Dans un Liban où les ressources naturelles sont perçues comme une lueur d’espoir au milieu d’une crise économique dévastatrice, le manque de transparence dans la gestion du dossier de l’exploration gazière du bloc maritime 9 soulève des inquiétudes croissantes. Lors d’une réunion périodique tenue sous la présidence de son coordinateur général, Maroun el-Khaouli, l’Alliance libanaise pour la bonne gouvernance (ALBG) a tiré la sonnette d’alarme face à la persistance d’un voile de secret entourant les négociations entre le gouvernement libanais et TotalEnergies, ainsi que la visite récente et peu éclaircie du ministre de l’Énergie et de l’Eau, Joe Saddi, à Paris. Ces pratiques, dénoncées comme une violation des principes de transparence, menacent, selon l’Alliance, la souveraineté nationale et les droits des générations futures.
Une réunion pour évaluer un dossier opaque
L’Alliance libanaise pour la bonne gouvernance, un collectif d’acteurs de la société civile engagé dans la défense de la transparence, s’est réunie pour passer en revue les derniers développements liés à l’exploration du gaz dans le bloc 9, une zone offshore stratégique au large des côtes libanaises. Ce bloc, exploité par un consortium dirigé par TotalEnergies aux côtés d’Eni et de QatarEnergy, est au cœur d’espoirs économiques depuis la signature des accords d’exploration en 2018. Cependant, plus d’un an après le début des forages en août 2023, l’opacité entourant ce dossier persiste, alimentant les soupçons.
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Maroun el-Khaouli, coordinateur général de l’Alliance, a qualifié cette réunion de « session d’évaluation globale », aboutissant à des conclusions alarmantes. « La gestion secrète des négociations constitue une atteinte grave aux droits du peuple libanais », a-t-il déclaré dans un communiqué post-réunion. Selon lui, le gouvernement et TotalEnergies maintiennent une confidentialité qui contrevient non seulement à la loi libanaise sur la transparence dans le secteur pétrolier et gazier, mais aussi aux engagements pris par le Liban dans le cadre de l’Initiative pour la transparence des industries extractives (EITI), à laquelle le pays a adhéré pour renforcer la gouvernance de ses ressources.
Une visite à Paris sous le sceau du secret
Un point de friction majeur soulevé par l’Alliance concerne la récente visite du ministre de l’Énergie et de l’Eau, Joe Saddi, à Paris, où il a rencontré des responsables de TotalEnergies. Ni le contenu de ces discussions ni leurs objectifs n’ont été rendus publics, ce que Khaouli considère comme une « violation claire » des principes de transparence. « Cette visite, ainsi que les réunions non déclarées avec TotalEnergies au Liban, renforcent l’impression d’un processus suspect qui met en péril notre richesse nationale », a-t-il ajouté. L’absence d’informations sur ces échanges alimente les craintes d’une gestion opaque, voire d’une compromission des intérêts libanais au profit d’agendas étrangers.
Cette opacité intervient dans un contexte où TotalEnergies a déjà suscité des critiques pour son retard dans la remise du rapport technique sur les résultats du forage du bloc 9. Plus d’un an après le début des opérations, ce document, essentiel pour évaluer la viabilité commerciale des ressources gazières, n’a toujours pas été livré. L’Alliance voit dans ce retard une tentative délibérée de masquer des informations cruciales, soulignant que les justifications avancées par la compagnie – difficultés techniques ou instabilité sécuritaire – manquent de crédibilité.
TotalEnergies accusée de manquements contractuels
L’Alliance n’a pas mâché ses mots en accusant TotalEnergies de violer ses engagements contractuels et de porter atteinte à la souveraineté libanaise. Selon Khaouli, le retard dans la publication du rapport technique n’est pas un simple contretemps, mais le reflet de « pressions politiques servant des agendas extérieurs ». Il a rappelé que ce manque de clarté ramène le Liban « à l’époque des accords secrets », une pratique que l’adhésion à l’EITI était censée éradiquer. « Nous avons progressé vers plus de transparence, mais ce qui se passe aujourd’hui nous ramène au règne de la corruption et de la suspicion », a-t-il déploré.
