Une nation unie dans l’hommage au compositeur, dramaturge et satiriste légendaire, inhumé à BikfayaLe 28 juillet 2025, le Liban a dit adieu à Ziad Rahbani, figure emblématique de la scène culturelle arabe, dont la disparition à l’âge de 69 ans a plongé le pays dans une profonde émotion. Ce lundi, des milliers de Libanais, de toutes générations et confessions, se sont réunis pour accompagner l’artiste dans son dernier voyage, depuis les rues animées de Hamra à Beirut jusqu’à l’église de la Dormition de la Vierge à Bikfaya, où il a été inhumé dans le caveau familial. Cette journée, marquée par des larmes, des chansons et une ferveur populaire sans précédent, a révélé l’ampleur de l’héritage laissé par cet homme aux multiples talents : compositeur, pianiste, dramaturge, acteur et commentateur politique, dont les œuvres ont façonné l’imaginaire collectif d’un pays tourmenté par l’histoire.
Un adieu vibrant dans les rues de Hamra
La journée a débuté tôt, aux alentours de 8 heures du matin, devant l’hôpital Khoury, dans le quartier de Hamra, où Ziad Rahbani s’est éteint deux jours plus tôt, le samedi 26 juillet, des suites d’une crise cardiaque après une longue maladie. Une foule de plusieurs centaines de personnes s’est rassemblée spontanément devant l’établissement, transformant cette artère commerciale de Beyrouth en un sanctuaire éphémère dédié à l’artiste. Des roses blanches, des portraits de Ziad Rahbani et des pancartes reprenant des citations de ses pièces de théâtre ou de ses chansons étaient brandis par des admirateurs émus. Parmi eux, des jeunes des années 2000, bercés par les rediffusions en ligne de ses pièces satiriques, côtoyaient des aînés ayant vécu l’âge d’or de la guerre civile (1975-1990), période où Rahbani a marqué les esprits par son audace et son ironie mordante.
La foule, dense et recueillie, a entonné plusieurs de ses chansons les plus emblématiques, notamment Bala Wala Chi(Sans rien du tout) et Ana Moush Kafer (Je ne suis pas un infidèle), des morceaux qui mêlent jazz, funk et mélodies orientales, tout en portant une critique sociale acérée. L’émotion était palpable : certains pleuraient en silence, d’autres chantaient à tue-tête, comme pour conjurer la douleur de la perte. Un homme d’une cinquantaine d’années, tenant une photo jaunie de Rahbani au piano, confiait : « Ziad, c’était notre miroir. Il nous a appris à rire de nos malheurs et à ne jamais baisser les bras face à l’injustice. » À 8 h 30, lorsque le corbillard transportant le cercueil de l’artiste est sorti de l’hôpital, une salve d’applaudissements a retenti, mêlée de cris et de sanglots. Le véhicule, orné de fleurs blanches, a traversé lentement les rues de Hamra, accompagné par la foule qui chantait en chœur, donnant à la scène une intensité presque cinématographique.
Un cortège funèbre à travers Beyrouth
Le cortège funèbre a ensuite pris la direction d’Antelias, la ville natale de Ziad Rahbani, avant de rejoindre Bikfaya, une localité montagneuse du Metn où la famille Rahbani possède des racines profondes. Les routes, bordées de spectateurs, semblaient suspendues dans le temps. Des passants, alertés par les réseaux sociaux ou les chaînes de télévision locales, s’arrêtaient pour rendre un dernier hommage. Dans un pays souvent divisé par les clivages sectaires et politiques, ce moment d’unité nationale était d’autant plus frappant. Rahbani, connu pour son engagement communiste et son soutien indéfectible à la cause palestinienne, avait toujours transcendé les barrières confessionnelles, touchant un public aussi divers que les communautés du Liban.
