Au sommet de toute civilisation politique se trouve une règle aussi simple que redoutable : accepter le verdict de la majorité. C’est la pierre angulaire de la démocratie. Cette règle n’est pas seulement une procédure électorale ; elle est un état d’esprit. Elle implique que, parfois, l’on plie face à une décision que l’on désapprouve, simplement parce que c’est la voix du plus grand nombre.
Mais pour pénétrer encore plus profondément dans l’essence de la démocratie, il faut rappeler une maxime attribuée à Voltaire, devenue presque un serment moral :
« Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je suis prêt à mourir pour que vous puissiez vous exprimer. »
Cette phrase ne parle pas seulement de tolérance. Elle parle d’une noblesse politique rare : protéger la liberté de parole de l’adversaire, même quand ses mots nous heurtent, même quand ils mettent à l’épreuve nos convictions.
Et au Liban ?
Si l’on transpose ces deux principes – acceptation de la majorité et défense du droit de parole de l’autre – à la réalité libanaise, une question se pose immédiatement : les deux grandes formations chiites, Amal et Hezbollah, les appliquent-elles réellement ?
Le constat est brutal : jusqu’à aujourd’hui, la réponse est NON. Non à l’acceptation pleine et entière des résultats démocratiques lorsque ceux-ci ne leur sont pas favorables. Non à la reconnaissance de la légitimité politique de leurs adversaires lorsque ces derniers portent un projet différent.
Que faut-il en conclure ?
Qu’une démocratie amputée de ses deux poumons – la majorité et la liberté d’expression – cesse de respirer. Elle devient un simulacre, une façade derrière laquelle se cache une logique de domination. Lorsqu’un acteur politique ne se soumet ni à la règle du nombre ni au respect de la parole adverse, il ne pratique pas la démocratie : il la tolère uniquement quand elle lui sert.
Ce refus ne relève pas seulement d’une stratégie politique, mais d’une conception du pouvoir qui s’éloigne radicalement de l’idéal civilisateur évoqué plus haut. Le Liban, dans ce contexte, n’est pas une démocratie en crise : il est une démocratie en otage.
Et si la civilisation, comme le disait Voltaire, se mesure à la capacité de défendre la parole de l’autre, alors il faut bien admettre que nous n’avons pas encore atteint le sommet. Nous restons, hélas, dans les vallées basses de l’histoire politique.



