureux : les sources accessibles ne permettent pas d’écrire que la CIA aurait « validé » cette lecture. Elles montrent au contraire que les services américains ont maintenu une appréciation plus prudente que celle mise en avant politiquement.
Le même décalage existe sur l’argument d’urgence sécuritaire. Lors de briefings à huis clos au Congrès, des responsables américains ont reconnu qu’ils ne disposaient pas de renseignement montrant que l’Iran préparait une première attaque contre les forces américaines. Là encore, l’enjeu n’est pas purement technique. Tant que l’opération peut être vendue comme un coup de force bref et efficace, ces contradictions restent absorbables. Si la guerre s’étire, elles redeviennent explosives. Plus le conflit dure, plus l’opinion, le Congrès et même certains alliés se demandent si la menace invoquée justifiait réellement l’ampleur du risque pris. C’est l’un des mécanismes par lesquels une guerre mal cadrée politiquement commence à se retourner contre ceux qui l’ont lancée.
Israël a fixé l’impulsion stratégique, sans fournir de sortie claire
La responsabilité israélienne ne doit pas être caricaturée, mais elle ne peut pas être évacuée. Israël a fait de l’Iran le centre de sa doctrine régionale depuis des années. Il a présenté l’attaque du 28 février comme préventive, coordonnée avec Washington et pensée sur le temps long. Des responsables israéliens ont expliqué que l’opération avait été préparée depuis des mois. D’autres ont reconnu que l’objectif était de frapper le plus fort possible avant qu’une éventuelle décision politique américaine ne referme la fenêtre d’action. Ce point est décisif. Il signifie qu’Israël n’a pas seulement voulu l’opération ; il a aussi raisonné en fonction de la possibilité qu’un président américain, confronté au coût économique et politique du conflit, soit tenté d’y mettre fin plus vite que Jérusalem ne le souhaiterait. En ce sens, l’intérêt israélien n’est pas exactement celui de Washington : Israël veut une dégradation stratégique durable de l’Iran ; les États-Unis doivent aussi penser aux prix de l’énergie, aux alliances arabes et aux élections de mi-mandat.
Cette divergence apparaît plus clairement encore sur la question de la fin de guerre. Des responsables israéliens ont expliqué que la campagne avait été préparée pour durer plusieurs semaines, et un porte-parole militaire a dit explicitement qu’Israël avait préparé un cadre général de semaines pour l’opération. Le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Saar, a ensuite déclaré que la guerre continuerait jusqu’au moment où Israël et les États-Unis estimeraient ensemble qu’il convient de s’arrêter, ajoutant qu’Israël poursuivrait jusqu’à la minute où lui et ses partenaires le jugeraient approprié. Autrement dit, Jérusalem n’accepte pas l’idée d’un calendrier dicté par Washington seul. Elle revendique un droit direct sur la temporalité du conflit. Cela compte énormément : quand un allié mineur en population et en puissance militaire mais majeur en influence politique impose qu’il aura son mot sur l’arrêt des opérations, le risque d’allongement augmente mécaniquement pour la puissance qui porte l’essentiel du coût mondial du conflit.
Le contraste avec Donald Trump est frappant. Le président américain a cherché à plusieurs reprises à présenter la guerre comme bientôt terminée, ou du moins comme plus proche de sa fin que ne le laissaient penser les opérations sur le terrain. De leur côté, les responsables israéliens ont refusé toute date, parlé de plusieurs semaines et insisté sur la nécessité de ne pas s’arrêter à des résultats partiels. En clair, Washington a tenté de vendre l’idée d’une guerre encore contrôlable dans le temps ; Israël a affiché une logique plus ouverte, dépendante de l’atteinte d’objectifs maximalistes. Cette tension entre une Maison-Blanche pressée par le coût politique et un gouvernement israélien qui refuse un arrêt prématuré est l’un des ressorts les plus concrets du risque d’enlisement.
Les Marines envoyés dans la région n’annoncent pas l’invasion, mais signalent l’élargissement des options
L’envoi de 2 500 Marines supplémentaires avec l’USS Tripoli et son unité expéditionnaire a immédiatement relancé les spéculations sur une possible opération terrestre. Il faut rester précis. Une unité expéditionnaire de Marines n’est pas une armée d’invasion destinée à conquérir un pays de la taille de l’Iran. Ce type de déploiement sert d’abord à élargir les options : protection de voies maritimes, sécurisation de sites sensibles, extractions, démonstrations de force, frappes côtières limitées, appui rapide à des opérations ponctuelles. Mais ce renfort n’est pas neutre. Une guerre réellement sous contrôle n’exige pas, en général, ce type d’ajustement accéléré. Si Washington renforce ainsi sa boîte à outils régionale, c’est qu’il se prépare à une phase plus complexe que celle promise au départ.