Le trajet du corbillard, retransmis en direct par plusieurs médias, a donné lieu à des scènes poignantes. À Antelias, des habitants ont jeté des pétales de fleurs sur le passage du véhicule, tandis que des haut-parleurs diffusaient Abou Ali, l’album funk-jazz de 1978 qui a marqué un tournant dans la musique arabe. À chaque arrêt, des groupes de jeunes artistes, comédiens et musiciens rendaient hommage à celui qu’ils considéraient comme un mentor. Une jeune femme d’une vingtaine d’années, tenant une pancarte où était inscrit « Ziad, tu es notre conscience », expliquait : « Ses pièces de théâtre m’ont appris à comprendre le Liban, ses contradictions, sa douleur. Il nous a donné les mots pour dire ce que nous ressentions. »
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L’arrivée à Bikfaya : une cérémonie empreinte de solennité
Vers midi, le cortège est arrivé à l’église de la Dormition de la Vierge à Mhaydseh-Bikfaya, un lieu chargé de symboles pour la famille Rahbani. C’est là que la messe funéraire, prévue à 16 heures, devait sceller l’adieu officiel à Ziad. L’église, nichée dans les hauteurs verdoyantes du Metn, était déjà entourée d’une foule compacte. Des dignitaires, des artistes et des anonymes s’étaient réunis pour rendre hommage à l’homme qui, selon les mots du président libanais Joseph Aoun, était « une conscience vivante, une voix rebelle contre l’injustice et un miroir sincère des opprimés ».
Parmi les personnalités présentes, on notait la Première dame Neemat Aoun, le président du Parlement Nabih Berri, représenté par son épouse Randa, et plusieurs figures politiques, dont le ministre de l’Intérieur Ahmad Hajjar et le métropolite orthodoxe grec de Beyrouth, Elias Audi. Des artistes de renom, tels que la chanteuse Elissa, qui avait exprimé son chagrin sur les réseaux sociaux, et des membres de la famille Rahbani, dont les cousins Oussama, Ghassan et Jad, étaient également présents. Mais l’arrivée la plus attendue était celle de Fairuz, la mère de Ziad, icône intemporelle de la chanson arabe, qui a fait une rare apparition publique à l’âge de 90 ans.
Fairuz : une présence émouvante et silencieuse
Vêtue de noir, le visage dissimulé par des lunettes sombres et un voile, Fairuz est entrée dans la salle de l’église peu après midi, accompagnée de sa sœur Huda et de sa fille Rima. Sa présence, discrète mais bouleversante, a suscité une vague d’émotion parmi les personnes rassemblées. Fairuz, qui s’est rarement montrée en public depuis des années, a choisi ce moment pour rendre hommage à son fils, dont la carrière a été intimement liée à la sienne. Ziad, dès l’âge de 17 ans, avait composé pour elle des chansons comme Saalouni el Nass (Les gens m’ont demandé) et Kifak Inta(Comment vas-tu ?), marquant une nouvelle phase, plus sombre et introspective, dans la carrière de la diva. Leur relation, parfois tumultueuse mais toujours empreinte d’un amour profond, était au cœur de l’héritage artistique des Rahbani.
Fairuz s’est installée près du cercueil de son fils, dans un moment de recueillement privé, tandis que l’église était temporairement vidée pour lui permettre de se recueillir seule. Ce geste, rapporté par plusieurs témoins, a renforcé l’image d’une mère endeuillée, mais aussi d’une artiste consciente de l’impact universel de son fils. Après ce moment d’intimité, elle est revenue dans la salle pour recevoir les condoléances, entourée de sa famille et des proches de Ziad, dont son ancienne compagne, l’actrice Carmen Lebbos, qui a partagé un message déchirant sur les réseaux sociaux : « Avec Ziad, c’est comme si le Liban s’était vidé de son âme. »
Une messe funéraire sous le signe de l’unité
La messe funéraire, débutée à 16 heures, a été un moment de communion nationale. Présidée par le métropolite Elias Audi, la cérémonie a mêlé prières traditionnelles orthodoxes grecques et hommages vibrants à l’héritage de Ziad Rahbani. Dans son sermon, le prélat a salué l’artiste comme « un fils du Liban qui a su parler à toutes les âmes, quelles que soient leurs croyances ». Il a évoqué la capacité de Rahbani à transcender les divisions sectaires, un exploit rare dans un pays où la religion et la politique structurent souvent les identités.