Les soupçons autour de TotalEnergies ne sont pas nouveaux. Dès octobre 2023, des experts et des responsables libanais avaient remis en question les résultats préliminaires du forage, qui n’avaient révélé aucune quantité commercialement viable de gaz. Certains ont suggéré que la compagnie pourrait avoir cédé à des pressions géopolitiques, notamment dans le cadre de l’accord maritime de 2022 avec Israël, pour limiter les découvertes dans les eaux libanaises. Bien que ces allégations restent spéculatives, l’absence de transparence ne fait qu’amplifier les doutes.
Une série de revendications urgentes
Face à cette situation, l’Alliance libanaise pour la bonne gouvernance a formulé une liste de revendications précises pour rétablir la confiance dans la gestion du dossier gazier :
- Publication immédiate du rapport technique sur le bloc 9 et ouverture d’une enquête indépendante pour élucider les raisons de son retard.
- Divulgation complète des détails des réunions entre les responsables libanais et TotalEnergies, y compris celles tenues à Paris par le ministre Saddi.
- Révision des contrats avec les compagnies étrangères, avec imposition de pénalités pour tout manquement et résiliation des accords avec celles qui ne respectent pas leurs obligations.
- Transition vers des entreprises spécialisées et indépendantes, loin de l’influence des géants pétroliers soupçonnés de prioriser des agendas politiques sur les intérêts libanais.
Ces demandes visent à garantir que les ressources naturelles, considérées comme un bien public, ne soient pas dilapidées ou exploitées au détriment des citoyens. « Les richesses du sous-sol appartiennent au peuple, pas aux gouvernements successifs », a insisté Khaouli, avertissant que toute gestion en dehors du cadre légal serait perçue comme une « trahison de la confiance publique ».
Un enjeu national dans un contexte de crise
Le dossier du bloc 9 revêt une importance cruciale pour le Liban, un pays en quête d’une bouée de sauvetage économique après des années de collapse financier. Avec une monnaie dévaluée à près de 89 000 livres par dollar au marché parallèle et une population dont plus de 80 % vit sous le seuil de pauvreté, l’exploitation potentielle de gisements gaziers est vue comme une opportunité de relance. Pourtant, l’opacité actuelle risque de compromettre cette perspective, renforçant le sentiment d’abandon parmi les Libanais.
La visite de Joe Saddi à Paris et les réunions secrètes avec TotalEnergies s’inscrivent dans un climat régional tendu, marqué par les répercussions des frappes israéliennes de 2024 contre le Hezbollah et la chute du régime syrien. Ces facteurs géopolitiques pourraient influencer les décisions de TotalEnergies, une multinationale opérant dans un équilibre délicat entre intérêts économiques et pressions politiques internationales.
Une société civile en alerte
L’Alliance a promis de ne pas relâcher sa vigilance. « Nous continuerons à suivre ce dossier jusqu’à ce que toute la lumière soit faite », a conclu Khaouli, appelant à une mobilisation citoyenne pour protéger les ressources nationales. Cette position reflète une frustration plus large face à une classe dirigeante accusée de sacrifier les intérêts collectifs sur l’autel de tractations opaques.
En conclusion, l’opacité entourant les négociations avec TotalEnergies sur le bloc 9 met en péril les espoirs d’un redressement économique basé sur les ressources gazières du Liban. Entre le retard du rapport technique, les réunions secrètes et les soupçons de pressions externes, l’Alliance libanaise pour la bonne gouvernance sonne l’alarme sur un dossier qui pourrait devenir un symbole de plus de la gouvernance défaillante du pays. À l’heure où le Liban a désespérément besoin de transparence et de responsabilité, cette affaire teste la capacité des institutions à défendre les droits d’un peuple épuisé par les crises.