C’est souvent ainsi que commencent les guerres longues sans que personne n’en prononce encore le nom. On parle d’abord d’une opération limitée. Puis il faut protéger les bases. Ensuite sécuriser la navigation. Puis rassurer les alliés. Puis prévoir des capacités de réaction supplémentaires. À chaque étape, le renfort semble rationnel. Pris ensemble, ces ajouts dessinent pourtant une guerre qui cesse d’être un épisode pour devenir un système de gestion continue de l’escalade. Le danger, ici, n’est pas tant l’invasion immédiate que l’accumulation de missions nouvelles sans redéfinition claire de l’objectif politique. Or c’est précisément ce type d’extension graduelle qui caractérise le pré-enlisement.
Les États-Unis ne sont pas diplomatiquement seuls, mais ils deviennent opérationnellement solitaires
Washington conserve des partenaires. Les pays du Golfe ont condamné les frappes iraniennes contre leurs voisins, leurs hubs civils et leurs infrastructures. Mais ce soutien de principe à la désescalade ne doit pas être confondu avec une adhésion à une guerre américaine au sol contre l’Iran. Plusieurs sources régionales ont expliqué que des États du Golfe avaient assuré à Téhéran qu’ils ne laisseraient pas leur territoire ou leur espace aérien être utilisés pour l’offensive. Cette prudence ne vaut pas neutralité. Elle signifie plutôt : nous restons liés au système de sécurité américain, mais nous ne voulons pas être les coproducteurs visibles d’une guerre qui nous expose directement. Les États-Unis disposent donc encore de partenaires, mais pas d’une coalition régionale prête à assumer politiquement et militairement une escalade majeure.
La raison est simple : les frappes iraniennes contre les pays arabes montrent que le parapluie sécuritaire américain ne suffit pas à les protéger pleinement. Même lorsque Téhéran vise des intérêts américains ou entend punir des États hébergeant des forces américaines, ce sont les voisins arabes qui voient leurs installations civiles menacées, leur trafic aérien perturbé, leurs ports fragilisés et leur commerce exposé. Dans la région, cela nourrit une critique de plus en plus nette : Washington protège d’abord Israël, mène une guerre avec lui, et les pays arabes voisins en paient une part importante de la facture sécuritaire et économique. Les gouvernements ne le formulent pas toujours publiquement dans ces termes, mais les faits nourrissent cette perception. Or des partenaires qui se sentent insuffisamment protégés deviennent des alliés plus prudents, pas des co-belligérants plus engagés.
Ormuz, le pétrole et la démonstration des limites américaines
Le cas du détroit d’Ormuz résume à lui seul ce problème. En répliquant par une stratégie d’attrition économique, l’Iran a déplacé le centre de gravité du conflit vers les flux énergétiques mondiaux. Le trafic dans le détroit a presque cessé sur certains segments, et le coût de l’assurance, du fret et de la sécurité maritime a explosé. Cela ne signifie pas que l’Iran contrôle militairement le Golfe face aux États-Unis. Cela signifie autre chose, de plus redoutable : Téhéran peut rendre la supériorité américaine économiquement et politiquement coûteuse sans avoir besoin de la vaincre dans un affrontement symétrique. Pour les États du Golfe, c’est une démonstration sévère. Malgré la présence américaine, la guerre atteint le cœur de leur modèle économique.
C’est aussi ce qui rend le conflit plus dangereux pour Donald Trump. Une guerre extérieure reste politiquement soutenable tant qu’elle demeure lointaine. Elle cesse de l’être lorsque le prix de l’essence grimpe, que les marchés paniquent et que l’économie domestique en absorbe le contrecoup. Des responsables républicains et des conseillers de la Maison-Blanche s’inquiètent déjà de l’effet de la hausse du pétrole à l’approche des élections de mi-mandat. Des sources proches des débats internes ont expliqué que l’équipe économique pousse le président à circonscrire le plus possible le conflit, précisément pour éviter qu’un choc énergétique durable ne devienne un handicap électoral majeur. Le problème est que cette logique entre en conflit direct avec celle des faucons et, plus largement, avec les attentes israéliennes d’une campagne suffisamment longue pour produire des effets structurels sur l’Iran.
Dans le Golfe, un sentiment d’insécurité peut aussi réduire l’influence américaine
Un autre risque stratégique, moins visible mais potentiellement durable, concerne la place même des États-Unis dans le Golfe. Les frappes iraniennes contre des pays arabes hébergeant des installations américaines ont montré que la présence militaire américaine ne suffisait pas à empêcher des attaques contre des aéroports, des hôtels, des ports ou des zones économiques sensibles. Aux Émirats arabes unis, des drones ou missiles ont visé des infrastructures civiles, tandis que les autorités ont expliqué rester en contact étroit avec Washington tout en dénonçant la violence de l’attaque iranienne. Dans le même temps, plusieurs analyses récentes montrent que la guerre a profondément ébranlé deux piliers du modèle du Golfe : l’idée d’un sanctuaire protégé du chaos régional et la continuité sûre des flux énergétiques et logistiques.
