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Nabih Berri revient au cœur du jeu avec Israël

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Analyse — Relativement en retrait depuis que Joseph Aoun et Nawaf Salam ont repris la conduite institutionnelle du dossier israélo-libanais, Nabih Berri revient au premier plan. Sa déclaration du 19 août 2026 devant une délégation américaine marque cette évolution : le président de la Chambre lie désormais explicitement un retrait israélien au déploiement immédiat de l’armée libanaise et à son monopole des armes au sud du Litani. Son retour intervient au moment précis où les négociations se déplacent vers leur question la plus sensible, celle des armes du Hezbollah. Mais la formule se heurte à un refus israélien de retrait, durci à moins de dix semaines des élections législatives du 27 octobre.

Depuis l’élection de Joseph Aoun, Nabih Berri n’avait pas disparu des discussions avec les États-Unis ni du dossier du Sud-Liban. Son rôle avait cependant changé. Le président de la République et le gouvernement de Nawaf Salam avaient repris l’initiative sur des sujets longtemps négociés à travers des canaux où le président de la Chambre occupait une position déterminante. La politique étrangère, les contacts avec Washington, les négociations avec Israël et surtout le monopole des armes par l’État avaient progressivement été replacés au niveau de Baabda et du Conseil des ministres.

La séquence ouverte mercredi 19 août montre un mouvement inverse. Devant une délégation de l’American Task Force for Lebanon conduite par Edward Gabriel, Berri a formulé une proposition qui touche directement au blocage actuel. Israël arrêterait ses opérations militaires, retirerait ses forces jusqu’à la frontière internationale et l’armée libanaise se déploierait immédiatement dans les secteurs évacués. Surtout, celle-ci deviendrait la seule force armée dans la zone située au sud du Litani.

Cette déclaration ne constitue pas un engagement de Berri en faveur d’un désarmement général du Hezbollah. Elle est géographiquement limitée au sud du Litani. Elle n’en représente pas moins une évolution importante : le principal allié institutionnel du Hezbollah place publiquement le monopole des armes par l’armée libanaise dans une séquence susceptible d’accompagner le retrait israélien.

C’est précisément sur ce terrain que Nabih Berri retrouve aujourd’hui une centralité qu’il avait partiellement perdue.

De négociateur incontournable à partenaire de Joseph Aoun

Le contraste est important avec la période qui avait précédé l’arrivée de Joseph Aoun à Baabda. Pendant des années, Nabih Berri avait été l’un des principaux passages entre Washington, les institutions libanaises et le Hezbollah sur les dossiers liés à Israël. Son rôle avait notamment été déterminant lors des longues négociations sur la frontière maritime. Il avait également occupé une place centrale dans les discussions ayant précédé le cessez-le-feu de novembre 2024.

Cette fonction reposait sur plusieurs réalités. Berri préside la Chambre depuis 1992, dirige le mouvement Amal et dispose d’une relation ancienne avec le Hezbollah. Il peut ainsi dialoguer avec les diplomates occidentaux tout en conservant un accès politique au principal mouvement armé libanais. Cette position lui donnait une fonction particulière lorsque les autorités américaines cherchaient un canal indirect vers le Hezbollah.

L’élection de Joseph Aoun a modifié cette organisation. Le nouveau président a fait de la souveraineté de l’État et du monopole des armes deux axes de son mandat. L’ancien commandant en chef de l’armée disposait en outre d’une relation directe avec les partenaires internationaux de l’institution militaire. Avec Nawaf Salam au Grand Sérail, l’exécutif a cherché à reprendre la maîtrise politique d’un dossier qui engage directement la souveraineté et la sécurité nationales.

Au printemps puis au début de l’été 2026, ce déplacement est devenu particulièrement visible. Les positions libanaises avant les négociations avec Israël étaient annoncées conjointement par Joseph Aoun et Nawaf Salam. Les deux responsables ont défendu le cessez-le-feu, le retrait israélien, le déploiement de l’armée jusqu’à la frontière reconnue, le retour des détenus et la reconstruction. Les négociations elles-mêmes étaient présentées comme une décision et une responsabilité de l’État.

