Le 26 janvier 1980, un chapitre décisif s’est ouvert au Proche-Orient avec l’échange officiel d’ambassadeurs entre Israël et l’Égypte, formalisant des relations diplomatiques entre ces deux États voisins et anciens adversaires. Cet acte, intervenu seize mois après les accords de Camp David de septembre 1978, a représenté la première reconnaissance mutuelle entre un pays arabe et Israël depuis la fondation de ce dernier en 1948. À Jérusalem, l’ambassadeur égyptien Eliahu Ben-Elissar a remis ses lettres de créance au président Yitzhak Navon, tandis qu’au Caire, son homologue israélien Saad Mortada a fait de même auprès du président Anouar el-Sadate. Diffusées par les télévisions internationales, ces cérémonies ont symbolisé la fin d’un état de belligérance qui avait conduit à quatre guerres dévastatrices – celles de 1948, 1956, 1967 et 1973 –, mais elles ont aussi révélé les fissures profondes dans le monde arabe, où l’Égypte s’est retrouvée isolée pour avoir brisé le consensus anti-israélien. Dans le cadre de la Guerre froide, où les États-Unis et l’Union soviétique rivalisaient pour dominer la région, cette normalisation a été perçue comme une victoire américaine, mais elle a aussi mis en lumière les limites d’un processus de paix qui, dès ses débuts, a négligé des aspects cruciaux, notamment le volet palestinien des accords de Camp David, largement ignoré par Israël par la suite. Les cérémonies, menées sous une sécurité renforcée, ont reflété les résistances internes et régionales persistantes, préfigurant des décennies de relations bilatérales marquées par une paix froide et des tensions récurrentes.
Les fondations contestées des accords de Camp David
Les accords de Camp David, signés le 17 septembre 1978 après treize jours de négociations intenses à la résidence présidentielle américaine dans le Maryland, ont été le fruit d’une médiation orchestrée par le président Jimmy Carter. Invités par ce dernier, le premier ministre israélien Menahem Begin et le président égyptien Anouar el-Sadate, accompagnés de leurs délégations, ont débattu des enjeux les plus sensibles. Les discussions, souvent houleuses, se sont concentrées sur le retrait israélien de la péninsule du Sinaï, occupée depuis la guerre des Six Jours en 1967, et sur la reconnaissance mutuelle des deux États. Begin, fondateur du Likoud et ardent défenseur des implantations juives dans les territoires occupés, a consenti à un retrait échelonné du Sinaï en échange d’une paix sécurisée et de garanties sur les frontières. Sadate, confronté à une économie égyptienne ravagée par les conflits successifs – avec une dette extérieure dépassant les 20 milliards de dollars et une inflation galopante –, visait principalement la récupération de ce territoire riche en ressources pétrolières et stratégiques.
Les accords se divisaient en deux cadres distincts, révélant dès l’origine une asymétrie qui allait miner leur portée. Le premier cadre, dédié à la paix bilatérale entre l’Égypte et Israël, détaillait un retrait israélien en trois phases : une première évacuation immédiate d’une zone tampon, suivie d’un repli progressif jusqu’en avril 1982, avec le démantèlement des implantations israéliennes comme Yamit. En contrepartie, l’Égypte s’engageait à reconnaître Israël, à cesser toute hostilité et à normaliser les relations diplomatiques, économiques et culturelles. Des annexes précisaient les mécanismes de sécurité : zones démilitarisées limitées à l’armement égyptien dans le Sinaï, survols aériens israéliens autorisés et une force multinationale d’observation pour veiller au respect des termes. Le second cadre, plus ambitieux mais vite relégué, concernait un règlement global du conflit israélo-arabe, incluant une autonomie pour les Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza. Ce volet prévoyait des négociations tripartites – Égypte, Israël et Jordanie – pour établir un régime d’autonomie transitoire de cinq ans, menant potentiellement à une solution permanente. Il stipulait un gel des implantations israéliennes pendant cette période et reconnaissait les « droits légitimes du peuple palestinien », une formulation vague qui permettait des interprétations divergentes.
