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Ziad Al Rahbani (1956–2025) : Le satiriste insoumis de Beyrouth est parti

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Décès du compositeur, dramaturge et pianiste qui révolutionna la scène libanaise en mariant théâtre politique, jazz oriental et verbe populaire. Il avait 69 ans.

Une naissance dans la légende
Ziad Al Rahbani naît le 1er janvier 1956 à Antelias, dans une famille déjà auréolée d’une notoriété immense. Fils de la diva Fairuz et du compositeur Assi Rahbani, il grandit dans l’ombre du duo iconique des frères Rahbani qui régna sur la scène musicale libanaise durant les années 1950 à 1970. Dès l’enfance, le piano devient pour lui un refuge et un laboratoire. Alors que d’autres enfants jouent, Ziad improvise du Bach dans les couloirs de la maison familiale et enregistre sur cassettes ses premiers essais de jazz, de funk et de maqâm.

Premiers éclats à dix-sept ans
En 1973, à 17 ans, il compose pour sa mère la chanson « Sa’alouni el Nass », écrite alors que son père, Assi, était hospitalisé dans un coma profond. La chanson devient un tube immédiat, le nom de Ziad commence à circuler. Mais c’est au théâtre qu’il impose sa griffe. Sa première pièce, « Sahriyé », présentée en 1973 dans un Beyrouth enfiévré par les prémices de la guerre, introduit une rupture majeure dans la dramaturgie libanaise : dialecte populaire, satire sociale, humour noir. Le ton est donné.

Le théâtre comme arme
Puis viennent « Nazl el Sourour » en 1974, satire explosive d’une société hypocrite où la révolution dégénère en farce ; « Bennesbeh la bokra chou? » en 1978, pièce sombre et sarcastique sur l’échec des idéaux ; « Film Ameriki Tawil » en 1980, parabole mordante sur l’impérialisme culturel ; et enfin « Shi Feshil » en 1983, œuvre absurde sur l’effondrement politique. Ces pièces, entrecoupées de sketches radiophoniques et d’interventions provocantes à la radio Sawt al Shaab, s’imposent comme des miroirs impitoyables d’un Liban fracturé. Ziad y incarne tour à tour des ivrognes lucides, des militaires grotesques, des rêveurs désenchantés. Il y dénonce tout : le confessionnalisme, la bourgeoisie, les partis, les mensonges de l’histoire officielle.

Jazz, groove et satire : l’autre révolution
Musicien autodidacte, Ziad Al Rahbani révolutionne la chanson orientale. Il injecte dans la voix de Fairuz du piano électrique, des contrebasses jazzy, des rythmes funky, des harmonies dissonantes. Des albums comme « Wahdon » (1979), « Maarefti Fik » (1987), « Kifak Inta? » (1991) bouleversent les codes. Aux ballades patriotiques succèdent des chansons douces-amères sur les ruptures amoureuses, la solitude urbaine, la perte de sens. Il collabore avec les meilleurs musiciens du monde arabe et d’Europe, refusant de céder au kitsch ou à la facilité. Son style reste inimitable, dense, syncopé, ironique.

Engagement communiste et rupture avec le mythe Rahbani
Ziad se définit très tôt comme communiste. Son engagement au Parti communiste libanais se traduit par des positions assumées durant la guerre civile. Il refuse de quitter Beyrouth-Ouest quand les bombes pleuvent, donne des concerts pour les réfugiés, écrit pour la gauche. Cette posture l’éloigne peu à peu d’une partie de sa famille. S’il continue de collaborer avec Fairuz, il prend ses distances avec le reste du clan Rahbani, accusé par certains de s’être embourgeoisé. Ziad, lui, préfère le théâtre d’appartement, les studios enfumés, les débats interminables à Hamra. Il se moque des puissants, refuse les décorations, décline les interviews trop formatées.

Une voix qui dérange
Dans les années 1990 et 2000, Ziad s’isole de plus en plus. Il publie deux pièces amères, « Bikhousous al-karameh wal shaab al-anid » (1993) et « Lawla Foushat el Amal » (1994), où il accuse les Libanais d’être complices de leur propre asservissement. Ses spectacles deviennent plus rares, plus radicaux. Il ironise sur le retour des exilés, la corruption du système, l’indifférence des intellectuels. La jeunesse continue de l’aduler, mais certains médias le boudent. On le dit aigri, fatigué, alcoolique. Lui ne répond plus.

