Depuis l’indépendance du Liban, la Syrie a constamment cherché à maintenir une influence sur son voisin. Le concept de « Grande Syrie », prôné dès les années 1940, a été une justification idéologique pour l’ingérence de Damas. Cette mainmise s’est manifestée de manière encore plus flagrante après la guerre civile libanaise, alors que le pays était ravagé et que la Syrie était vue comme un arbitre incontournable. L’espionnage, en tant qu’outil de domination, est devenu un pilier central de cette stratégie, avec les services de renseignement syriens, les redoutés Moukhabarat, jouant un rôle omniprésent dans la vie politique, militaire et sociale libanaise.
L’occupation militaire syrienne, officialisée par les Accords de Taëf en 1989, a offert une couverture parfaite pour ces opérations de surveillance. La mainmise syrienne ne se limitait pas à la domination militaire ; elle s’exerçait aussi dans les coulisses, où les espions manipulaient, surveillaient et parfois éliminaient ceux qui représentaient une menace pour le contrôle de Damas.
Un réseau d’espionnage tentaculaire
Les services syriens étaient omniprésents au Liban, et leur réseau d’espionnage était organisé avec une efficacité redoutable. En s’infiltrant dans toutes les institutions libanaises, y compris l’armée et les services de sécurité, les Moukhabarat se sont assurés une vision complète de la société. Des politiciens aux journalistes, en passant par les chefs religieux et les chefs de milices, personne n’échappait à leur surveillance. L’espionnage téléphonique était monnaie courante, tout comme l’utilisation de milliers d’informateurs locaux, parfois recrutés par la contrainte ou attirés par des promesses de récompenses financières. Cette toile complexe rendait toute opposition difficile, voire suicidaire.
Les médias étaient particulièrement ciblés. Les journalistes qui critiquaient ouvertement la présence syrienne faisaient souvent l’objet de menaces, de harcèlement, voire d’assassinats. Parmi les plus tristement célèbres, on peut citer Samir Kassir, dont la voix critique s’est éteinte en 2005 lorsqu’une voiture piégée l’a tué dans le quartier d’Achrafieh. Ce climat de peur instauré par les services syriens a durablement marqué le paysage médiatique libanais, réduisant au silence de nombreuses voix dissidentes.
Les méthodes brutales des Moukhabarat
Contrairement aux agences occidentales ou israéliennes, souvent plus subtiles dans leurs approches, les services syriens étaient connus pour leur brutalité. Les interrogatoires sous torture étaient une méthode courante pour extraire des informations ou pour dissuader toute rébellion contre l’autorité syrienne. De nombreuses personnalités politiques et militaires libanaises furent enlevées et transférées en Syrie, où elles disparurent à jamais dans les prisons syriennes, comme la tristement célèbre prison de Mezzeh.
Les Moukhabarat utilisaient également des campagnes de désinformation pour semer la discorde entre les factions libanaises. Ces rumeurs savamment orchestrées alimentaient les rivalités intercommunautaires, affaiblissant ainsi les mouvements politiques susceptibles de s’opposer à l’hégémonie syrienne. Les chefs religieux, en particulier dans les communautés druzes et sunnites, faisaient l’objet d’une attention particulière. Par exemple, les chefs religieux sunnites proéminents qui tentaient de rallier une opposition nationale étaient systématiquement surveillés, leurs moindres mouvements rapportés à Damas.
Les grandes affaires d’espionnage syrien
Plusieurs affaires d’espionnage et d’assassinats orchestrés ou facilités par la Syrie ont marqué l’histoire récente du Liban. L’assassinat de Bachir Gemayel en 1982 reste l’un des épisodes les plus sombres de cette période. Bien que la responsabilité directe des Moukhabarat dans cet assassinat ne soit pas prouvée, les liens entre la Syrie et les groupes qui ont mené l’attentat restent suspectés. La disparition de figures politiques libanaises, notamment celles transférées en Syrie, est un autre aspect sombre de l’espionnage syrien. On estime que des centaines de Libanais ont été arrêtés par les services syriens entre 1975 et 2005, certains simplement pour leur opposition idéologique ou leur appartenance à des factions anti-syriennes.
L’assassinat de Rafic Hariri en 2005 représente une culmination tragique des tensions entre le Liban et la Syrie. Bien que la responsabilité directe des services syriens ait été débattue au Tribunal spécial pour le Liban, cet événement a catalysé la révolution du Cèdre, forçant la Syrie à retirer ses troupes. Ce retrait a marqué un affaiblissement significatif des réseaux d’espionnage syriens au Liban, mais l’héritage des Moukhabarat continue de hanter le pays.
Un héritage empoisonné
Malgré leur retrait officiel, les réseaux syriens n’ont jamais complètement disparu. Le Hezbollah, principal allié de la Syrie au Liban, a repris en partie le rôle de surveillance et de contrôle qu’exerçaient les Moukhabarat, en particulier dans les régions pro-syriennes. L’influence syrienne s’exerce désormais de manière plus discrète, mais reste perceptible à travers les alliances politiques et militaires.



