jeudi, janvier 29, 2026

Les derniers articles

Articles liés

La bataille de Krouty et l’insurrection de l’arsenal : actes de résistance dans l’Ukraine naissante

- Advertisement -

Le 29 janvier 1918 marque un tournant dans l’histoire tumultueuse de l’Ukraine, alors que le pays, fraîchement indépendant, affrontait les assauts d’une puissance voisine déterminée à réaffirmer son emprise. Ce jour-là, deux événements interconnectés – la bataille de Krouty et l’insurrection à l’arsenal de Kiev – illustrent les défis internes et externes d’une nation en gestation. Dans un contexte de révolution russe et de négociations internationales, ces affrontements révèlent les fractures ethniques, sociales et idéologiques qui traversaient la région. La bataille de Krouty, souvent célébrée comme un symbole d’héroïsme estudiantin, et l’insurrection de l’arsenal, une révolte ouvrière orchestrée par des éléments bolcheviques, soulignent comment l’indépendance ukrainienne était menacée à la fois par une invasion extérieure et par des soulèvements intérieurs. Ces épisodes, documentés dans les archives de la République populaire ukrainienne et les rapports militaires de l’époque, offrent un aperçu détaillé des tactiques employées et des sacrifices consentis.

Le contexte révolutionnaire de l’Ukraine en 1917-1918

À l’automne 1917, l’Empire russe s’effondrait sous le poids de la Première Guerre mondiale et des révolutions internes. La Révolution de février avait renversé le tsar Nicolas II, installant un gouvernement provisoire à Petrograd, tandis que la Révolution d’octobre portait les bolcheviks au pouvoir sous la direction de Vladimir Lénine. En Ukraine, ces bouleversements ouvraient la voie à un mouvement nationaliste. La Rada centrale ukrainienne, formée en mars 1917 à Kiev, regroupait des intellectuels, des socialistes et des nationalistes issus de diverses régions. Sous la présidence de l’historien Mykhailo Hrouchevsky, elle proclamait l’autonomie en juin 1917, puis l’indépendance complète de la République populaire ukrainienne (UNR) le 22 janvier 1918. Ce territoire englobait des provinces comme celles de Kiev, Kharkiv, Tchernihiv et Poltava, riches en terres agricoles et en ressources minières, essentielles pour la survie économique de la Russie bolchevique.

Les bolcheviks, confrontés à une famine imminente et à des désertions massives dans leur armée, voyaient dans l’indépendance ukrainienne une perte inacceptable. Lénine, dans une directive datée de décembre 1917, ordonnait la reconquête des territoires séparatistes pour sécuriser les approvisionnements en blé et en charbon. Parallèlement, les négociations de paix de Brest-Litovsk, entamées le 22 décembre 1917 entre les Puissances centrales (Allemagne, Autriche-Hongrie, Empire ottoman et Bulgarie) et la Russie soviétique, incluaient une délégation ukrainienne invitée le 1er janvier 1918. L’UNR, représentée par des diplomates comme Oleksandr Sevriuk, cherchait une reconnaissance internationale pour contrer les revendications bolcheviques. Mais les négociations traînaient, et les bolcheviks optaient pour une offensive militaire. Mikhail Muravyov, un commandant bolchevique âgé de 38 ans, ancien officier tsariste converti au marxisme, était chargé de l’opération. Connu pour sa répression brutale lors de la prise de Petrograd en octobre 1917, Muravyov assemblait une force hétéroclite : infanterie rouge, marins de la flotte de la Baltique et détachements ouvriers armés, totalisant entre 6 000 et 12 000 hommes selon les estimations des archives soviétiques.

Kiev, capitale de l’UNR, devenait le cœur des tensions. La ville, avec ses 500 000 habitants, était un melting-pot ethnique : 50 % de Russes, 30 % d’Ukrainiens, 15 % de Juifs et des minorités polonaises. Les élections à l’Assemblée constituante ukrainienne, programmées pour le 27-29 janvier 1918, visaient à légitimer le gouvernement de la Rada. Mais les bolcheviks, dont l’influence était limitée aux zones industrielles russophones, préparaient des actions de déstabilisation. L’usine d’armement de l’Arsenal, située dans le quartier de Pechersk, employait 5 000 ouvriers, majoritairement russes et juifs, sensibles à la propagande léniniste promettant la nationalisation des usines et la redistribution des terres. Des comités bolcheviques locaux, dirigés par des figures comme Andrei Ivanov et Yevgenia Bosch, coordonnaient ces efforts avec l’avance de Muravyov, créant un scénario de double menace pour l’UNR.

