Dans les ruelles animées de Beyrouth, où les générateurs grondent pour pallier les coupures d’électricité, une autre crise, moins visible mais tout aussi pressante, se joue : celle des travailleurs étrangers, dont près de 250 000 domestiques vivent sous le joug du système controversé de la kafala. En août 2025, le ministère du Travail libanais a annoncé des mesures visant à réguler ce secteur, avec des inspections ciblées et des sanctions contre les agences non conformes. Mais ces efforts, bien qu’ambitieux, se heurtent à une réalité complexe : une économie en lambeaux, une sécheresse historique, et des tensions sécuritaires persistantes. Entre espoirs de réforme et risques d’une crise humanitaire aggravée, le sort de ces travailleurs incarne les défis d’une nation en quête de stabilité.
Une société sous tension : le poids du système de la kafala
Le Liban abrite environ 250 000 travailleurs domestiques étrangers, principalement des femmes originaires d’Afrique et d’Asie, selon les estimations de l’ONG Legal Action Worldwide. Ces travailleurs, souvent employés dans des foyers pour des tâches ménagères ou de soin, sont soumis au système de la kafala, un mécanisme de parrainage qui lie leur statut légal à leur employeur. Comme le souligne Legal Action Worldwide, « la kafala donne aux employeurs un contrôle quasi total sur l’emploi et le statut des travailleurs étrangers ». Ce système, critiqué pour ses abus, prive les travailleurs de protections fondamentales, les exposant à des conditions de travail précaires, voire à des formes modernes d’esclavage.
La crise économique depuis 2019 a aggravé leur vulnérabilité. La dévaluation de la livre, qui a perdu plus de 98 % de sa valeur, a réduit les salaires réels à des niveaux dérisoires, tandis que l’inflation, bien qu’en baisse (-79,6 % en 2024 selon Byblos Bank), a fait grimper le coût de la vie. Les travailleurs domestiques, souvent payés en livres, peinent à subvenir à leurs besoins ou à envoyer de l’argent à leurs familles. Parallèlement, la sécheresse historique de 2025, avec une chute de 50 % des précipitations, a accentué les difficultés d’accès à l’eau potable, touchant particulièrement les communautés vulnérables, dont les travailleurs étrangers vivant dans des conditions précaires. Wash sector Lebanon rapporte que 1,85 million de personnes, incluant ces travailleurs, sont exposées à des risques sanitaires accrus, notamment des maladies hydriques.
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Les tensions sociales s’amplifient dans ce contexte. Les travailleurs étrangers, souvent perçus comme une concurrence par une population locale confrontée au chômage, sont parfois victimes de discriminations. Pourtant, leur rôle dans des secteurs essentiels – soins, ménage, agriculture – reste indispensable, surtout dans un pays où les services publics sont défaillants. La régulation annoncée par le ministère du Travail vise à répondre à ces défis, mais sa mise en œuvre soulève des questions.
Les efforts de régulation : un pas en avant, deux pas en arrière ?
En août 2025, le ministère du Travail a lancé une série de mesures pour réguler le marché du travail, avec un focus particulier sur les travailleurs étrangers. Des inspections ont ciblé 32 établissements, aboutissant à 42 rapports et 22 avertissements, selon Bank Audi. À partir du 1er septembre, les campagnes d’inspection seront médiatisées, et les entreprises en infraction devront assumer leurs responsabilités. Les agences employant des travailleurs domestiques ont été sommées de régulariser leurs statuts, avec une date limite fixée à juillet 2025. Environ 25 % des agences restent non conformes, et le ministère prévoit de suspendre leurs activités dès septembre.
Ces mesures visent à formaliser un secteur gangréné par l’informalité. Le ministre a également annoncé des accords avec les pays d’origine des travailleurs pour encadrer leurs conditions de travail et leurs droits, offrant un recours en cas de litige. Mais ces initiatives se heurtent à des obstacles majeurs. D’abord, la capacité d’application est limitée par un système administratif affaibli par des années de crise. Ensuite, le système de la kafala, profondément enraciné, résiste aux réformes. Les employeurs, confrontés à leurs propres difficultés économiques, rechignent à assumer les coûts d’une régularisation. Enfin, les tensions sécuritaires, avec un fragile cessez-le-feu avec Israël signé en novembre 2024, compliquent la mise en œuvre des inspections dans certaines régions.
Le contexte politique n’est pas plus favorable. Malgré la formation d’un gouvernement en février 2025, les réformes structurelles exigées par le Fonds monétaire international (FMI) pour débloquer un programme d’aide patinent. Les élections parlementaires prévues pour mai 2026 accentuent les divisions, et une réunion du Cabinet le 5 septembre 2025, visant à discuter du contrôle exclusif des armes par l’État, pourrait raviver les tensions. Comme le note S&P Global Ratings, « les défis politiques restent substantiels », freinant les efforts pour moderniser le cadre légal du travail.