Collaborations avec Fairuz
Ziad Al Rahbani a composé pour sa mère Fairuz certains des albums les plus marquants de la musique libanaise moderne. En 1979, « Wahdon » propose un ton radicalement nouveau dans le répertoire de la chanteuse. Il y introduit des arrangements jazz, des textes introspectifs et une esthétique minimaliste qui tranche avec les compositions orchestrales de son père Assi et de son oncle Mansour. L’album « Maarefti Fik » en 1987 poursuit cette ligne artistique avec des titres comme « Ouverture 87 », « Shou Bkhaf », ou « Iza Baddik ». En 1991, l’album « Kifak Inta? » est accueilli comme un tournant mélancolique, porté par des titres tels que « Kifak Inta », « Bhibbak La Leh », ou encore « Aala Hadir El Bosta ». En 1995, il signe « Ila Assi », hommage posthume à son père, avec des pièces poignantes sur le deuil, l’absence et la filiation.

Un style musical hybride
Ziad est considéré comme le fondateur de ce que certains critiques ont qualifié de « jazz libanais » ou « funk oriental ». Il fusionne les structures modales arabes avec les rythmes syncopés du jazz américain, utilisant des claviers électriques, des contrebasses, des percussions latines, des saxophones barytons et des synthétiseurs analogiques. Il compose avec une métrique complexe, mêlant le maqâm oriental et la gamme tempérée occidentale. Il collabore avec des musiciens comme Abboud Saade, Elie Khoury, Fady Bou Jaoudeh, et Hani Siblini. Ses sessions studio à Furn El Shebbak et Dekwaneh deviennent des lieux de référence pour la scène alternative libanaise dans les années 1980.

Radio, archives et sketches cultes
Ziad réalise plusieurs émissions radiophoniques devenues cultes, notamment « Bila Zakkir Asmaa » (Sans nommer les noms), diffusée sur Sawt Al Chaab. Il y incarne des personnages comme Abou Talal, Iskandar, ou le Vieux Georges, qui satirisent la situation politique, les clivages communautaires et les absurdités de la vie quotidienne. Ses dialogues sont enregistrés clandestinement et distribués sur cassettes dans tout le Liban. Certaines de ces répliques, comme « Ma fi dawle, fi mafya » ou « El chaab el anid la yastahik illa el marara », sont devenues des proverbes populaires.

Affiliation politique et prise de position
Ziad est membre déclaré du Parti communiste libanais. Durant la guerre civile, il prend parti pour la gauche laïque contre les factions confessionnelles. Il critique les milices chrétiennes, le nationalisme libanais, l’impérialisme occidental et les élites bourgeoises de Beyrouth-Est. Il entretient des relations étroites avec des figures comme Georges Hawi et Mahdi Amel. Il refuse toute compromission politique, rejette les invitations officielles, et refuse de se produire devant des responsables gouvernementaux après 1990. Il participe à des concerts de soutien aux syndicats ouvriers et aux associations de prisonniers palestiniens.

Vie personnelle et isolement progressif
Ziad épouse Dalal Karam en 1979. Le couple a un enfant, Assi, que Ziad élève comme son fils avant d’apprendre plus tard qu’il n’en est pas le père biologique. Cette révélation affecte profondément l’artiste. Il en fait le sujet de plusieurs morceaux, notamment « Bala Ma Naaref Leh » et « Ma Tloubeh Chi ». Il divorce dans les années 1990. Il s’éloigne de la scène médiatique, s’installe à Hamra, puis à Hazmieh. Il refuse de répondre aux interviews, sauf celles qu’il produit lui-même. Ses dernières apparitions publiques remontent à 2018, lors de concerts rares à Baalbek et Beiteddine, où il interprète « Ana Mesh Kafer » et « Bala Wala Shi » devant un public rajeuni.

