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La Banque du Liban veut verrouiller les sorties de devises

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Sous la direction de Karim Souaid, la Banque du Liban (BDL) a publié une circulaire ordonnant aux banques commerciales d’augmenter leurs réserves obligatoires en devises étrangères. L’objectif affiché est clair : freiner l’évasion des capitaux, protéger les avoirs extérieurs du pays et rétablir un minimum de confiance dans le système monétaire libanais. Cette mesure survient dans un contexte de reprise partielle des discussions avec les instances financières internationales, et alors que le marché du dollar connaît une volatilité persistante.

Selon les termes du document, les banques doivent d’ici à trois mois porter leur couverture en devises à un seuil équivalent à 25 % de leurs dépôts en devises dites “libres”. Cette exigence s’ajoute aux réserves déjà constituées en livres libanaises et vient modifier un équilibre fragile, établi après plusieurs années de crises successives.

La BDL justifie cette décision par la nécessité de “prévenir de nouveaux déséquilibres extérieurs” et de “reconstituer partiellement les marges de sécurité du système bancaire”. Mais pour de nombreux observateurs, il s’agit avant tout d’un message politique envoyé aux bailleurs internationaux et aux marchés.

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Une mesure jugée irréaliste par les établissements bancaires

La réaction des établissements bancaires a été immédiate et critique. Regroupés au sein de l’Association des Banques du Liban (ABL), plusieurs dirigeants ont exprimé leur incompréhension, voire leur hostilité, face à une mesure jugée « impraticable sans une recapitalisation préalable du secteur ». Selon eux, la plupart des banques n’ont plus accès aux marchés pour se procurer des devises en quantité suffisante.

La situation financière des banques libanaises demeure extrêmement fragile. Depuis 2019, leurs actifs ont été fortement dépréciés, les dépôts en devises sont soumis à de multiples restrictions, et la confiance des déposants s’est effondrée. Dans ce contexte, augmenter les réserves obligatoires reviendrait à restreindre davantage leur capacité à servir les clients, voire à bloquer toute possibilité de reprise de l’activité de crédit.

Certains établissements affirment même que la circulaire pourrait précipiter de nouveaux défauts techniques, notamment en matière de liquidité, et contraindre à des fusions forcées. « On nous demande d’absorber un choc que l’État lui-même n’est pas en mesure de porter », a déclaré un banquier sous couvert d’anonymat.

Une stratégie de pression sur les banques ?

Plusieurs analystes perçoivent dans cette circulaire une manœuvre de la Banque du Liban pour contraindre les banques à accélérer leur restructuration. En durcissant les conditions de réserve, l’institution incite indirectement à la fusion de certaines entités, ou à une recapitalisation par les actionnaires privés. Cela permettrait à la BDL de déléguer une partie du coût du redressement financier, sans recourir à des mécanismes de soutien public difficilement acceptables en période d’austérité.

Cette stratégie pourrait aussi être destinée à renforcer la position de Karim Souaid dans ses discussions internationales. En affichant une politique monétaire active, la Banque du Liban espère démontrer sa capacité à reprendre le contrôle du système financier, condition sine qua non à toute négociation avec le FMI ou les partenaires bilatéraux.

Cependant, cette logique heurte frontalement les intérêts des banques privées, qui estiment avoir déjà absorbé la plus grande part des pertes liées à la crise monétaire. Les négociations risquent de se déplacer sur le terrain politique, avec un arbitrage attendu du gouvernement de Nawaf Salam, qui jusque-là s’est abstenu de commenter la circulaire.

L’équation impossible des dépôts en devises

L’un des points de crispation majeurs porte sur la nature même des dépôts concernés. Depuis 2020, la distinction entre devises “libres” (accessibles à l’international) et devises “locally trapped” (souvent converties de force en livres à un taux désavantageux) complique toute tentative de reconstitution des réserves. Les banques affirment que la plupart des devises disponibles sont déjà immobilisées par des contraintes réglementaires ou judiciaires.

Les obligations issues de la circulaire impliquent donc, dans les faits, soit une ponction supplémentaire sur les actifs liquides, soit une recherche de financement externe. Or, les marchés régionaux demeurent méfiants vis-à-vis des banques libanaises, dont les notations restent très basses.