La mobilisation ukrainienne face à la menace bolchevique

Face à cette offensive, l’UNR disposait de forces limitées. Le gouvernement, dirigé par le premier ministre Volodymyr Vynnytchenko, un socialiste modéré, avait formé une armée nationale naissante, composée de régiments cosaques, de tirailleurs de la Sitch et de volontaires civils. Mais les effectifs étaient maigres : environ 15 000 hommes pour défendre tout le territoire, avec un armement obsolète hérité de l’armée impériale. Pour combler ce vide, la Rada appelait aux armes les étudiants et les cadets. L’École militaire ukrainienne n°1, établie à Kiev en octobre 1917, entraînait des jeunes issus des lycées et universités. Le Bataillon étudiant Sich, formé le 15 janvier 1918, comptait 300 volontaires, âgés de 16 à 21 ans, motivés par un patriotisme naissant. Ces unités, sous le commandement d’officiers comme Symon Petlioura, futur dirigeant de l’UNR, étaient déployées sur les lignes de front.

Le 25 janvier 1918, des rapports d’espions ukrainiens signalaient l’approche de Muravyov depuis la direction de Bachmatch, à 200 kilomètres au nord-est de Kiev. La Rada décidait d’envoyer un détachement pour bloquer la voie ferrée à Krouty, un nœud stratégique reliant Nijnyn à Kiev. Le contingent, assemblé en hâte, incluait 250 cadets de l’École militaire, 150 étudiants volontaires, une compagnie de tirailleurs de la Sitch (environ 100 hommes) et une petite artillerie : deux canons de 76 mm et quelques mitrailleuses Maxim. Le capitaine Averkii Honcharenko, un vétéran de la guerre russo-japonaise de 1905, prenait le commandement. Honcharenko, âgé de 32 ans, avait servi dans l’armée tsariste avant de rejoindre la cause ukrainienne. Ses ordres étaient clairs : retarder l’ennemi pour permettre à la Rada d’évacuer des documents vitaux et de consolider les défenses de Kiev.

Parallèlement, à Kiev, les autorités ukrainiennes surveillaient les foyers de dissidence. Le Service de sécurité de l’UNR, dirigé par Mykola Lysenko, avait identifié des agitateurs bolcheviques dans les usines. Le 27 janvier, des grèves éclataient dans plusieurs quartiers ouvriers, réclamant la fin des hostilités avec la Russie soviétique et la reconnaissance des soviets locaux. L’Arsenal, avec ses stocks d’armes – fusils Mosin-Nagant, munitions et explosifs – représentait une cible prioritaire pour les insurgés. Des rapports internes de la Rada, conservés aux archives d’État ukrainiennes, indiquent que des armes avaient été distribuées clandestinement aux ouvriers dès le 20 janvier, en anticipation de l’arrivée de Muravyov.

La bataille de Krouty : un affrontement inégal

Le 29 janvier 1918, vers 9 heures du matin, les forces ukrainiennes atteignaient la gare de Krouty, un village de 500 habitants entouré de champs enneigés. Les températures avoisinaient les -15°C, et une fine couche de neige recouvrait le sol, rendant les mouvements difficiles. Honcharenko positionnait ses hommes : les cadets et étudiants sur les flancs est et ouest de la voie ferrée, avec des tranchées creusées à la hâte et des barricades de wagons. Le train blindé « Polubotok », armé de deux mitrailleuses, servait de point d’appui mobile. Les bolcheviks, arrivant par le nord, lançaient leur assaut à 11 heures. Muravyov, commandant depuis un poste avancé, déployait 4 000 hommes en première ligne : infanterie rouge soutenue par des marins baltes, équipés de fusils Berdan et de canons de 76 mm.

Les combats débutaient par des échanges d’artillerie. Les canons ukrainiens touchaient un train bolchevique, tuant une dizaine d’ennemis et endommageant les rails. Mais les bolcheviks ripostaient avec précision, détruisant une mitrailleuse ukrainienne. Vers midi, l’infanterie rouge chargeait, forçant les étudiants à un corps-à-corps. Des témoignages de survivants, comme ceux du cadet Ihor Lossky publiés en 1922, décrivent des scènes chaotiques : « Les balles sifflaient autour de nous, et nos camarades tombaient un à un, mais nous tenions la ligne pour protéger Kiev. » Les Ukrainiens, malgré leur infériorité numérique, infligeaient des pertes sévères : environ 300 bolcheviks tués ou blessés dans les premières heures, selon les rapports de Muravyov lui-même, envoyés à Lénine.

À 14 heures, les bolcheviks contournaient les positions ukrainiennes par l’ouest, menaçant d’encercler le détachement. Honcharenko ordonnait une retraite ordonnée, mais une cinquantaine d’étudiants, couvrant le repli, étaient capturés. Les prisonniers, interrogés sur place, étaient exécutés sommairement : fusillés ou baïonnettés, comme rapporté dans les mémoires d’Honcharenko. Au total, les pertes ukrainiennes s’élevaient à 260 morts – dont 140 étudiants – et 80 blessés. Les bolcheviks, bien que victorieux, étaient retardés de quatre jours, permettant à la Rada d’organiser la défense de Kiev et de signer le traité de Brest-Litovsk le 9 février, qui reconnaissait temporairement l’indépendance ukrainienne.

