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Nucléaire iranien : ce qui a survécu jusqu’à présent et qui oblige Trump à négocier

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Le nucléaire iranien n’a pas été effacé par les frappes. C’est, au fond, le sens du message envoyé par Rafael Grossi. Le directeur général de l’AIEA reconnaît que des installations ont été touchées, mais il refuse de valider le récit d’une neutralisation totale. Derrière les images de bombardements, le dossier reste entier : des sites ont été endommagés, des stocks d’uranium enrichi demeurent au cœur des inquiétudes, un nouveau site souterrain à Ispahan n’a toujours pas été inspecté, et l’agence onusienne ne dispose pas encore d’une photographie complète de ce qu’il reste réellement du programme.  

Il faut partir d’un détail de vocabulaire, parce qu’il dit presque tout. Dans l’entretien accordé au Corriere della Sera, dont le Wall Street Journal a relayé les principaux éléments, Rafael Grossi explique en substance que les bombardements israélo-américains ont infligé des dégâts aux installations nucléaires iraniennes, mais pas des dégâts décisifs. Ce n’est pas une formule prudente de diplomate. C’est une manière très précise de dire que les frappes ont abîmé l’outil sans supprimer la question. Quelques jours plus tôt, sur CBS, le patron de l’AIEA disait déjà qu’« une grande partie » du programme iranien avait survécu et que l’Iran conservait les capacités, les connaissances et l’aptitude industrielle nécessaires pour enrichir de l’uranium. Dans le même temps, Reuters relevait que Benjamin Netanyahu affirmait au contraire que Téhéran n’avait plus de capacité d’enrichissement, une appréciation explicitement contestée par l’agence onusienne. Le débat, dès lors, n’oppose pas seulement Israël à l’Iran. Il oppose une lecture politique de la guerre à une lecture technique du risque nucléaire.  

Ce contraste est essentiel, car il oblige à sortir du réflexe binaire qui domine souvent ce dossier. Non, le programme iranien n’est pas resté intact. Oui, des installations majeures ont été frappées. Mais non, cela ne permet pas d’en conclure que le problème a disparu. L’AIEA, qui reste l’instance la plus crédible sur la matière, ne raisonne pas à partir des seuls dégâts visibles. Elle regarde aussi ce qui n’a pas été vérifié, ce qui a pu survivre sous terre, ce qui peut être reconstitué et, surtout, ce qui reste du stock d’uranium enrichi. Or c’est précisément sur ce terrain que l’incertitude demeure la plus forte. Le 2 mars, lors d’une session spéciale du Conseil des gouverneurs, Grossi indiquait encore qu’aucune hausse anormale de radioactivité n’avait été détectée dans les pays voisins et qu’il n’existait alors aucune indication confirmée selon laquelle les installations nucléaires iraniennes auraient été atteintes. Depuis, l’évaluation a évolué : des dommages sont désormais admis, mais l’image d’ensemble reste incomplète. Ce déplacement, de l’absence de confirmation initiale à la reconnaissance de dégâts limités, résume la prudence méthodique de l’AIEA.  

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Le vrai sujet n’est pas seulement Natanz ou Fordow

La tentation est grande de réduire le nucléaire iranien à deux noms devenus familiers : Natanz et Fordow. C’est compréhensible. Ce sont les principaux sites d’enrichissement connus, et Reuters rapporte qu’ils ont été détruits ou gravement endommagés lors des frappes de l’an dernier. Mais s’arrêter là reviendrait à confondre un programme nucléaire avec ses seules vitrines industrielles. L’Iran ne se résume pas à des halls d’enrichissement. Il y a les chaînes techniques, les équipements reconstituables, les équipes de spécialistes, les capacités d’ingénierie, et surtout la matière déjà enrichie. Le nucléaire iranien ne se joue donc pas seulement dans les bâtiments touchés. Il se joue dans ce qui a pu être préservé, enterré, déplacé ou rendu momentanément invisible. C’est ce qui explique pourquoi Grossi refuse de parler de neutralisation complète, même après des frappes importantes.  

Cette distinction entre infrastructure et stock change tout. Détruire une capacité d’enrichissement active est une chose. Contrôler le devenir de l’uranium déjà enrichi en est une autre. L’AIEA estimait qu’avant les frappes, l’Iran disposait de 440,9 kilogrammes d’uranium enrichi jusqu’à 60 %, soit un niveau très proche de l’usage militaire. Selon le propre barème de l’agence, cette quantité, si elle était enrichie davantage, pourrait théoriquement fournir la matière fissile nécessaire à dix armes nucléaires. Ce chiffre n’implique pas que l’Iran possède dix bombes, ni même qu’il ait décidé d’en fabriquer une. Il signifie en revanche que le stock existant pèse davantage que les ruines filmées après les bombardements. Dans un dossier nucléaire, la matière compte souvent plus que le béton.  

C’est ici qu’apparaît le nom qui revient désormais dans presque toutes les notes techniques : Ispahan. Reuters rapporte qu’un peu plus de 200 kilogrammes de l’uranium iranien enrichi à 60 % se trouvaient vraisemblablement, lors de la dernière inspection, dans un complexe de tunnels à Ispahan. Grossi a expliqué début mars que, selon l’évaluation de l’AIEA, ce matériau s’y trouvait probablement toujours, faute d’indices montrant un transfert. Il a aussi souligné que ce complexe souterrain était précisément l’un des secteurs qui semblent avoir le mieux résisté aux frappes. Cela ne signifie pas que tout y est intact. Cela signifie que la partie la plus sensible du problème pourrait être là : moins dans les installations spectaculairement endommagées que dans les zones souterraines où la matière et le doute se superposent.  