Une économie dépendante : le rôle des travailleurs étrangers dans un système fragilisé
Les travailleurs étrangers, bien que marginalisés, jouent un rôle clé dans l’économie libanaise. Dans un pays où le chômage est élevé et les salaires nets placent le Liban au 71e rang mondial (8e dans le monde arabe, selon Byblos Bank), ils comblent un vide dans des secteurs essentiels. Mais leur contribution est éclipsée par les fragilités économiques. Les prêts au secteur privé ont chuté de 32,1 % en 2024, à 5,65 milliards de dollars, et les dépôts bancaires ont reculé de 6,4 %, à 88,65 milliards. Cette stagnation du crédit limite les investissements dans des secteurs employant des travailleurs étrangers, comme l’agriculture ou les services.
La dépendance aux remises de la diaspora, estimées à des milliards annuels non comptabilisés, reflète un schéma similaire. Ces flux financent une grande partie des importations (16,9 milliards de dollars en 2024) et comblent un déficit courant projeté à 18 % du PIB pour 2025-2028. Mais cette dépendance expose l’économie à des chocs externes, comme une récession mondiale ou des restrictions migratoires. Les travailleurs étrangers, eux-mêmes dépendants de salaires souvent payés en livres dévaluées, sont doublement vulnérables dans ce système.
La crise énergétique aggrave leur situation. La sécheresse de 2025, avec des réservoirs à des niveaux critiques, réduit l’accès à l’eau et à l’électricité, essentiels pour des conditions de travail décentes. Plus de 44 % de la population dépend de camions-citernes, selon Wash sector Lebanon, une situation qui touche particulièrement les travailleurs vivant dans des logements précaires. L’arrivée de gazole koweïtien en 2025 vise à augmenter l’offre électrique, mais sans réformes pour unifier les tarifs, les coûts restent prohibitifs pour les employeurs et les travailleurs.
Les risques d’une crise humanitaire : santé, malnutrition et tensions sociales
La situation des travailleurs étrangers s’inscrit dans une crise humanitaire plus large. La sécheresse, combinée à des infrastructures défaillantes, accroît les risques sanitaires. Wash sector Lebanon rapporte une hausse des maladies hydriques dans les zones à faible sanitation, où vivent de nombreux travailleurs étrangers. Les données du rapport LIMA 2023-2024 révèlent une augmentation des cas de malnutrition, avec des retards de croissance et des carences en micronutriments chez les enfants, une tendance qui touche aussi les communautés de travailleurs migrants. Ces conditions, aggravées par la crise économique, menacent de déclencher une crise sanitaire majeure.
Les tensions sociales constituent un autre risque. Les travailleurs étrangers, souvent perçus comme une menace pour l’emploi local, sont confrontés à des discriminations croissantes. Dans un contexte où la cohésion sociale est fragilisée par des divisions communautaires et des pressions économiques, les efforts de régulation pourraient paradoxalement exacerber ces tensions si les employeurs locaux se sentent lésés. La réunion du Cabinet du 5 septembre 2025 sur le contrôle des armes pourrait, si elle échoue, raviver les tensions régionales, rendant les travailleurs étrangers encore plus vulnérables dans les zones instables.
Un besoin urgent de réformes : vers une protection durable des travailleurs
Face à ces défis, les mesures de régulation du ministère du Travail, bien qu’encourageantes, restent insuffisantes. La réforme du système de la kafala, réclamée par les ONG, nécessite un cadre légal plus robuste, aligné sur les normes internationales du travail. Les accords bilatéraux annoncés avec les pays d’origine des travailleurs sont un pas dans la bonne direction, mais leur mise en œuvre dépend de la capacité administrative, affaiblie par des années de crise. Le prêt de 250 millions de dollars de la Banque mondiale, signé en août 2025 pour la reconstruction, pourrait financer des améliorations des infrastructures sociales, mais ses décaissements (100 millions en 2026 et 2027, 50 millions en 2028) sont conditionnés à des progrès politiques.
L’aide internationale est cruciale. Des organisations comme l’ONU et la JICA, déjà actives dans l’éducation et la reconstruction, pourraient étendre leur soutien aux programmes de protection des travailleurs. Mais comme le souligne S&P, « l’absence de données fiables et les contraintes administratives compliquent les prévisions », limitant la capacité à planifier des réformes efficaces. Une coordination accrue entre le gouvernement, les ONG et les partenaires internationaux est nécessaire pour éviter une crise humanitaire.
Une lueur d’espoir dans un horizon incertain
En 2025, les travailleurs étrangers au Liban incarnent les paradoxes d’un pays en crise : indispensables à l’économie, ils sont marginalisés par un système défaillant. Les efforts de régulation, bien que prometteurs, se heurtent à des blocages politiques, une économie sous perfusion, et une sécheresse qui aggrave les vulnérabilités. Sans une réforme profonde de la kafala, un renforcement des infrastructures, et une stabilisation politique, le Liban risque une crise humanitaire d’ampleur. Pourtant, des initiatives comme les accords bilatéraux et le soutien international offrent une lueur d’espoir. Dans un contexte géopolitique instable, marqué par un cessez-le-feu fragile et des élections imminentes, le Liban doit agir vite pour transformer ces efforts en une protection durable de ses travailleurs étrangers, sous peine de voir les tensions sociales et humanitaires s’aggraver.