L’insurrection de l’arsenal de Kiev : une révolte intérieure

Simultanément, à 130 kilomètres au sud-ouest, l’insurrection éclatait à l’arsenal de Kiev le même 29 janvier 1918, vers 14 heures. Orchestrée par le comité bolchevique local, dirigé par Andrei Ivanov, un ouvrier russe de 40 ans, la révolte impliquait 1 500 à 2 000 travailleurs armés. L’Arsenal, un complexe fortifié datant du XVIIIe siècle, abritait des ateliers de production d’armes et des dépôts de munitions. Les insurgés, soutenus par des détachements de la Garde rouge arrivés de Kharkiv, saisissaient les points clés : les portes principales, les tours de guet et les stocks d’armes. Des barricades étaient érigées dans les rues adjacentes, et des tirs sporadiques visaient les patrouilles de l’UNR.

Le gouvernement ukrainien, alerté par des informateurs, réagissait rapidement. Symon Petlioura, ministre des Affaires militaires, mobilisait 2 000 hommes : tirailleurs de la Sitch, cosaques libres et gardes nationaux. Les combats s’intensifiaient dans le quartier de Pechersk, avec des échanges de fusils et de grenades. Vers 16 heures, les insurgés capturaient le palais Mariinsky, siège temporaire de la Rada, forçant les députés à fuir. Des rapports d’époque, issus des journaux ukrainiens comme « Nova Rada », décrivent des scènes de chaos urbain : « Les rues de Kiev résonnaient de coups de feu, et les civils se terraient chez eux tandis que les ouvriers bolcheviques proclamaient le pouvoir soviétique. »

Les forces loyalistes, renforcées par des unités arrivant de Vinnytsia, contre-attaquaient le 30 janvier. Petlioura, commandant personnellement, utilisait l’artillerie pour bombarder l’Arsenal. Les insurgés, bien armés mais mal organisés, subissaient des pertes : environ 400 tués dans les premiers jours. Yevgenia Bosch, une dirigeante bolchevique impliquée, coordonnait les renforts depuis un quartier ouvrier voisin. Les combats duraient jusqu’au 4 février, lorsque les Ukrainiens reprenaient l’Arsenal après un assaut final. Les pertes totales : 300 morts côté ukrainien, 1 000 chez les insurgés, avec des centaines d’arrestations. Ivanov était capturé et exécuté, tandis que Bosch fuyait vers la Russie.

Interconnexions entre Krouty et l’arsenal

Ces deux événements n’étaient pas isolés mais coordonnés. Des documents saisis à l’Arsenal révélaient des communications entre les insurgés et Muravyov : l’insurrection visait à distraire les forces ukrainiennes, facilitant l’avance bolchevique. Krouty retardait l’ennemi extérieur, tandis que l’Arsenal représentait la menace intérieure, exploitant les divisions sociales. L’UNR, multiconfessionnelle et multiethnique, luttait contre un narratif bolchevique d’unité prolétarienne qui masquait une russification. Les étudiants de Krouty, issus de familles intellectuelles ukrainiennes, symbolisaient la résistance nationale, contrastant avec les ouvriers russophones de l’Arsenal, influencés par la propagande léniniste.

Conséquences immédiates pour l’UNR

La répression de l’insurrection permettait à la Rada de consolider son autorité temporairement. Le 4 février, Kiev tombait aux mains de Muravyov, qui ordonnait des exécutions massives : 5 000 civils et militaires ukrainiens tués en une semaine. Mais le traité de Brest-Litovsk, signé le 9 février, forçait les bolcheviks à se retirer, installant une occupation allemande jusqu’en novembre 1918. Petlioura, exilé puis revenu, formait le Directoire en décembre 1918, poursuivant la guerre contre les soviets jusqu’en 1921.

Échos persistants dans les conflits actuels

Dans le contexte des tensions en Ukraine depuis 2022, ces événements de 1918 trouvent une résonance superficielle. Des offensives récentes dans la région de Kharkiv, rapportées en janvier 2026 par l’état-major ukrainien, rappellent les avancées bolcheviques d’alors, avec des attaques sur les infrastructures ferroviaires. Le ministère russe de la Défense a revendiqué des gains territoriaux limités, tandis que des sources ukrainiennes signalent des contre-attaques, illustrant une dynamique de résistance qui, sans s’y superposer exactement, évoque les retards imposés à Krouty. Des commémorations officielles, comme celle du 29 janvier 2024 par le président Zelensky, soulignent ces parallèles factuels, sans pour autant altérer le cours des engagements en cours dans le Donbass, où les forces russes contrôlent environ 80 % du territoire selon des rapports de l’ONU datés de janvier 2026.

- Advertisement -
Newsdesk Libnanews
Newsdesk Libnanewshttps://libnanews.com
Libnanews est un site d'informations en français sur le Liban né d'une initiative citoyenne et présent sur la toile depuis 2006. Notre site est un média citoyen basé à l’étranger, et formé uniquement de jeunes bénévoles de divers horizons politiques, œuvrant ensemble pour la promotion d’une information factuelle neutre, refusant tout financement d’un parti quelconque, pour préserver sa crédibilité dans le secteur de l’information.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

A lire aussi