Un principe réaffirmé au sommet de l’État
Le message est revenu plusieurs fois ces dernières semaines, porté aussi bien par la présidence que par l’état-major : la force armée doit relever de l’État et de lui seul. Dans un Liban où la sécurité nationale se joue autant sur la scène interne que sur les frontières, cette affirmation n’est pas anodine. Elle survient dans un climat marqué par une succession d’incidents frontaliers, des tensions politiques internes et une pression internationale constante sur la question du désarmement des groupes armés. L’argument avancé est simple : un pays ne peut défendre ses frontières et assurer la sécurité de ses citoyens qu’à travers une chaîne de commandement unique et légale.
Une réalité sécuritaire fragmentée
Si le principe paraît évident, sa mise en œuvre se heurte à un terrain complexe. Plusieurs régions restent marquées par la présence de formations armées qui ne relèvent pas de l’armée nationale. Dans certaines zones, elles sont intégrées au tissu local depuis des décennies, assurant une partie de la sécurité, mais aussi entretenant des arsenaux indépendants. L’état-major sait qu’il ne peut ignorer ces réalités, au risque de provoquer des frictions dangereuses. La feuille de route qui se dessine privilégie une approche graduelle : renforcer la présence de l’armée, occuper le terrain, et créer les conditions d’un transfert volontaire des armes.
Le Sud, terrain de vérité
C’est dans le Sud que la doctrine du monopole des armes sera jugée. Les unités déployées y font face à une double mission : assurer la sécurité des habitants et maintenir un équilibre fragile avec des acteurs armés déjà implantés. Les patrouilles régulières, les postes d’observation et la coordination avec les forces de sécurité intérieure sont renforcés, mais les marges de manœuvre restent limitées. La surveillance des axes menant aux zones frontalières fait partie des priorités, tout comme le contrôle des points de passage secondaires, souvent utilisés pour transporter du matériel.
Un déficit capacitaire assumé mais problématique
L’armée n’ignore pas ses propres limites. Ses capacités, bien que renforcées par des aides extérieures ponctuelles, ne permettent pas encore un déploiement complet et permanent sur tout le territoire. Les responsables parlent de manque d’effectifs, de déficit en carburant pour les patrouilles motorisées, et de difficultés logistiques à maintenir un maillage serré dans les régions montagneuses ou frontalières. Les discussions internes mettent en avant la nécessité de renouveler certains équipements critiques, de moderniser les communications et de renforcer le renseignement opérationnel.
La frontière comme enjeu central
Au-delà du Sud, le contrôle des frontières avec la Syrie reste un point noir. Des itinéraires secondaires, parfois invisibles sur les cartes officielles, servent à acheminer des armes, des munitions ou des pièces détachées. La feuille de route inclut le renforcement des points de contrôle fixes, l’augmentation des patrouilles mobiles et la mise en place de postes d’observation dans des zones jusqu’ici négligées. L’objectif affiché est clair : couper les flux illégaux avant qu’ils n’atteignent les zones urbaines.
Un dialogue politique permanent mais tendu
Sur le plan interne, le dossier divise profondément. Les forces politiques favorables au monopole des armes insistent sur le lien direct entre ce principe et la crédibilité internationale du pays. Elles rappellent que l’absence de contrôle unique sur la force armée est perçue comme un signe de fragilité par les bailleurs de fonds et les partenaires sécuritaires. En face, les formations qui conservent des arsenaux autonomes invoquent la nécessité de maintenir une capacité de dissuasion indépendante, notamment face aux menaces israéliennes. Les réunions à huis clos se multiplient, sans qu’un calendrier ferme ne soit fixé pour un transfert des armes à l’armée nationale.
Des engagements internationaux sous surveillance
Le Liban est signataire de résolutions internationales qui prévoient le désarmement des groupes armés non étatiques. Ces textes reviennent régulièrement dans les débats internes et sont rappelés par plusieurs capitales étrangères. L’armée, tout en réaffirmant son engagement à respecter ces obligations, évite les initiatives qui pourraient déclencher un affrontement interne. La prudence est la règle, avec pour ligne directrice : progresser sans provoquer.
La méthode militaire : présence, coordination, prévention
Sur le terrain, la stratégie repose sur trois piliers. La présence, pour occuper l’espace et envoyer un signal clair aux populations. La coordination, pour éviter les chevauchements d’autorité avec d’autres forces de sécurité et maximiser l’efficacité opérationnelle. Et la prévention, pour désamorcer les incidents avant qu’ils ne dégénèrent. Dans plusieurs districts, des officiers de liaison travaillent avec les municipalités et les notables locaux pour apaiser les tensions et garantir un minimum de coopération.
L’impact sur l’économie et la société
La question du monopole des armes ne se limite pas à la sécurité. Les milieux économiques soulignent qu’une autorité claire sur la force armée conditionne les investissements, la circulation des biens et la stabilité des marchés. Les incidents sécuritaires entraînent immédiatement une hausse des primes d’assurance, une baisse des échanges commerciaux et un ralentissement du tourisme. Les responsables politiques utilisent cet argument pour défendre la feuille de route de l’armée, affirmant que la sécurité est un préalable indispensable à toute relance.
Un équilibre précaire à maintenir
Dans les faits, le chemin vers un monopole effectif des armes par l’armée libanaise sera long. Les contraintes capacitaires, les divergences politiques et les tensions régionales forment un contexte défavorable à une application rapide. Mais l’affirmation répétée de ce principe, associée à des mesures visibles sur le terrain, trace une direction. Pour l’armée comme pour l’État, la difficulté ne réside pas seulement dans la prise de contrôle, mais dans la capacité à conserver ce contrôle dans la durée, face à des acteurs qui n’ont aucune intention de renoncer facilement à leurs moyens militaires.