Berri restait consulté. Il rencontrait les responsables libanais et étrangers et continuait à intervenir sur le Sud. Mais il n’était plus le principal dépositaire du canal de négociation.

Cette situation a parfois laissé apparaître des divergences. En juin, Berri reconnaissait lui-même que Joseph Aoun et Nawaf Salam avaient des idées différentes des siennes sur certains aspects du dossier. Il insistait cependant sur leurs priorités communes : retrait israélien, déploiement de l’armée, retour des habitants, libération des détenus et reconstruction.

Il ne s’agissait donc pas d’une mise à l’écart institutionnelle complète. Le changement était plutôt celui de la hiérarchie des rôles : Baabda et le gouvernement conduisaient le processus, tandis que Berri conservait sa capacité de médiation.

Le dossier des armes ramène Berri au centre

Ce partage pouvait fonctionner tant que les discussions portaient principalement sur le cadre diplomatique, le calendrier des négociations ou le retrait israélien. Il devient plus difficile à maintenir lorsque la question centrale devient celle des armes du Hezbollah.

C’est là que le poids de Berri redevient déterminant.

Le président de la Chambre ne contrôle pas les décisions du Hezbollah et ne peut pas engager le mouvement à sa place. Sa relation avec celui-ci lui donne néanmoins une position sans équivalent parmi les principaux dirigeants institutionnels libanais. Toute formule visant à étendre le monopole des armes de l’État dans les régions où le Hezbollah dispose encore d’une infrastructure militaire pose nécessairement une question politique interne à la communauté chiite.

Le cadre négocié sous médiation américaine rend cette difficulté encore plus évidente. L’accord-cadre signé à Washington le 26 juin prévoit une progression par zones pilotes : retrait israélien, prise de contrôle par l’armée libanaise, absence de forces armées non étatiques, reconstruction et retour des habitants. Le Hezbollah a rejeté ce cadre et refuse de traiter son désarmement comme une condition préalable à l’évacuation israélienne.

Joseph Aoun a pourtant lui-même reconnu l’importance de Berri dans cette équation. Lors de son déplacement à Washington en juillet, le président libanais avait défendu auprès de Donald Trump le rôle du président de la Chambre et souligné la sensibilité de sa position ainsi que ses relations avec le Hezbollah.

Quelques semaines plus tard, Berri formule désormais publiquement sa propre séquence.

Retrait, armée, monopole des armes : la formule Berri

La proposition du 19 août repose sur un ordre très précis. Les opérations israéliennes doivent d’abord cesser. Israël doit ensuite retirer ses forces jusqu’à la frontière internationale. L’armée libanaise doit immédiatement prendre position dans les secteurs évacués et y devenir la seule force armée.

L’ordre des étapes est essentiel. Berri ne dit pas que le Hezbollah doit être désarmé avant le retrait israélien. Il affirme qu’après ce retrait, l’armée assumera seule le contrôle armé de la zone au sud du Litani.

Cette formulation permet de séparer deux dossiers souvent confondus : la démilitarisation effective du Sud et le désarmement général du Hezbollah dans l’ensemble du Liban. Le premier est explicitement couvert par la déclaration de Berri. Le second ne l’est pas.

Cette distinction explique aussi la différence avec la position de Samir Geagea. Le chef des Forces libanaises réclame que le désarmement du Hezbollah et le retrait israélien progressent parallèlement. Berri privilégie une séquence où le retrait ouvre immédiatement la voie au contrôle exclusif de l’armée dans la zone concernée.

Les deux positions convergent sur le principe du monopole des armes par l’État, mais elles divergent sur son calendrier et son périmètre immédiat.

Berri renvoie la partie israélienne de l’équation à Trump

Nabih Berri ajoute un autre élément à sa proposition : il désigne directement Donald Trump comme l’homme capable de faire agir Israël.

Cette référence au président américain traduit la limite du pouvoir libanais dans la négociation. Beyrouth peut décider du déploiement de son armée, définir les missions qui lui sont confiées et prendre des décisions concernant les armes présentes sur son territoire. Il ne peut pas ordonner le retrait de l’armée israélienne.