Rééditions et héritage discographique
Ses albums sont réédités à plusieurs reprises, en vinyle, CD et numérique. Les rééditions de « Houdou Nisbi », « Bi Ma Inno », et « Live at Palais des Congrès 2001 » connaissent un succès constant. Plusieurs bootlegs circulent sous forme de fichiers FLAC ou sur des plateformes comme SoundCloud et YouTube, souvent diffusés par des fans ou des studios indépendants. Son œuvre est étudiée dans les départements de musicologie de l’Université Libanaise, de l’AUB et de l’Université Saint-Joseph.

Influence régionale
Ziad influence plusieurs générations d’artistes au Liban, en Syrie et en Égypte. Des musiciens comme Yasmine Hamdan, Mashrou’ Leila, Tania Saleh, Zeid Hamdan et Hamed Sinno le citent comme source d’inspiration directe. Son usage du dialecte dans la chanson le place en rupture avec les standards classiques. Il inspire également le renouveau du théâtre musical au Caire et à Damas dans les années 2000. Des festivals lui consacrent des cycles : Festival du Théâtre de Carthage (2012), Beyrouth & Beyond (2016), Arabesques de Montpellier (2018).

Relation avec la censure
Plusieurs de ses œuvres sont censurées au Liban. En 1984, la diffusion de « Bennesbeh la bokra chou? » est interdite sur les chaînes publiques. En 1993, sa pièce « Bikhousous al-karameh » est interdite dans plusieurs municipalités pour atteinte à la morale publique et au prestige des institutions. Il dénonce ces mesures dans ses lettres ouvertes et ses communiqués satiriques. Il refuse systématiquement les subventions du ministère de la Culture, préférant l’autoproduction et le mécénat anonyme.

Derniers projets
À partir de 2017, il travaille à la remasterisation de ses archives sonores, en collaboration avec l’ingénieur son Roland Azar. Il annonce un projet d’autobiographie sonore intitulé « Fi Rassi Kalam », jamais publié. Il rédige plusieurs scripts de pièces inachevées, dont « Al Tazwir », une satire du système judiciaire, et « Dawlet el Hkiké », critique du népotisme. En 2023, il décline une invitation du Festival de Byblos, déclarant « je ne veux pas que mes chansons décorent les dîners des nouveaux riches ».

Décès et réactions
Ziad Al Rahbani meurt le 25 juillet 2025 à Beyrouth. Aucune cause officielle n’est communiquée. Des sources proches évoquent une dégradation progressive de son état de santé liée à un diabète avancé. Les hommages affluent des milieux culturels arabes et internationaux. Le Syndicat des Musiciens Libanais publie un message sobre. L’Union des Auteurs Arabes le qualifie de « révolutionnaire de la scène ». Plusieurs figures politiques saluent sa mémoire, dont des députés de gauche, mais aussi des responsables religieux. Aucune cérémonie officielle n’est annoncée. Sa dépouille serait enterrée à Antelias, selon ses dernières volontés.

Œuvres disponibles en ligne

🎭 Théâtre

Nazl el Sourour (1974)

https://youtube.com/watch?v=l9YukGkR9lA

Bennesbeh la bokra chou? (1978)

https://youtube.com/watch?v=R4oj_d8DvnQ

Film Ameriki Tawil (1980)

https://youtube.com/watch?v=htpNVyzLPCo

Shi Feshil (1983)

https://youtube.com/watch?v=RdyNSCFuG7M

🎧 Albums et morceaux

Wahdon – Fairuz (1979)

https://youtube.com/watch?v=MiNm3snkPsc

Maarefti Fik – Fairuz (1987)

https://youtube.com/watch?v=sSpLgLSG2m4

Kifak Inta? – Fairuz (1991)

https://youtube.com/watch?v=39RAA0GV1RY

Ana Mesh Kafer (Live)

https://youtube.com/watch?v=AbKAZ7JXpTI

📻 Archives radiophoniques et répliques

Bila Zakkir Asmaa – sketchs

https://youtube.com/watch?v=jZ9YBqq0R2A

Meilleures répliques de Ziad Rahbani

https://youtube.com/watch?v=jqNHG6-DU6A
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Newsdesk Libnanews
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