À court terme, cela ne signifie pas une rupture avec les États-Unis. Les monarchies du Golfe restent liées à Washington par la sécurité, l’armement, le renseignement et la finance. Mais, à moyen terme, le risque est clair : si ces États concluent que l’alliance américaine ne les protège plus suffisamment, ou qu’elle les expose davantage qu’elle ne les sécurise dans une guerre menée d’abord pour des objectifs américano-israéliens, ils peuvent chercher à réduire leur dépendance stratégique. Cela peut passer par une diversification plus poussée de leurs partenariats sécuritaires, une utilisation plus prudente de leurs bases par les forces américaines, ou encore par des arbitrages financiers et diplomatiques moins favorables à Washington. Le fait que trois grands États du Golfe réexaminent déjà le déploiement de leurs fonds souverains et certains engagements internationaux pour absorber le choc de la guerre montre qu’un réajustement plus large est au moins envisageable. C’est une inférence, pas encore une bascule actée, mais elle repose sur une évolution tangible : lorsqu’un protecteur apparaît incapable d’empêcher la guerre d’atteindre le cœur économique de ses alliés, son influence finit presque toujours par être renégociée.
Le pari kurde et les relais locaux ne ressemblent pas à une solution
Les États-Unis ont cherché, au moins exploratoirement, des relais locaux ou périphériques, notamment du côté de groupes kurdes iraniens installés en Irak. La logique est connue : faute d’effondrement du centre, tenter d’ouvrir des foyers de pression sur les marges. Mais cette carte semble fragile. Elle se heurte aux réticences de la Turquie, à la prudence irakienne et au fait essentiel que les services américains considèrent que le régime iranien n’est pas au bord de l’effondrement. Autrement dit, les groupes kurdes peuvent compliquer la tâche de Téhéran. Ils ne constituent pas, à ce stade, un instrument crédible de basculement politique. La guerre américaine manque donc d’un partenaire local solide capable de transformer la supériorité militaire en résultat politique. C’est une faiblesse majeure.
Sans relais interne ou périphérique suffisamment puissant, une campagne aérienne se retrouve suspendue entre deux impossibilités. D’un côté, elle est trop lourde pour redevenir simple démonstration de force. De l’autre, elle reste trop limitée pour remodeler durablement l’adversaire. Cette zone grise est précisément celle où les guerres s’étirent. On frappe encore, mais sans savoir ce qui doit suivre ; on ajoute des capacités, mais sans architecture politique de l’après ; on parle de succès tactiques, mais sans effet stratégique décisif. C’est exactement le point où se trouvent aujourd’hui les États-Unis face à l’Iran.
L’Iran n’est pas l’Irak : profondeur, masse, doctrine et mémoire stratégique
La comparaison avec l’Irak de 2003 est trompeuse si elle sert à penser une répétition mécanique. L’Iran est plus vaste, plus montagneux, plus peuplé, plus structuré idéologiquement et doté d’un appareil sécuritaire dual associant armée régulière et Gardiens de la révolution. Il possède aussi le plus grand arsenal de missiles du Moyen-Orient, avec des milliers de missiles balistiques et de croisière, ainsi que des drones capables de frapper Israël, des bases américaines et des routes maritimes critiques. Même affaibli, un tel appareil ne s’effondre pas mécaniquement sous les frappes. D’autant que sa doctrine n’est pas conçue pour affronter les États-Unis à armes égales, mais pour user, disperser, perturber et faire monter le prix de la guerre pour l’adversaire.
Plusieurs analyses ont remis en avant la logique de défense dite “mosaïque”, pensée pour garantir la continuité de l’action même après la perte de dirigeants ou de centres de commandement. Cela aide à comprendre pourquoi les premières frappes, malgré leur intensité, n’ont pas produit l’effondrement politique espéré. Des évaluations américaines récentes indiquent que la direction iranienne reste globalement intacte et qu’aucun risque immédiat de collapse n’est identifié. C’est probablement la donnée la plus importante de toute cette guerre. Tant que le régime tient, qu’il contrôle la population et qu’il conserve des capacités de nuisance, chaque jour supplémentaire rend la campagne plus coûteuse pour Washington et moins compatible avec la promesse d’une opération décisive et limitée.
