Les entreprises familiales au Liban, qui représentent une part significative de l’économie, sont souvent perçues comme un moteur de stabilité économique. Cependant, ces entreprises jouent également un rôle crucial dans la fuite des cerveaux, en raison de leur structure fermée et de leur résistance au changement. Cette situation pousse des milliers de talents libanais à quitter le pays chaque année, exacerbant la crise économique et sociale. Voici comment ces entreprises freinent l’innovation, encouragent l’exil des talents, et ce qui pourrait être fait pour les réformer.
1. Frein à l’Innovation : La Structure Fermée des Entreprises Familiales
Les entreprises familiales au Liban sont souvent dirigées par des générations successives de membres de la famille. Cela crée une structure de gestion centralisée où le pouvoir est concentré entre les mains de quelques individus. Ce modèle entrave l’innovation, car ces entreprises sont souvent réticentes à accepter des changements ou à adopter de nouvelles technologies.
Exemple de Talents Qui Ont Quitté le Liban
Plusieurs talents libanais ont dû quitter le pays à cause de ce système fermé. Parmi eux :
- Hadi Partovi, un entrepreneur et investisseur technologique qui a grandi au Liban avant de déménager aux États-Unis. Il est le co-fondateur de Code.org, une organisation qui promeut l’enseignement de la programmation informatique. Partovi a déclaré dans une interview qu’il n’aurait pas pu atteindre son potentiel en restant au Liban, en raison des opportunités limitées dans le secteur technologique.
- Nadine Hachach-Haram, une chirurgienne reconstructrice et entrepreneur en technologie médicale, fondatrice de Proximie, une entreprise de télémédecine en plein essor. Hachach-Haram a quitté le Liban pour poursuivre ses études au Royaume-Uni et développer son entreprise technologique, soulignant que le manque d’accès aux financements et l’absence d’un écosystème entrepreneurial dynamique au Liban ont contribué à son départ.
Résistance au Changement
Dans les entreprises familiales, la prise de décisions est souvent longue, car elle passe par les générations précédentes qui privilégient des modèles de gestion traditionnels et éprouvés. Cette inertie décisionnelle empêche les talents de proposer et de mettre en œuvre des idées innovantes, ce qui pousse de nombreux jeunes qualifiés à chercher des opportunités ailleurs.
2. Barrières d’Accès aux Talents Externes : Le Népotisme et le Favoritisme
Le népotisme et le favoritisme sont des pratiques courantes dans les entreprises familiales libanaises, où les postes de direction sont souvent réservés aux membres de la famille ou à des individus ayant des relations personnelles étroites avec ces familles. Cela empêche l’entrée de talents externes, même qualifiés, limitant ainsi la diversité des idées et des compétences.
Exemple Précis de Talent Affected
- Tony Fadell, souvent appelé le « père de l’iPod », est un exemple frappant. Bien qu’il ait des racines libanaises, Fadell a choisi de faire carrière aux États-Unis. Fadell a exprimé dans des entretiens qu’il ne voyait pas comment son ambition d’innovation technologique aurait pu être réalisée dans l’environnement familial d’affaires traditionnel libanais.
Ce manque de diversité et de dynamisme conduit à une stagnation dans l’innovation, car l’entreprise ne peut pas bénéficier de perspectives extérieures. Pour les talents qualifiés qui ne sont pas issus de ces cercles familiaux, les opportunités de carrière sont rares, les incitant à quitter le Liban pour des économies où les compétences sont valorisées indépendamment des relations familiales.
3. Absence de Financement pour l’Innovation et les Start-ups
Les entreprises familiales libanaises concentrent une grande partie des ressources financières, mais elles sont souvent réticentes à investir dans des initiatives innovantes ou des start-ups technologiques, préférant se concentrer sur des secteurs traditionnels tels que l’immobilier et le commerce. Cela crée un environnement où les start-ups et les jeunes entrepreneurs n’ont pas accès aux fonds nécessaires pour lancer et développer leurs entreprises.