Berri demande donc à Washington d’obtenir l’autre moitié de l’échange. Edward Gabriel, qui conduisait la délégation reçue à Aïn el-Tiné, a indiqué que les positions du président de la Chambre seraient transmises aux décideurs américains.

Cette intervention replace Berri dans une fonction qui lui est familière : présenter aux États-Unis une formule libanaise susceptible d’être acceptable par l’environnement politique du Hezbollah, puis demander à Washington d’obtenir une contrepartie israélienne.

La différence avec les périodes précédentes est importante. Berri n’est plus seul au centre du dispositif. Joseph Aoun possède son propre canal avec Trump, et le gouvernement de Nawaf Salam participe directement aux négociations. Le président de la Chambre revient donc dans le jeu comme troisième composante d’un dispositif institutionnel, plutôt que comme intermédiaire presque exclusif.

Le refus israélien bloque la première étape

La difficulté principale de la formule apparaît cependant avant même que se pose la question de son application au Liban. Israël refuse actuellement le préalable demandé par Berri.

Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a répété à plusieurs reprises que l’armée israélienne ne quitterait pas le Sud-Liban tant que le Hezbollah ne serait pas désarmé. Le 29 juin, il avait déclaré qu’Israël ne se retirerait pas davantage tant que cet objectif ne serait pas atteint. Début juillet, après des propos de Donald Trump évoquant un retrait israélien, Katz avait encore durci le ton en affirmant qu’Israël n’avait demandé à personne l’autorisation d’entrer au Liban et n’avait pas davantage besoin d’autorisation pour y rester.

Le 13 août, après des critiques américaines, le ministre a de nouveau lié explicitement le retrait au désarmement du Hezbollah. Cette position place l’ordre des concessions exactement à l’opposé de celui défendu par Berri.

Benjamin Netanyahu avait lui aussi déclaré en juin que les forces israéliennes resteraient dans leur zone de sécurité au Liban aussi longtemps que nécessaire. Le maintien d’une présence militaire est présenté par son gouvernement comme une garantie destinée à empêcher le Hezbollah de reconstituer une menace contre le nord d’Israël.

Le désaccord ne porte donc pas simplement sur un calendrier technique. Il concerne la logique même du processus. Pour Berri, le retrait doit permettre le monopole de l’armée au Sud. Pour le gouvernement israélien, le désarmement doit fournir la garantie permettant le retrait.

Les élections israéliennes favorisent la surenchère

Cette opposition intervient dans un contexte politique israélien qui réduit encore les marges de compromis. Les élections législatives sont fixées au 27 octobre 2026, soit dans un peu plus de deux mois. Benjamin Netanyahu aborde le scrutin avec une coalition fragilisée dans les sondages et une compétition particulièrement vive à droite.

Les primaires du Likoud du 17 août ont confirmé cette pression. La compétition interne a renforcé plusieurs personnalités issues de l’aile dure du parti, tandis que Netanyahu cherche à maintenir son contrôle sur une formation confrontée à une baisse de son soutien par rapport aux élections de 2022. Les questions sécuritaires restent au centre de la campagne après les guerres à Gaza, au Liban et contre l’Iran.

Dans ce contexte, le Liban devient aussi un sujet électoral israélien. Un retrait peut être attaqué par les adversaires situés à droite de Netanyahu comme une concession accordée avant le désarmement du Hezbollah. Le maintien de l’armée dans le Sud peut au contraire être présenté comme une garantie pour les habitants du nord d’Israël.

Les déclarations d’Israël Katz prennent une portée particulière dans cette séquence. Elles répondent à un impératif sécuritaire revendiqué par le gouvernement, mais elles s’inscrivent aussi dans une campagne où les responsables du Likoud et leurs alliés nationalistes sont soumis à une forte concurrence sur leur droite.

Cela ne signifie pas que les positions israéliennes sur le Liban sont uniquement électorales. Les exigences concernant le Hezbollah précèdent la campagne actuelle. La proximité du scrutin peut toutefois rendre politiquement plus difficile tout assouplissement public avant le 27 octobre.

