Le Liban, plongé dans une crise économique et politique sans précédent depuis 2019, fait face à un défi énergétique qui menace sa stabilité et sa résilience. La dépendance au fioul irakien, les contrats temporaires avec des partenaires étrangers comme la Turquie, et l’état délabré des infrastructures électriques exposent le pays à des vulnérabilités critiques, particulièrement en cas d’escalade des tensions dans le Sud.
Une dépendance accrue au fioul irakien : une bouée de sauvetage à double tranchant
Depuis juillet 2021, le Liban s’appuie sur un accord avec l’Irak pour sécuriser un approvisionnement en fioul lourd, essentiel pour maintenir ses centrales électriques en activité. Cet accord, renouvelé en mars 2025 pour six mois supplémentaires, prévoit la livraison de 125 000 tonnes de fioul lourd par mois en août 2024, contre 100 000 tonnes précédemment. Ce carburant, inadapté aux centrales libanaises en raison de sa teneur élevée en soufre, est revendu à des compagnies internationales, comme l’Emirates National Oil Company (ENOC), qui fournissent en retour du fioul et du gasoil compatibles. En échange, le Liban offre des services, notamment dans le domaine médical, à des citoyens irakiens. Cet arrangement, d’une valeur estimée entre 300 et 400 millions de dollars par an, a permis d’augmenter temporairement la production électrique, offrant jusqu’à 9 à 10 heures d’électricité par jour sur le réseau national pendant les premiers mois de l’accord.
Cependant, cette dépendance au fioul irakien est loin d’être une solution durable. Les retards logistiques et techniques, fréquents dans les livraisons, ont provoqué des interruptions dans l’approvisionnement, comme en juillet 2024, lorsque la centrale de Zahrani a épuisé ses réserves, entraînant des pannes massives. Le ministre libanais de l’Énergie, Walid Fayad, a souligné l’importance de cet accord pour maintenir un minimum de production électrique, mais il a également reconnu les défis logistiques qui compromettent sa fiabilité. « Sans cet apport irakien, nos centrales s’arrêteraient complètement », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse en août 2024. Pourtant, cette dépendance expose le Liban à des fluctuations géopolitiques, notamment les tensions entre l’Irak et ses voisins, ainsi qu’à la volatilité des marchés pétroliers.
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De plus, cet accord met en lumière la fragilité financière du Liban. Avec des réserves en devises étrangères réduites à 15 milliards de dollars en 2021 contre 38 milliards en 2019, selon la Banque du Liban, le pays peine à financer ses importations de carburant. La nécessité de payer en devises étrangères, alors que les revenus d’Électricité du Liban (EDL) sont collectés en livres libanaises dévaluées, aggrave la crise. Cet arrangement, bien qu’essentiel à court terme, ne fait que repousser l’inévitable : sans réformes structurelles, le Liban reste prisonnier d’un modèle énergétique coûteux et inefficace.
Les contrats provisoires avec la Turquie : une solution temporaire à haut risque
Face à l’effondrement de sa production électrique, le Liban a exploré des solutions temporaires, notamment via des contrats avec des compagnies turques. Jusqu’en 2021, deux barges flottantes turques, exploitées par la société Karadeniz Holding, étaient amarrées au large de Beyrouth pour fournir de l’électricité. Ces barges, alimentées au fioul, produisaient environ 370 mégawatts, soit près de 20 % de la demande nationale. Cependant, leur contrat a expiré en octobre 2021, et le Liban, incapable de régler ses dettes, n’a pas pu le renouveler. Cette situation a exacerbé les coupures, réduisant l’approvisionnement d’EDL à seulement 1 à 3 heures par jour dans de nombreuses régions.
En 2025, des discussions ont repris avec la Turquie pour rétablir une coopération énergétique. Selon des rapports d’Annahar, le gouvernement libanais envisage de nouvelles barges flottantes ou la réparation de centrales existantes avec l’aide d’entreprises turques comme TPAO ou BOTAŞ, déjà actives dans la reconstruction énergétique en Syrie. Ces projets, encore à l’état de pourparlers, visent à rétablir une capacité de production d’environ 500 mégawatts à court terme. Le ministre turc de l’Énergie, Alparslan Bayraktar, a déclaré en janvier 2025 : « Nous sommes prêts à aider le Liban à rétablir son réseau électrique, comme nous le faisons en Syrie, mais cela nécessite des garanties financières claires. »
Ces contrats provisoires, bien qu’attrayants pour leur rapidité de mise en œuvre, soulignent les failles du système énergétique libanais. Les barges flottantes, coûteuses et dépendantes du fioul importé, ne résolvent pas les problèmes structurels, tels que l’obsolescence des centrales ou l’absence d’investissements dans les énergies renouvelables. De plus, leur dépendance à des financements extérieurs expose le Liban à des pressions politiques, notamment de la part de la Turquie, qui cherche à renforcer son influence régionale. En cas de conflit prolongé dans le Sud, où les tensions avec Israël restent vives, ces barges pourraient devenir des cibles stratégiques, accentuant la vulnérabilité du pays.
L’état des infrastructures : un système au bord de l’effondrement
Le secteur électrique libanais est plombé par des décennies de sous-investissement et de mauvaise gestion. Les centrales de Deir Ammar et de Zahrani, qui représentent une part importante de la capacité de production nationale, fonctionnent à moins de 50 % de leur potentiel en raison de turbines vieillissantes et d’un manque d’entretien. Selon un rapport de l’American University de Beyrouth, près de 45 % de l’électricité produite est perdue dans le réseau en raison de connexions illégales, de compteurs trafiqués et de défaillances techniques. « Le réseau est instable parce que la production est trop faible pour maintenir une fréquence constante », explique Marc Ayoub, chercheur en énergie à l’université, dans une interview à Al Akhbar en 2024.
