Un programme ambitieux présenté à Beyrouth début juillet
Début juillet, une mission technique du Fonds monétaire international s’est rendue à Beyrouth pour discuter des conditions préalables à tout soutien financier au Liban. Lors de cette visite, les experts du FMI ont exposé une série de recommandations considérées comme essentielles pour engager un redressement économique durable. Selon les éléments transmis aux autorités libanaises, ces propositions s’articulent autour de trois piliers : la restructuration du secteur bancaire, la réforme de la Banque du Liban et la fin des subventions généralisées.
La délégation internationale a insisté sur la nécessité d’une action rapide, soulignant que les retards accumulés depuis le début de la crise en 2019 ont aggravé la détérioration du tissu économique. Le FMI réclame notamment une « évaluation réaliste des pertes bancaires », pointant les carences de la gouvernance actuelle dans le secteur financier. L’objectif est d’aboutir à un assainissement en profondeur des institutions bancaires, afin de restaurer la confiance des déposants et des investisseurs.
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La restructuration du secteur bancaire au cœur du différend
Parmi les réformes jugées prioritaires figure la mise en place d’une bad bank chargée d’absorber les actifs toxiques des principales banques libanaises. Cette entité, placée sous supervision publique, aurait pour mission de séparer les portefeuilles sains des créances irrécouvrables, afin de permettre aux banques commerciales de reprendre une activité normale.
Cette proposition, bien que techniquement fondée, divise profondément la classe politique et les élites bancaires libanaises. Certains responsables craignent que la création d’une bad bank ne débouche sur une forme de nationalisation indirecte, affaiblissant encore davantage les établissements privés. D’autres redoutent une dilution des responsabilités, estimant que cette structure pourrait servir à dissimuler des pratiques passées.
Les discussions autour de cette réforme cristallisent l’opposition entre les partisans d’une refondation complète du secteur bancaire et ceux qui plaident pour des ajustements progressifs. Les premières réactions du gouvernement montrent une volonté de conciliation, mais sans engagement ferme à court terme.
La Banque du Liban sous pression pour plus de transparence
Autre exigence majeure du FMI : le renforcement institutionnel de la Banque du Liban. Les représentants internationaux insistent sur la publication des états financiers complets de l’institution, sur base semestrielle, ainsi que sur l’audit intégral de ses actifs et passifs. Cette transparence est présentée comme un préalable indispensable à la restauration de la crédibilité monétaire du pays.
La nomination récente de Karim Souaid à la tête de la Banque du Liban a suscité l’espoir d’un tournant dans la gouvernance de l’institution. Mais les observateurs soulignent que l’opacité reste de mise sur plusieurs dossiers sensibles, notamment la gestion des réserves en devises et les politiques de taux de change appliquées depuis 2019.
Le FMI demande également une révision du cadre légal encadrant la mission de la Banque centrale, afin de mieux délimiter ses prérogatives et de renforcer les mécanismes de contrôle parlementaire. Cette réforme institutionnelle, bien que moins polémique que la restructuration bancaire, suscite également des résistances, notamment au sein de certaines commissions parlementaires.
La fin des subventions généralisées : une bombe sociale
Parmi les points les plus sensibles figure l’exigence du FMI de mettre fin au système de subventions généralisées en vigueur depuis plusieurs décennies. Ce mécanisme, qui permettait de maintenir artificiellement bas les prix de certains produits de première nécessité (carburant, farine, médicaments), est désormais jugé insoutenable.
Les experts du FMI proposent de le remplacer par un système ciblé d’aides sociales, destiné uniquement aux ménages les plus vulnérables. Mais la mise en œuvre d’un tel dispositif nécessite une base de données fiable, un appareil administratif fonctionnel et un consensus politique fort. Trois conditions qui, à l’heure actuelle, ne sont pas réunies.
Cette réforme est particulièrement impopulaire dans un pays où plus de 70 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Le gouvernement, conscient du risque d’explosion sociale, tergiverse. Certains ministres préconisent une levée progressive des subventions, d’autres proposent de maintenir les aides sur certains produits essentiels jusqu’à la fin de l’année. Cette indécision alimente la méfiance du FMI, qui voit là un signe de l’incapacité des autorités libanaises à prendre des décisions impopulaires mais nécessaires.
Un déficit public hors de contrôle
Autre axe majeur du plan de réformes : la réduction progressive du déficit budgétaire. Le FMI demande un effort soutenu de maîtrise des dépenses publiques et d’élargissement de l’assiette fiscale. Parmi les mesures proposées figurent une meilleure collecte de la TVA, la lutte contre la fraude douanière et l’introduction d’une fiscalité plus progressive.
Le Liban accuse aujourd’hui l’un des ratios dette/PIB les plus élevés au monde, et le déficit public se maintient à des niveaux jugés insoutenables. Les aides internationales sont conditionnées à la mise en œuvre de ces ajustements budgétaires. Mais les résistances sont fortes. Les partis politiques rechignent à supprimer certains avantages clientélistes, les grandes fortunes bénéficient encore de nombreux régimes dérogatoires, et l’administration fiscale manque cruellement de moyens.
Dans ce contexte, la mise en œuvre d’un plan de réduction du déficit reste hypothétique. Le budget de l’année en cours, encore en discussion au Parlement, ne reflète pas les exigences du FMI. Il maintient de nombreuses dépenses discrétionnaires et n’intègre pas les recettes attendues des réformes fiscales en discussion.
Un climat politique défavorable aux réformes
Au-delà des aspects techniques, la mission du FMI a été confrontée à un climat politique tendu. Le gouvernement de Nawaf Salam, bien qu’engagé à mettre en œuvre les réformes structurelles, se heurte à une opposition fragmentée, composée à la fois de forces populistes, de représentants bancaires et de formations communautaires inquiètes de perdre leur influence.
Cette fragmentation politique rend toute décision difficile. Les réformes économiques sont perçues par certains comme des diktats extérieurs, imposés sans tenir compte des spécificités sociales et historiques du pays. Le discours de souveraineté est mobilisé pour justifier l’immobilisme. D’autres dénoncent une instrumentalisation des exigences du FMI par certains acteurs pour affaiblir leurs adversaires internes.
Face à cette situation, la mission technique du FMI a limité ses déclarations publiques. Mais en privé, plusieurs de ses membres ont exprimé leur frustration devant le manque de volonté politique et l’ampleur des blocages institutionnels. Ils estiment que, sans changement profond dans la gouvernance, aucun plan de relance ne pourra être mis en œuvre de manière crédible.
Une économie à la dérive, malgré les avertissements
L’économie libanaise reste marquée par une contraction sévère, une inflation élevée et une dollarisation massive. Le taux de change officiel est toujours déconnecté de la réalité du marché, tandis que les inégalités s’aggravent. Les services publics sont à l’arrêt, l’investissement étranger est inexistant, et le chômage atteint des niveaux records.
Malgré cette dégradation, les réformes peinent à émerger. Les propositions du FMI, bien que techniquement solides, se heurtent à une société en proie à la fatigue politique, à une défiance généralisée envers les institutions, et à une élite peu disposée à sacrifier ses intérêts immédiats pour une stratégie de long terme.
Certains économistes locaux rappellent que le Liban n’a pas d’autre choix que de s’engager dans une transformation profonde. Ils estiment que l’alternative au programme du FMI est la faillite totale du système, avec des conséquences imprévisibles sur la stabilité sociale et politique du pays.