Pour Berri, cette donnée constitue une limite majeure. Sa formule suppose précisément que Washington obtienne d’Israël le geste que plusieurs dirigeants israéliens promettent actuellement à leurs électeurs de ne pas accomplir sans désarmement préalable.

L’armée, deuxième condition de réussite

Même si Washington obtenait un retrait, la formule Berri ne pourrait fonctionner que si l’armée libanaise était capable de prendre immédiatement le relais.

Il ne suffit pas de déployer des soldats dans les villages évacués. L’armée doit pouvoir contrôler durablement les axes, vérifier l’absence d’armes non étatiques, sécuriser les populations, surveiller les mouvements et empêcher le retour d’une infrastructure militaire parallèle. Elle doit également disposer de moyens suffisants pour rester sur le terrain.

La question des capacités devient donc indissociable de la négociation politique. Les partenaires internationaux du Liban travaillent à renforcer les moyens de l’armée précisément parce que celle-ci est appelée à devenir le principal instrument de restauration de l’autorité de l’État dans le Sud.

Cette dimension permet aussi de mesurer la différence entre une déclaration politique et un accord applicable. Le monopole des armes ne se vérifie pas par la seule présence de militaires. Il suppose une capacité réelle de contrôle du territoire et un mécanisme permettant de vérifier les engagements pris.

Or ce mécanisme reste discuté. Les échanges avec les États-Unis ont notamment porté sur une éventuelle vérification par des acteurs tiers. Le 13 août, un responsable libanais a démenti que Beyrouth ait déjà accepté une liste définitive de pays chargés de cette mission.

Le retour de Berri révèle surtout la nouvelle phase des négociations

Le retour de Nabih Berri ne signifie donc ni qu’il a repris le dossier à Joseph Aoun, ni que le président de la République a perdu l’initiative. Il montre plutôt que les négociations ont changé de nature.

Lorsque la priorité était de replacer l’État au centre, de négocier avec Washington et d’établir un cadre avec Israël, Joseph Aoun et Nawaf Salam pouvaient occuper le premier plan. À mesure que le processus aborde la question concrète du monopole des armes et de la manière dont celui-ci peut être appliqué sans provoquer une confrontation interne, le rôle de Berri retrouve une valeur particulière.

Son retour repose précisément sur ce paradoxe. Sa proximité avec le Hezbollah avait contribué à limiter sa place dans une séquence où le nouvel exécutif voulait affirmer l’autonomie de l’État. Cette même proximité redevient un atout lorsque l’État doit transformer le principe du monopole des armes en arrangement applicable sur le terrain.

Berri dispose ainsi d’un rôle qu’aucun des autres responsables libanais ne reproduit exactement. Joseph Aoun peut négocier d’État à État avec Washington et défendre l’autorité de l’armée. Nawaf Salam peut engager le gouvernement. Berri peut, lui, contribuer à rendre politiquement praticable une formule qui touche directement au Hezbollah et à la population chiite du Sud.

Cette complémentarité reste cependant suspendue à des conditions qui échappent en grande partie aux responsables libanais. Les opérations israéliennes se poursuivent, aucun mécanisme définitif de vérification n’est encore établi et les deux parties restent opposées sur l’ordre des étapes. Israël demande des garanties sur le désarmement avant son retrait ; Berri demande le retrait pour permettre le contrôle exclusif de l’armée.

Le poids retrouvé du président de la Chambre se mesurera donc moins au nombre de délégations reçues à Aïn el-Tiné qu’à quatre évolutions concrètes : un retrait israélien vérifié, le déploiement immédiat de l’armée libanaise, l’établissement d’un contrôle armé exclusif de l’État au sud du Litani et le retour des habitants dans les secteurs évacués.

La déclaration du 19 août replace Nabih Berri au centre de la recherche d’un compromis. Elle ne résout pas l’obstacle qui se trouve désormais face à lui : obtenir le premier retrait israélien alors que le gouvernement Netanyahu affirme publiquement qu’il ne l’accordera pas dans ces conditions et que la campagne du 27 octobre pousse déjà une partie de la classe politique israélienne à afficher davantage de fermeté.

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