Loi de finances à l’arrêt dans un contexte d’effondrement
Le Liban est entré dans le second semestre de l’année 2025 sans disposer d’un budget adopté par le Parlement. Le projet de loi transmis par le ministère des Finances, en discussion depuis février, n’a pas été soumis au vote et reste bloqué au sein du Conseil des ministres. La dernière réunion budgétaire tenue début juillet n’a pas permis de surmonter les divergences profondes entre les membres du gouvernement. Aucun consensus n’a pu être trouvé sur la structure du financement, les subventions à maintenir, ni sur les affectations aux ministères clés.
Le ministre des Finances a alerté sur le risque de vide légal prolongé. L’État fonctionne actuellement sur la base des douzièmes provisoires, ce qui limite les marges de manœuvre à environ 1/12e du budget de l’année précédente, déjà sous-évalué. Il a souligné que cette mécanique empêche la programmation de toute dépense d’investissement et compromet la gestion quotidienne des services publics. Cette impasse survient alors que l’inflation atteint un rythme annuel de 138 % et que 78 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.
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Conflits au sein du gouvernement et désaccords sur les priorités
Le projet initial prévoyait un budget total de 28 000 milliards de livres libanaises, dont 40 % affectés aux salaires publics, 22 % à l’énergie, et seulement 6 % à la santé. Cette répartition a suscité des oppositions franches au sein du Conseil. Plusieurs ministres ont dénoncé la disproportion entre les montants alloués à la Défense – qui absorbent à eux seuls 4 100 milliards LL – et ceux destinés à l’éducation ou aux aides sociales. D’autres reprochent au projet de ne prévoir aucune mesure de soutien aux écoles publiques, alors même que près de 200 établissements n’ont pas rouvert depuis janvier.
Un point de friction majeur réside dans la question de la fiscalité. Le texte introduit une nouvelle grille de TVA pour certains services, une augmentation des taxes douanières et un réajustement des impôts sur les bénéfices bancaires. Ces dispositions ont été rejetées par plusieurs blocs, qui y voient une ponction supplémentaire sur une économie déjà asphyxiée. Certains ministres ont réclamé un moratoire fiscal, d’autres, une réforme préalable de la justice fiscale.
Un Parlement absent, sans calendrier ni débats
Le dossier n’a pas progressé au Parlement, où aucun calendrier de débat n’a été annoncé. La commission des Finances n’a été convoquée qu’une seule fois au mois de mai. Depuis, les députés favorables à une discussion immédiate se heurtent à des blocages orchestrés par les groupes d’opposition ou d’abstention stratégique. Plusieurs séances ont été levées faute de quorum.
Des députés proches de la majorité conditionnent l’adoption du budget à la résolution préalable de dossiers politiques sensibles, notamment la nomination des membres restants du Conseil constitutionnel et la définition d’un plan clair concernant le désarmement des groupes armés. D’autres réclament une intégration dans le budget d’un plan de restructuration bancaire et une augmentation du salaire minimum au-delà des 12 millions LL mensuels proposés, jugés insuffisants face à un panier alimentaire mensuel moyen estimé à 9,3 millions LL pour une famille de quatre personnes.
Un État désarmé face à ses propres obligations
L’absence de budget aggrave la fragilité de l’administration. Les hôpitaux publics n’ont reçu que 38 % de leurs allocations prévues pour l’année en cours. Le ministère des Travaux publics a gelé 27 chantiers routiers, faute d’engagements de crédits. Les subventions au carburant, réduites de moitié en mars, n’ont toujours pas été réévaluées, alors que le prix du baril avoisine les 98 dollars.
Les fonctionnaires sont payés avec des retards de deux à trois semaines. Les retraites du secteur public n’ont pas été versées pour le mois de juin dans trois caisses sur cinq. Dans les municipalités, le blocage du Fonds indépendant d’appui aux collectivités a entraîné la suspension des activités dans 41 communes, y compris des services d’enlèvement des déchets et de traitement des eaux usées.
Perte de crédibilité auprès des bailleurs internationaux
La délégation du Fonds monétaire international, en visite à Beyrouth début juillet, a indiqué que l’absence d’un budget adopté constitue une ligne rouge. Le FMI refuse de poursuivre les négociations sans preuve d’engagement budgétaire clair, équilibré et vérifiable. Les discussions autour d’un programme de réformes assorti d’un financement de 3 milliards de dollars sont ainsi suspendues.
L’Union européenne a gelé le décaissement de 65 millions d’euros destinés à des projets d’infrastructure et d’éducation. Le soutien budgétaire sectoriel, qui devait être distribué sous forme d’appui direct aux ministères, est conditionné à la mise en place d’un contrôle parlementaire effectif. Le non-respect de cette condition a conduit à la suspension de plusieurs programmes d’assistance technique.
Dysfonctionnements institutionnels et gestion opaque
Le recours aux décrets exceptionnels pour débloquer des crédits ponctuels devient la norme. Depuis janvier, 37 décrets de dépenses ont été signés sans débat parlementaire. Certains concernent des montants importants, comme 720 milliards LL pour des marchés publics d’électricité ou 360 milliards LL pour des aides en nature distribuées par des organisations proches de certains partis. Cette opacité alimente les soupçons de clientélisme et empêche tout contrôle démocratique.
Le gouvernement ne dispose toujours pas de comptes consolidés pour les années 2020 à 2023. L’absence d’audit empêche de mesurer l’écart entre les prévisions et les exécutions réelles. Ce déficit de transparence rend toute négociation avec les bailleurs quasi impossible. Les partenaires internationaux réclament la publication immédiate des états financiers consolidés, condition indispensable à tout appui budgétaire multilatéral.
Une machine institutionnelle incapable de se réformer
Le blocage du budget traduit plus qu’un désaccord technique. Il illustre l’incapacité du système politique à fonctionner comme une entité cohérente. Dans un pays où les équilibres confessionnels et partisans prévalent sur toute logique administrative, la planification budgétaire devient un champ de bataille symbolique.
Le budget devrait être l’instrument de la politique publique. Il est devenu un révélateur des fractures et un outil de blocage. Tant que les institutions ne se réforment pas, tant qu’un cadre de gouvernance unifié n’est pas mis en place, le Liban restera prisonnier d’un cycle où l’exception devient la règle et où l’État ne peut plus jouer son rôle.



