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La crise économique libanaise vue depuis les marchés populaires

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Les marchés populaires comme miroir de la crise

Sous les bâches usées du marché de Bourj Hammoud, les alignements d’étals affichent une apparente abondance. Pourtant, derrière la couleur des légumes, chaque prix raconte un combat quotidien. Un kilo de tomates, vendu 1 500 livres libanaises en 2018, dépasse désormais les 70 000 livres. Un paquet de pain de 1 kg, encore subventionné il y a deux ans, s’achète aujourd’hui plus de 50 000 livres. En cinq ans, la livre libanaise a perdu plus de 98 % de sa valeur face au dollar américain, passée de 1 507 livres pour un dollar à près de 90 000 livres sur le marché parallèle en août 2025.

Cette spirale monétaire a entraîné une inflation alimentaire annuelle qui, selon les dernières données de la Banque centrale et du FMI, dépasse encore les 120 % sur un an. Plus de 80 % de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté monétaire, et dans certains quartiers populaires de Beyrouth, le revenu moyen mensuel ne couvre plus que la moitié des dépenses alimentaires d’une famille de quatre personnes. Les marchés populaires, jadis lieu de diversité et de négociation, sont devenus un champ de bataille économique où se joue chaque jour la survie.


L’énergie et les coûts invisibles

Derrière le prix des marchandises se cachent des coûts invisibles. Les coupures d’électricité, qui peuvent durer plus de 12 heures par jour, contraignent les commerçants à recourir à des générateurs privés. Or, le litre de diesel s’achète aujourd’hui entre 35 000 et 40 000 livres, contre moins de 10 000 livres avant la crise énergétique de 2021. Pour un poissonnier, maintenir la chaîne du froid sur une journée coûte désormais autant que le salaire journalier d’un employé.

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Ces surcoûts se répercutent sur les prix finaux. Un vendeur de produits laitiers explique que sa marge brute, déjà réduite par la concurrence, a chuté de 40 % depuis qu’il doit acheter sa glace quotidiennement au lieu de bénéficier d’un stockage réfrigéré constant. Les horaires d’ouverture s’adaptent : certains étals ne fonctionnent que trois jours par semaine, concentrant leurs ventes sur les jours de forte affluence, principalement le vendredi et le samedi.


La dépendance aux importations : un talon d’Achille

Le Liban importe plus de 80 % de ses denrées alimentaires, selon la FAO. Cette dépendance structurelle rend chaque variation du dollar ou perturbation logistique immédiatement perceptible dans les marchés. Ainsi, le riz importé de Thaïlande, vendu 40 000 livres le sac de 5 kg en 2020, dépasse aujourd’hui les 600 000 livres. L’huile de tournesol, importée principalement d’Ukraine et de Turquie, a vu son prix tripler depuis 2023.

Les coûts de transport maritime, eux aussi, ont explosé. Le fret d’un conteneur de 20 pieds vers le port de Beyrouth, qui coûtait environ 1 200 dollars en 2019, dépasse désormais les 3 000 dollars. Comme la plupart des fournisseurs exigent un paiement en dollars, les commerçants doivent convertir immédiatement leurs recettes en devises fortes, ce qui fragilise encore leur trésorerie.

Un grossiste de Tripoli raconte avoir perdu un client de longue date incapable de réunir l’acompte en dollars pour un lot de denrées. « Il a préféré attendre un mois, mais entre-temps les prix avaient encore augmenté de 15 % », explique-t-il. Cette volatilité encourage les achats à court terme et freine la constitution de stocks, aggravant la sensibilité aux ruptures d’approvisionnement.


Des arbitrages alimentaires contraints

Les chiffres du ministère de l’Agriculture montrent que la consommation annuelle de viande bovine par habitant est passée de 18 kg en 2018 à moins de 9 kg en 2024. La viande ovine suit la même tendance. La volaille, légèrement moins chère, recule aussi : le kilo dépasse les 280 000 livres contre 40 000 avant 2019.

Pour compenser, les ménages se tournent vers les légumineuses : lentilles, pois chiches, fèves. Mais cette substitution entraîne une hausse de leur prix. Le kilo de lentilles brunes, vendu 25 000 livres en 2023, avoisine les 90 000 livres. L’Organisation mondiale de la santé avertit d’un risque d’aggravation des carences nutritionnelles, notamment chez les enfants, en raison de la baisse de la consommation de protéines animales.

Les marchés témoignent de ces ajustements : davantage de produits vendus au détail, par petites quantités, disparition progressive des produits hors saison et des marques importées haut de gamme. Les étals misent sur le local, même pour les produits autrefois importés massivement, comme les pommes ou les agrumes.


Les commerçants, acteurs d’une économie de survie

Selon l’Association libanaise des commerçants de détail, plus de 30 % des stands des marchés urbains ont fermé depuis 2020. Les raisons : incapacité à payer le loyer, difficultés à renouveler le stock, concurrence accrue des circuits informels. Dans les zones rurales, où les loyers sont plus faibles, la contraction est moindre mais visible, avec une réduction du nombre de jours d’ouverture et une baisse de l’offre.

Pour survivre, les commerçants développent des stratégies : vendre en soirée à prix réduit pour écouler les stocks périssables, limiter les produits à forte volatilité de prix, nouer des accords de fidélité avec certains clients en échange de tarifs préférentiels. Des pratiques autrefois marginales deviennent courantes, comme le paiement à crédit entre commerçants ou le troc de marchandises.

Les marges restent faibles : pour un kilo de pommes de terre acheté 50 000 livres, vendu 60 000, la marge nette tombe à moins de 5 000 livres une fois les frais de transport et de stockage déduits. Dans ces conditions, chaque hausse imprévue — carburant, change, taxes portuaires — peut faire basculer un commerce.


Circuits courts et micro-initiatives

Pour réduire la dépendance aux importations, certains marchés s’appuient sur des producteurs locaux. Des coopératives agricoles fournissent directement les commerçants, contournant les grossistes. Ces circuits courts permettent d’économiser jusqu’à 15 % sur le prix final pour le consommateur. Les volumes restent cependant limités : la production locale ne couvre qu’environ 20 % des besoins alimentaires.

Des associations, souvent soutenues par des ONG internationales, organisent des achats groupés. Elles négocient des tarifs réduits auprès de fournisseurs et redistribuent les denrées via des marchés solidaires. En 2024, plus de 50 000 familles ont bénéficié de ces programmes, selon les chiffres du ministère des Affaires sociales.

Le troc réapparaît également : légumes contre pain, produits ménagers contre fruits. Bien que marginal, il illustre l’inventivité des acteurs locaux face à un système monétaire instable.


Les prix comme indicateur social

Chaque prix affiché dans un marché populaire libanais est la synthèse d’une chaîne complexe : coût de production ou d’importation, frais énergétiques, marges des intermédiaires, volatilité monétaire. Les marchés, en ce sens, sont des indicateurs économiques vivants. Une hausse brutale du prix du sucre ou du riz y est souvent visible avant même d’être constatée dans les relevés officiels.

Leur observation permet aussi de mesurer l’impact social : plus les produits vendus à l’unité ou en petits formats augmentent, plus la précarité des consommateurs est grande. La réduction des volumes achetés, la disparition des achats impulsifs, la concentration sur un panier strictement alimentaire traduisent une perte de pouvoir d’achat structurelle.

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