Certaines banques envisagent déjà de saisir la justice pour obtenir une suspension de la mesure, arguant d’une atteinte à la liberté contractuelle et d’un “traitement asymétrique” entre établissements selon leur structure d’actionnariat. Cette option, bien que juridiquement incertaine, illustre la tension croissante entre les différentes composantes du système financier.

Un arbitrage politique en suspens

La circulaire de la BDL intervient dans un moment de forte incertitude politique. Le gouvernement de Nawaf Salam, fragilisé par des négociations laborieuses avec les bailleurs de fonds, peine à établir une stratégie cohérente de sortie de crise. Les mesures budgétaires adoptées récemment n’ont pas permis de redonner confiance aux acteurs économiques, et l’absence d’une loi de restructuration bancaire continue de bloquer toute clarification sur les pertes à répartir.

Dans ce contexte, la décision de Karim Souaid pourrait également être interprétée comme une tentative d’imposer une feuille de route à l’exécutif. En imposant de nouvelles contraintes aux banques, la BDL force le gouvernement à intervenir, soit en modifiant la circulaire, soit en proposant un plan de soutien coordonné.

Pour l’heure, aucune réunion tripartite entre la BDL, le ministère des Finances et l’ABL n’a été annoncée. Mais plusieurs sources évoquent des discussions en coulisses, visant à éviter une crise de liquidité immédiate. La pression s’intensifie sur Nawaf Salam, sommé de trancher entre orthodoxie monétaire et pragmatisme économique.

Une réforme sous surveillance internationale

La portée de la circulaire dépasse les frontières libanaises. Plusieurs missions techniques du Fonds monétaire international, déjà présentes à Beyrouth, ont été informées de la mesure. Bien qu’aucune réaction officielle n’ait été formulée, des diplomates évoquent en privé une forme de scepticisme. Pour eux, toute réforme bancaire crédible doit s’inscrire dans un cadre de restructuration global, incluant la clarification des pertes, la définition d’un cadre législatif cohérent, et une évaluation indépendante des actifs des banques.

En ce sens, la décision de la BDL est jugée trop isolée pour constituer une avancée significative. Le FMI demande depuis des mois l’adoption d’une loi bancaire permettant une hiérarchisation des responsabilités et une protection des dépôts modestes. Cette loi, en discussion depuis plus d’un an, reste bloquée au Parlement, faute d’accord politique sur les modalités de partage des pertes entre l’État, les banques et les déposants.

La circulaire pourrait toutefois être vue comme un signal positif, à condition qu’elle soit suivie de mesures structurelles. Plusieurs bailleurs européens, notamment en France et en Allemagne, attendent des engagements concrets du Liban avant de rouvrir les lignes de crédit gelées depuis 2019. Pour eux, le retour à la stabilité monétaire passe aussi par une clarification du rôle et des pouvoirs réels de la Banque du Liban.

La confiance reste le nerf de la guerre

Au-delà des débats techniques, c’est bien la question de la confiance qui domine. Depuis quatre ans, les déposants libanais ont vu leurs économies bloquées, dévaluées, ou converties de force dans des conditions opaques. Les déclarations successives des autorités n’ont pas permis de restaurer un lien de crédibilité entre les institutions financières et la population. Dans ce contexte, toute mesure imposant de nouvelles contraintes sans amélioration perceptible du service bancaire risque de nourrir davantage la défiance.

Karim Souaid, dont la nomination avait été saluée pour son profil technocratique, est désormais attendu sur sa capacité à transformer l’acte réglementaire en dynamique politique. Pour l’heure, il agit par circulaires successives, sans dialogue direct avec le public ou les milieux économiques. Une posture qui pourrait rapidement montrer ses limites.

La réussite ou l’échec de cette nouvelle politique dépendra de plusieurs facteurs : l’adhésion réelle des banques, l’arbitrage du gouvernement, la réaction des partenaires internationaux, et surtout, l’acceptation sociale d’un système bancaire qui peine encore à se réinventer. Dans ce paysage morcelé, chaque circulaire devient une épreuve de force.

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Newsdesk Libnanews
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