Des extraits de ses compositions, joués au piano par un jeune musicien de l’orchestre national libanais, ont résonné dans l’église, ajoutant une note de mélancolie à la solennité de l’instant. La foule, composée de plusieurs centaines de personnes, débordait jusque dans les jardins de l’église, où des haut-parleurs retransmettaient la cérémonie. Parmi les anonymes, des figures de la scène culturelle libanaise, comme des metteurs en scène et des comédiens ayant travaillé avec Rahbani, étaient venues témoigner de son influence. Une jeune actrice, formée dans les théâtres de Beyrouth, confiait : « Ziad nous a appris à dire la vérité, même quand elle dérange. Ses pièces étaient des leçons de courage. »
L’inhumation dans le caveau familial
Après la messe, le cercueil de Ziad Rahbani a été conduit au cimetière familial de Bikfaya, où il a été inhumé aux côtés de son père, Assi Rahbani, décédé en 1986. Ce moment, plus intime, était réservé à la famille et aux proches. Sous un ciel d’été encore clair, le cercueil a été descendu dans la tombe, accompagné par une dernière interprétation de Houdou Nisbi (Calme relatif), une œuvre de 1985 qui illustre parfaitement le style unique de Rahbani, mêlant jazz et mélodies arabes dans une réflexion sur la fragilité de la paix. Les proches ont jeté des poignées de terre sur le cercueil, tandis que Fairuz, soutenue par sa fille Rima, observait la scène en silence.
Un héritage qui transcende les générations
La journée du 28 juillet 2025 restera gravée dans la mémoire collective libanaise comme un moment de deuil, mais aussi de célébration d’un artiste qui a su capturer l’âme d’un pays. Ziad Rahbani, né en 1956 à Antelias, était bien plus qu’un simple héritier de la dynastie musicale Rahbani. Fils de Fairuz et d’Assi Rahbani, il a forgé son propre chemin en révolutionnant la musique et le théâtre arabes. Dès les années 1970, avec des pièces comme Nazl el-Sourour (L’Hôtel du bonheur) ou Bennesbeh La Boukra Chou ? (Et demain, quoi ?), il a dénoncé les inégalités sociales, la corruption et les absurdités de la guerre civile avec une ironie mordante. Ses compositions, comme l’album Abou Ali ou la chanson Ana Moush Kafer, ont redéfini les frontières de la musique arabe, en y intégrant des influences jazz, funk et classiques occidentales.
Un engagement politique tranché
Rahbani était aussi un commentateur politique audacieux. Communiste convaincu, il s’est engagé dès son jeune âge aux côtés des causes qu’il jugeait justes, notamment la lutte palestinienne, marquée par son indignation face au massacre de Tal el-Zaatar en 1976. Ses prises de position, parfois controversées, comme son soutien à des groupes comme le Hezbollah ou au gouvernement syrien, lui ont valu des critiques, mais n’ont jamais entamé son aura auprès de ceux qui voyaient en lui un porte-voix des opprimés. « Ziad, c’était le Liban dans toute sa complexité », confiait un ancien collaborateur, présent à Bikfaya. « Il pouvait vous faire rire d’une blague sur la corruption et pleurer avec une mélodie en une seule phrase. »
Un écho universel dans un pays fracturé
Alors que le Liban traverse une période d’incertitude politique et économique, la mort de Ziad Rahbani résonne comme la perte d’une boussole morale. Ses œuvres, redécouvertes par les jeunes générations à travers les plateformes numériques, ont inspiré les mouvements de protestation des années 2010 et 2020, où ses chansons étaient reprises comme des hymnes de résistance. Sa capacité à parler des maux du Liban – la corruption, le sectarisme, l’injustice – tout en offrant une vision universelle de l’humanité, a fait de lui une figure intemporelle.
Dans les cafés de Hamra, où Rahbani passait des heures à écrire et à débattre, les conversations tournaient encore autour de lui en fin de journée. « Il nous a appris à ne pas nous taire », disait une étudiante en théâtre, venue déposer une rose devant l’hôpital Khoury. À Bikfaya, alors que le soleil se couchait sur le cimetière familial, les échos des chansons de Ziad Rahbani continuaient de flotter dans l’air, comme un rappel que son esprit, lui, ne s’éteindrait jamais.