Critiquement, ce volet palestinien, salué comme un pas vers une paix régionale, s’est révélé illusoire. Israël, sous Begin, a interprété les termes de manière restrictive, refusant d’inclure Jérusalem-Est ou de discuter d’un État palestinien. Dès 1979, les implantations en Cisjordanie ont accéléré, passant de 20 à plus de 50 en quelques années, en violation flagrante de l’esprit des accords. Les négociations sur l’autonomie, lancées en mai 1979, se sont enlisées : Israël proposait un contrôle administratif limité aux Palestiniens, sans souveraineté sur les terres ou les ressources en eau, tandis que l’Égypte insistait sur un retrait complet. Sadate, critiqué pour avoir priorisé le Sinaï au détriment des Palestiniens, a suspendu ces pourparlers en 1980, arguant du manque de bonne foi israélienne. Ce non-respect par Israël a non seulement sapé la crédibilité des accords, mais a aussi perpétué l’occupation, alimentant des décennies de conflits, comme les Intifadas de 1987 et 2000. Des observateurs, y compris des diplomates américains impliqués, ont plus tard admis que le cadre palestinien était trop ambigu pour être viable, Carter lui-même regrettant dans ses mémoires de 1982 que Begin ait exploité ces failles pour consolider les territoires occupés.
Le traité de paix formel, signé le 26 mars 1979 sur la pelouse de la Maison-Blanche, a traduit ces cadres en engagements contraignants. Rédigé en arabe, hébreu et anglais, il incluait des protocoles sur les relations économiques – échanges commerciaux, tourisme et coopération agricole – et sur la navigation dans le canal de Suez. Pourtant, dès sa signature, des voix critiques soulignaient l’inégalité : Israël conservait des avantages militaires, comme des stations d’écoute dans le Sinaï jusqu’en 1982, tandis que l’Égypte renonçait à son rôle de leader arabe dans la confrontation avec Israël.
Le contexte géopolitique de la Guerre froide et ses divisions
L’établissement des relations diplomatiques en 1980 s’inscrivait dans une Guerre froide où le Moyen-Orient était un théâtre clé de rivalités entre superpuissances. Les États-Unis, sous Carter, ont vu dans ce traité une occasion de contrer l’expansion soviétique, qui armait la Syrie, l’Irak et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Washington a promis une aide massive : 3 milliards de dollars annuels à Israël pour son arsenal militaire, incluant des chasseurs F-15, et 1,5 milliard à l’Égypte pour moderniser ses forces avec des F-16 et des tanks M60. Cette assistance a transformé l’Égypte en un allié stratégique américain, mais au prix d’une dépendance accrue, critiquée par les nationalistes égyptiens comme une nouvelle forme de tutelle impérialiste.
L’Union soviétique, dirigée par Leonid Brejnev, a condamné les accords comme une « trahison » orchestrée par l’impérialisme américain, renforçant son soutien aux régimes arabes radicaux. Moscou a augmenté ses livraisons d’armes à la Syrie, passant de 500 millions de dollars en 1978 à plus de 2 milliards en 1980, et a soutenu l’OLP de Yasser Arafat, qui dénonçait Sadate comme un « collaborateur ». Cette polarisation a exacerbé les divisions inter-arabes, déjà visibles lors du voyage de Sadate à Jérusalem en novembre 1977. Devant la Knesset, Sadate avait déclaré : « Nous acceptons de vivre avec vous en paix et en justice », un discours historique mais perçu comme une capitulation unilatérale. La Ligue arabe, réunie à Bagdad en novembre 1978 sous l’égide de Saddam Hussein, a suspendu l’Égypte, transféré son siège au Tunis et imposé un boycott économique. Des pays comme l’Arabie saoudite, la Jordanie et le Koweït ont rompu leurs liens diplomatiques, privant l’Égypte de milliards en aides pétrolières. Cet isolement a duré jusqu’en 1989, affaiblissant le panarabisme nassérien et favorisant des alliances régionales fragmentées, comme l’axe syro-iranien émergent.
En Égypte, l’opposition interne était féroce. Les Frères musulmans, dirigés par Omar al-Tilmisani, accusaient Sadate d’abandonner la cause palestinienne, organisant des manifestations qui ont rassemblé des dizaines de milliers au Caire en 1979. Les nasséristes et les communistes, influencés par l’héritage de Gamal Abdel Nasser, voyaient dans les accords une trahison des principes arabes. Sadate a répondu par une répression accrue, arrêtant plus de 1 500 opposants en septembre 1981, mais cela n’a pas empêché son assassinat un mois plus tard par des extrémistes islamistes lors d’un défilé militaire.