Exemple : Paul Rustom, entrepreneur technologique
- Paul Rustom, un ingénieur libanais et entrepreneur, a quitté le Liban pour fonder une entreprise technologique en Europe. Il a cité le manque d’accès au capital-risque et l’absence de soutien institutionnel comme l’une des raisons principales de son départ. Rustom a trouvé en Europe un écosystème plus favorable pour l’innovation technologique.
4. Solutions pour Réformer les Entreprises Familiales et Encourager l’Innovation
Pour freiner la fuite des talents et encourager l’innovation, des réformes sont nécessaires dans la manière dont les entreprises familiales fonctionnent au Liban. Voici quelques méthodes qui pourraient aider à réformer ces entreprises et à encourager la rétention des talents :
a. Ouverture du Capital et Accès à la Bourse
L’une des principales réformes serait l’ouverture du capital des entreprises familiales. En permettant aux entreprises familiales d’ouvrir leur capital à des investisseurs extérieurs via une introduction en bourse (IPO), cela encouragerait l’adoption de pratiques de gestion plus professionnelles, améliorerait la transparence et permettrait de lever des fonds pour des projets innovants.
Exemple de Réforme : La Bourse de Dubaï (DFM)
La DFM a introduit des mesures pour encourager les entreprises familiales à s’introduire en bourse, offrant des incitations fiscales et un accès plus facile aux capitaux. Des entreprises familiales qui étaient traditionnellement fermées se sont ouvertes au marché, leur permettant d’innover et de croître grâce à l’apport de capitaux extérieurs.
b. Création d’un Écosystème de Capital-Risque et de Fonds d’Investissement
Le Liban doit mettre en place un écosystème de capital-risque pour soutenir les start-ups innovantes et les jeunes entrepreneurs. Les entreprises familiales peuvent jouer un rôle en devenant des investisseurs institutionnels dans des fonds de capital-risque, en partageant leurs ressources financières pour encourager le développement de nouvelles idées.
Exemple de Réforme : Le Fonds de l’Innovation en France (Bpifrance)
Le fonds d’investissement français, soutenu par l’État, investit dans des start-ups et des PME innovantes. Les entreprises familiales pourraient également contribuer à un tel fonds au Liban, facilitant ainsi l’accès des jeunes entrepreneurs à des capitaux pour innover.
c. Encourager la Diversification de la Gouvernance d’Entreprise
Les entreprises familiales doivent adopter des pratiques de gouvernance plus ouvertes en intégrant des talents extérieurs dans leurs comités de direction. Cela permettrait une diversification des idées et des perspectives, favorisant l’innovation et réduisant la dépendance aux seuls membres de la famille.
Exemple de Réforme : Les Entreprises Familiales Suisses
En Suisse, de nombreuses entreprises familiales ont diversifié leur gouvernance en intégrant des dirigeants externes, ce qui a permis d’améliorer leur compétitivité et d’encourager l’innovation. Cela peut servir de modèle pour les entreprises familiales libanaises.
Un Besoin Urgent de Réformes
Les entreprises familiales, bien qu’elles jouent un rôle central dans l’économie libanaise, freinent l’innovation et encouragent l’exil des talents en raison de leur structure fermée et de leur résistance au changement. Pour inverser cette tendance, il est essentiel de réformer ces entreprises en ouvrant leur capital, en améliorant leur gouvernance, et en soutenant l’innovation via des fonds d’investissement dédiés. Ces réformes permettraient non seulement de dynamiser l’économie libanaise, mais aussi de créer un environnement plus favorable à la rétention des talents, assurant ainsi un avenir plus prospère pour le Liban.
Sources :
- Banque mondiale, World Development Report (2020).
- UNDP Lebanon, The Impact of Brain Drain on Lebanon (2021).
- OCDE, Migration of Highly Skilled Workers in Lebanon (2019).
- Interview avec Hadi Partovi, Code.org (2021).