Les turbines, datant pour la plupart des années 1980 et 1990, sont mal adaptées aux carburants de mauvaise qualité souvent utilisés pour réduire les coûts. Les pannes fréquentes, comme celles survenues à Deir Ammar en octobre 2021, ont paralysé le réseau national, laissant des hôpitaux et des infrastructures critiques sans électricité. Les tentatives de modernisation, comme l’accord de 3 milliards de dollars signé avec General Electric en 2010 pour fournir des turbines à gaz multifuel, n’ont pas donné les résultats escomptés en raison de la corruption et des retards dans l’exécution.
La crise énergétique a également un impact environnemental et sanitaire dramatique. Les centrales fonctionnant au fioul lourd et les générateurs diesel privés, qui compensent l’absence d’électricité publique, émettent des polluants responsables de milliers de morts prématurées chaque année, selon Greenpeace. La dépendance aux combustibles fossiles, combinée à l’absence de régulation dans le secteur des générateurs privés, aggrave la pollution de l’air, particulièrement dans les zones urbaines comme Beyrouth et Tripoli.
Les implications géopolitiques : une résilience menacée par le conflit
La situation énergétique du Liban est inextricablement liée à la géopolitique régionale. Les tensions dans le Sud, où les affrontements entre Hezbollah et Israël se sont intensifiés jusqu’au cessez-le-feu de novembre 2024, exposent le pays à des risques accrus. Les infrastructures énergétiques, déjà fragiles, sont des cibles potentielles en cas de conflit prolongé. Les barges flottantes turques, si elles sont réintroduites, pourraient être vulnérables aux frappes aériennes, comme l’ont montré les attaques israéliennes sur des infrastructures lors des hostilités de 2024. De plus, la dépendance au fioul irakien, acheminé via des routes souvent instables, expose le Liban à des perturbations en cas de crise régionale.
Les projets de diversification énergétique, comme l’accord de 2022 avec l’Égypte et la Jordanie pour importer du gaz via le gazoduc arabe, sont au point mort en raison des sanctions américaines sur la Syrie, par où transite le réseau. Cet accord, qui aurait pu fournir 10 % de la demande électrique libanaise, illustre les obstacles géopolitiques à une véritable réforme énergétique. « Sans stabilité régionale, aucun projet énergétique ne peut aboutir », note un analyste cité dans Annahar en 2025.
La dépendance énergétique renforce également l’influence de certains acteurs régionaux, notamment l’Iran. En 2021, Hezbollah a importé du fioul iranien via la Syrie pour pallier les pénuries, une opération largement perçue comme un coup politique. Bien que limitée, cette initiative a illustré la capacité d’acteurs non étatiques à combler les lacunes de l’État, au risque de renforcer leur emprise sur le pays.
Vers une sortie de crise ? Les défis d’une réforme énergétique
Face à ce piège énergétique, des solutions à long terme sont indispensables, mais elles se heurtent à des obstacles structurels. La transition vers les énergies renouvelables, bien que prometteuse, reste embryonnaire. En 2019, les énergies renouvelables ne représentaient que 7,83 % de la production électrique, principalement via l’hydroélectricité. Le potentiel solaire et éolien, abondant au Liban, est sous-exploité en raison du manque d’investissements et de volonté politique. La loi de 2023 sur la production d’énergie renouvelable décentralisée, qui autorise les producteurs privés à se connecter au réseau, n’a pas encore été mise en œuvre, freinée par la paralysie politique.
Les réformes exigées par le Fonds monétaire international (FMI), comme l’augmentation des tarifs d’électricité et la création d’une autorité indépendante de régulation, sont également bloquées par des luttes de pouvoir entre factions politiques. « Les élites bénéficient du statu quo », souligne Adnan Mazarei, ancien directeur adjoint du FMI pour le Moyen-Orient, dans une analyse récente. Les compagnies de générateurs privés, un secteur de plusieurs milliards de dollars, freinent également les réformes, profitant de l’absence de régulation pour maintenir leur emprise.
Une résilience à l’épreuve
Le piège énergétique libanais, fait de dépendance au fioul irakien, de solutions temporaires comme les contrats turcs et d’infrastructures défaillantes, met en péril la résilience du pays. En cas de conflit prolongé dans le Sud, les vulnérabilités du secteur électrique pourraient plonger le Liban dans une crise encore plus profonde, avec des conséquences dramatiques pour la population. Les initiatives citoyennes, comme les panneaux solaires installés dans les quartiers défavorisés, montrent une volonté de pallier les défaillances de l’État, mais elles ne peuvent compenser l’absence d’une stratégie nationale cohérente.
Pour sortir de ce piège, le Liban doit investir dans des infrastructures modernes, diversifier ses sources d’énergie et réduire sa dépendance aux importations. Cela nécessite une volonté politique forte, une coopération régionale stable et un soutien international. En attendant, les Libanais continuent de vivre dans l’obscurité, payant le prix d’un système énergétique au bord de l’effondrement. Comme le résume un habitant de Beyrouth cité dans Al Akhbar : « On vit avec des promesses de lumière, mais tout ce qu’on a, c’est des factures et des pannes. »