Les préparatifs et les cérémonies du 26 janvier
Les mois précédant l’échange d’ambassadeurs ont été marqués par des négociations techniques ardues. Des comités bilatéraux, établis après le traité de 1979, ont réglé les détails pratiques : ouverture de postes-frontières à Rafah et Nitzana, accords sur les échanges commerciaux initiaux de 50 millions de dollars annuels, et protocoles de sécurité pour prévenir les infiltrations. Le 25 février 1979, les premiers vols directs entre Le Caire et Tel-Aviv ont été lancés par El Al et EgyptAir, transportant des délégations officielles et des touristes. Des pactes sur l’eau – partage des ressources du Sinaï – et l’agriculture ont suivi, avec Israël fournissant des technologies d’irrigation en échange de pétrole égyptien des champs d’Abu Rudeis.
Le 26 janvier 1980, les cérémonies simultanées ont été orchestrées avec précision. À Jérusalem, dans la résidence de Beit HaNassi, Ben-Elissar, diplomate israélien né au Maroc et survivant de l’Holocauste, a présenté ses lettres à Navon, déclarant : « C’est le début d’une ère de coopération ». Navon a répondu en arabe et hébreu, évoquant un « pont entre nos peuples ». Au Caire, au palais de Qubba, Mortada a été reçu par Sadate, qui a affirmé : « La paix est un choix courageux pour l’avenir ». Couvertes par 500 journalistes, ces événements ont vu les drapeaux des deux nations flotter ensemble pour la première fois. Cependant, la sécurité était draconienne : en Israël, 2 000 policiers ont été déployés face aux protestations des colons du Goush Emounim, qui scandaient « Trahison du Sinaï » ; en Égypte, des blindés entouraient le palais face aux menaces d’attentats islamistes.
Les ambassades ont ouvert avec des équipes de 20 diplomates chacune, mais les débuts furent tendus : des manifestations au Caire ont forcé l’ambassade israélienne à renforcer ses murs, et des incidents diplomatiques mineurs, comme le refus égyptien d’accréditer des attachés militaires israéliens en 1980, ont révélé les réticences persistantes.
Les répercussions immédiates sur la région
La normalisation a redessiné les équilibres régionaux de manière inégale. Pour Israël, elle a sécurisé sa frontière sud, permettant de redéployer 30 000 troupes vers le Liban et la Syrie. Begin a exploité cette stabilité pour accélérer les implantations en Cisjordanie, passant de 7 000 colons en 1977 à 20 000 en 1983, en dépit des engagements de Camp David. En Égypte, la récupération du Sinaï a boosté l’économie : le tourisme a repris, générant 500 millions de dollars annuels dès 1982, et les aides américaines ont financé des infrastructures comme le barrage d’Assouan. Pourtant, l’isolement arabe a coûté cher : perte de 2 milliards en aides saoudiennes, boycotts commerciaux qui ont réduit les exportations de 20 % en 1980.
Critiquement, l’impact sur les relations inter-arabes a été dévastateur. La suspension de l’Égypte par la Ligue arabe a fragmenté le front uni, favorisant des rivalités : la Syrie de Hafez al-Assad a renforcé son alliance avec l’Iran post-révolutionnaire, tandis que l’Irak de Saddam Hussein a lancé la guerre contre l’Iran en septembre 1980, en partie pour combler le vide laissé par l’Égypte. L’OLP, basée au Liban, a vu son soutien arabe diminuer, la rendant vulnérable à l’invasion israélienne de 1982. Cette division a perduré, affaiblissant les négociations collectives arabes et permettant à Israël de négocier bilatéralement, comme avec la Jordanie en 1994.
L’évolution des relations bilatérales
Au fil des ans, les liens se sont consolidés malgré une paix tiède. Le retrait du Sinaï s’est achevé le 25 avril 1982, avec la destruction de Yamit par les bulldozers israéliens devant des caméras, un geste symbolique mais douloureux pour les colons évacués. La dispute sur Taba, une enclave côtière, a duré jusqu’en 1989, résolue par arbitrage international en faveur de l’Égypte. Économiquement, les échanges ont crû : un protocole de 1980 a permis des transactions de 100 millions de dollars, incluant du coton égyptien contre des semences israéliennes. Des vols réguliers ont transporté 50 000 touristes israéliens annuellement vers l’Égypte dans les années 1980.