Il faut aussi rappeler la mémoire stratégique de la guerre Iran-Irak. Le point décisif demeure : l’Iran a absorbé pendant huit ans un niveau de pertes immense sans céder. De cette guerre, le régime a tiré une culture d’endurance, de sacrifice et d’acceptation du temps long. Les États-Unis affrontent donc un adversaire qui ne raisonne pas d’abord en termes de choc initial, mais en termes de résistance prolongée et de coût infligé à l’adversaire. C’est un type d’ennemi particulièrement difficile à vaincre lorsqu’on n’a ni coalition offensive, ni relais local solide, ni objectif politique stabilisé.
Le front intérieur américain devient déjà un front stratégique
La question de l’enlisement ne se joue pas seulement sur le terrain militaire. Elle se joue aussi dans l’opinion, à la pompe et au Congrès. Un sondage publié au début du conflit montrait que seuls 27 % des Américains soutenaient les frappes, contre 43 % qui les désapprouvaient. Chez les républicains, le soutien était plus élevé, mais fortement conditionné à l’absence de pertes supplémentaires et à la maîtrise des prix de l’énergie. Cela dessine une base politique fragile : une partie du camp trumpiste accepte un coup de force, beaucoup moins une guerre d’usure rappelant les expéditions extérieures interminables que Trump avait promis d’éviter.
Les premiers indicateurs économiques vont dans le même sens. L’essence a fortement augmenté depuis le début du conflit, le moral des consommateurs a reculé, et la nervosité des marchés pétroliers reste extrême. Pour un président qui avait fait du coût de la vie un axe central de son retour au pouvoir, c’est une menace politique directe. Une guerre extérieure devient immédiatement intérieure lorsqu’elle se traduit par des prix plus élevés pour les ménages américains. C’est pourquoi plusieurs responsables républicains s’inquiètent déjà ouvertement des conséquences de la guerre sur les élections de mi-mandat. Une campagne que la Maison-Blanche devait présenter comme rapide et maîtrisée commence à peser sur le quotidien des électeurs. C’est l’un des signes les plus sûrs qu’un conflit limité peut se transformer en fardeau durable.
MAGA ne se révolte pas, mais n’offre pas non plus un chèque en blanc
Le camp MAGA n’a pas basculé massivement contre la guerre. Il serait faux de le dire. Mais le soutien n’est ni uniforme ni sans malaise. Des figures conservatrices ont déjà averti que le conflit pouvait coûter cher aux républicains si la guerre se prolongeait et si elle contredisait la promesse d’un président censé éviter les aventures extérieures prolongées. Le vrai danger pour Trump n’est donc pas une rupture immédiate. C’est une érosion silencieuse. Tant que l’opération peut être vendue comme brève, punitive et victorieuse, la base suit. Si elle s’étire, si les pertes augmentent et si l’essence reste chère, cette discipline peut se déliter. Or aucune Maison-Blanche n’entre sereinement dans une guerre longue lorsqu’elle sait que son propre camp n’en accepte la logique qu’à titre provisoire.
Le vrai risque : une guerre limitée qui devient durable
Le danger pour Washington n’est donc pas nécessairement une répétition exacte de l’Irak. Il est plus subtil et peut-être plus pernicieux : une guerre officiellement limitée, sans invasion générale, mais assez large pour durer ; une guerre dont le récit change plus vite que les opérations ; une guerre ouverte avec Israël, mais dont le coût mondial, énergétique et politique retombe d’abord sur les États-Unis ; une guerre où l’adversaire ne gagne pas, mais ne perd pas assez pour permettre une sortie. C’est cette configuration qui use le plus sûrement une puissance. Non la défaite spectaculaire, mais l’accumulation de coûts sans résolution claire.
Si l’on rassemble les pièces, le tableau devient plus net. Israël a contribué à lancer la guerre, à en fixer l’impulsion et à pousser vers des objectifs plus larges que la simple dissuasion, tout en revendiquant qu’il pèsera lui-même sur le moment de la fin. Les États-Unis ont suivi, amplifié et internationalisé le coût du conflit. Mais ils se retrouvent aujourd’hui avec des justifications contestées sur le nucléaire, des affirmations présidentielles en décalage avec les propres évaluations américaines, des alliés arabes qui ne veulent pas d’une guerre au sol, des frappes iraniennes qui démontrent les limites du parapluie sécuritaire américain, des Marines envoyés pour élargir les options, et un front intérieur déjà inquiet du pétrole, des midterms et d’une possible dérive vers un conflit plus long que prévu. Dans ces conditions, la formule la plus juste est sans doute celle-ci :
Washington n’est pas encore enlisé en Iran, mais il avance déjà dans une guerre dont Israël a largement fixé l’impulsion, et dont l’Amérique pourrait porter l’essentiel du prix si elle dure.
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