Je parle d’un homme qui a fait danser les mots sur les plaies du Liban. D’un pianiste de la douleur, d’un dramaturge de l’absurde, d’un humoriste en colère, d’un amoureux trahi par la patrie, Ziad Rahbani n’écrivait pas : il traduisait l’ironie du monde en mélodies amères, en dialogues fracassants et en silences parlants.
Je parle de l’enfant d’une légende, mais qui n’a jamais voulu vivre dans l’ombre. Fils de Fairouz et d’Assi, il aurait pu se contenter d’un nom. Mais Ziad a préféré se construire une voix, râpeuse, libre, caustique. Une voix qui disait tout haut ce que d’autres murmuraient dans les cafés de Beyrouth.
Je parle de ses pièces de théâtre comme de reflets tranchants, qui nous obligeaient à regarder en face nos propres lâchetés. De Bennesbeh Labokra Shou? à Shi Fashil, il a mis sur scène notre hypocrisie, nos rêves ratés, nos défaites politiques. Il ne jugeait pas. Il montrait. Et c’était plus douloureux encore.
Je parle d’un musicien qui faisait danser la révolte et pleurer la nostalgie. Ses compositions mêlaient le jazz et le tarab, la provocation et la tendresse. Il composait comme on écrit une lettre d’amour à une ville qui ne vous aime plus. Tendre et brutal, libre mais prisonnier de ses colères, Ziad Rahbani était un paradoxe qui refusait d’être résolu.
Je parle d’un Liban qui perd un miroir. Un miroir brisé, certes, mais fidèle. Avec sa mort, c’est une époque qui se referme : celle où l’art avait encore le pouvoir de déranger.
Je parle de l’absence comme d’une note suspendue. Ziad s’en va, mais il nous laisse ses mots, ses rires, ses silences. Il n’a jamais cherché à plaire. Il voulait juste qu’on pense.
Je parle d’un adieu sans ponctuation, car rien n’est fini. Les disques tournent encore, les répliques se rejouent dans nos mémoires, et Beyrouth fredonne toujours ses airs.
D’un génie insolent, d’un fou génial et d’un cœur brûlé, Ziad Rahbani n’est plus. Mais sa colère, elle, est immortelle.