Sous Hosni Moubarak, successeur de Sadate, les relations sont restées pragmatiques mais distantes. Moubarak a maintenu le traité, mais a refusé des visites officielles en Israël, sauf pour les funérailles de Yitzhak Rabin en 1995. La Force multinationale d’observateurs (MFO), établie en 1981 avec 1 700 soldats de dix nations, a supervisé les zones démilitarisées, rapportant plus de 500 violations mineures entre 1982 et 1990, majoritairement par des bédouins ou des contrebandiers. Des coopérations sécuritaires discrètes ont émergé, comme des échanges d’informations sur le terrorisme islamiste, particulièrement après les attentats du Luxor en 1997 qui ont tué 62 touristes.
Pourtant, la critique persiste sur le non-respect du volet palestinien. Israël n’a jamais gelé les implantations comme prévu, atteignant 100 000 colons en Cisjordanie en 1990. Moubarak a protesté, rappelant son ambassadeur en 1982 et 1988 lors des escalades en territoires occupés, mais sans rompre le traité, soulignant la dépendance égyptienne aux aides américaines.
Les implications pour le processus de paix régional
Les accords de 1980 ont influencé d’autres initiatives, mais avec des limites évidentes. Ils ont pavé la voie aux accords d’Oslo en 1993, où l’Égypte a médiatisé entre Israël et l’OLP, et au traité jordano-israélien de 1994. Cependant, ils ont accentué les fractures arabes : la Syrie a boycotté les pourparlers de Madrid en 1991, exigeant un retrait du Golan, tandis que l’Iran, allié au Hezbollah, a exploité l’isolement égyptien pour étendre son influence au Liban. L’invasion israélienne du Liban en 1982, qui a expulsé l’OLP de Beyrouth, a été facilitée par la neutralité égyptienne, provoquant des condamnations arabes et renforçant les groupes radicaux.
Économiquement, l’Égypte a vu son PIB croître de 5 % annuellement dans les années 1980, grâce à 20 milliards d’aides américaines sur la décennie, finançant des projets comme le métro du Caire. Israël, allégé de la menace sud, a développé son industrie high-tech, exportant pour 5 milliards d’armes en 1990. Des partenariats discrets ont vu le jour, comme des recherches agricoles conjointes sur la désertification du Sinaï.
Les défis persistants et les adaptations
Les relations ont traversé des crises récurrentes. La première Intifada en 1987 a tendu les liens : l’Égypte a rappelé son ambassadeur pour protester contre la répression israélienne, qui a fait plus de 1 000 morts palestiniens. Le traité a tenu, avec des médiations égyptiennes lors des négociations de Camp David II en 2000, échouées sur les questions de Jérusalem et des réfugiés. Sous Ariel Sharon, les incursions à Gaza en 2002 ont provoqué des manifestations au Caire, où 10 000 étudiants ont brûlé des drapeaux israéliens.
Le Printemps arabe de 2011 a testé la résilience : après la chute de Moubarak, Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, a maintenu le traité mais a renforcé les liens avec le Hamas, fermant temporairement l’ambassade israélienne lors de l’opération Pilier de défense en 2012. Abdel Fattah al-Sissi, au pouvoir depuis 2013, a approfondi la coopération sécuritaire, particulièrement contre l’État islamique dans le Sinaï, avec des opérations conjointes rapportées en 2017 impliquant des drones israéliens.
Aujourd’hui, en 2026, ces relations inaugurées il y a 46 ans demeurent un ancrage stratégique. Des exercices militaires trilatéraux avec les États-Unis, comme Bright Star 2025, ont intégré 5 000 soldats égyptiens et israéliens pour des simulations anti-terroristes. En décembre 2025, des pourparlers sur l’eau du Nil ont vu Israël offrir une expertise en desalination à l’Égypte, face aux disputes avec l’Éthiopie sur le barrage de la Renaissance. Les échanges commerciaux ont atteint 500 millions de dollars en 2025, incluant des exportations de gaz égyptien via des pipelines réparés après des sabotages en 2024. Pourtant, des incidents persistent : une fusillade près de Nitzana en octobre 2025 a blessé deux gardes égyptiens, attribuée à des contrebandiers, mais gérée via la hotline militaire établie en 1980. Les ambassades, avec des staffs élargis à 50 personnes, facilitent des discussions sur la sécurité régionale, notamment face aux tensions à Gaza où l’Égypte médiatise des cessez-le-feu avec le Hamas. Des rapports de l’ONU en janvier 2026 notent une augmentation des violations mineures dans le Sinaï, avec 20 cas signalés en 2025, majoritairement liés à des migrations illégales, soulignant les défis continus d’une paix qui, malgré sa longévité, reste fragile face aux dynamiques palestiniennes non résolues.