Ispahan, ou le centre de gravité déplacé

Si Natanz et Fordow incarnent la dimension la plus visible du programme, Ispahan en incarne aujourd’hui la part la plus opaque. Fin février, Reuters révélait que le dernier rapport de l’AIEA confirmait pour la première fois que de l’uranium enrichi jusqu’à 20 % et 60 % avait été stocké dans le complexe souterrain d’Ispahan. L’agence observait aussi, sur images satellites, une activité régulière de véhicules autour de l’entrée du tunnel concerné. Puis, le 18 mars, Grossi a reconnu que l’AIEA ne connaissait toujours pas l’état exact d’un nouveau site d’enrichissement souterrain à Ispahan. Les inspecteurs devaient le visiter, mais la visite a été annulée lorsque le complexe a été frappé au début de la guerre. Depuis, l’agence ignore s’il s’agit d’un espace encore vide, d’une installation en préparation ou d’un site déjà équipé de centrifugeuses. Cette ignorance n’est pas marginale. Elle est devenue l’un des nœuds du dossier.  

Le mot important, ici, est simple : vérification. Ce que l’AIEA sait, elle le sait par inspections antérieures, par déclarations iraniennes incomplètes, par recoupements techniques et par imagerie satellite. Ce qu’elle ne sait pas, elle le dit aussi. C’est toute la différence entre une communication militaire et une évaluation nucléaire. L’agence ne prétend pas combler les trous du dossier par des slogans. Elle répète au contraire que l’accès aux sites bombardés est désormais « indispensable et urgent ». Sans retour des inspecteurs, personne ne peut certifier l’état réel des stocks, des équipements et des installations souterraines. Le nucléaire iranien est donc entré dans une zone de brouillard où le monde connaît mieux les points d’impact que le contenu exact des zones frappées.  

Il faut insister sur ce point, car il explique pourquoi les frappes ne ferment pas mécaniquement le dossier. Une campagne aérienne peut ralentir un programme. Elle ne remplace pas un régime d’inspections. Tant que l’AIEA ne peut ni revenir dans les principaux sites touchés, ni vérifier les stocks, ni clarifier le statut du nouveau site souterrain d’Ispahan, le risque stratégique subsiste. Dans un dossier nucléaire, l’incertitude est déjà une crise. Elle nourrit la méfiance, elle encourage les pires hypothèses, elle peut justifier de nouvelles frappes comme de nouvelles dissimulations. C’est précisément ce que Grossi tente d’éviter lorsqu’il ramène sans cesse le débat à la technique, aux quantités, aux accès et aux contrôles.  

Ce que disent les dégâts, et ce qu’ils ne disent pas

Les bombardements ont bien produit des effets. Ce point n’est plus sérieusement contesté. Reuters rapporte que les trois sites d’enrichissement connus qui fonctionnaient encore ont été détruits ou gravement endommagés. Sur CBS, Grossi a reconnu que l’action militaire avait dégradé le programme nucléaire iranien. Mais il a ajouté que l’opération n’avait pas tout emporté. Cette nuance est décisive. Un programme nucléaire n’est jamais seulement une somme de bâtiments. Il repose aussi sur une base scientifique, sur une chaîne industrielle, sur des équipements duplicables, sur des savoir-faire accumulés, et sur des stocks de matière fissile dont le suivi est souvent plus important que la photographie des décombres. C’est pourquoi le chef de l’AIEA insiste sur le fait que l’Iran garde des connaissances et des capacités. Une usine peut être frappée. Un savoir-faire, lui, ne disparaît pas sous une bombe.  

Ce raisonnement vaut aussi sur le plan politique. Lorsqu’Israël affirme que l’Iran ne peut plus enrichir, il cherche à imposer l’idée d’un succès stratégique net. Lorsque Grossi répond qu’« une grande partie » a survécu, il ne cherche pas à minimiser les frappes. Il rappelle simplement qu’un programme nucléaire ne s’évalue pas à l’applaudimètre d’une conférence de presse. Il s’évalue à la capacité de reconstitution, au statut des stocks et au degré de vérifiabilité internationale. Le désaccord public entre Netanyahu et Grossi n’est donc pas anecdotique. Il révèle deux temporalités différentes. La temporalité militaire mesure l’effet immédiat. La temporalité nucléaire mesure le risque de retour. Et c’est souvent la seconde qui décide de la suite.  

Cette divergence éclaire aussi la crispation diplomatique actuelle. Si l’on considère que le programme est détruit, la négociation paraît moins urgente. Si l’on considère qu’il est amoindri mais vivant, la négociation redevient prioritaire. Or l’AIEA se situe clairement dans le second scénario. Dès le 2 mars, Grossi insistait devant le Conseil des gouverneurs sur la nécessité de revenir à la diplomatie pour garantir durablement que l’Iran n’acquière pas l’arme nucléaire. Là encore, ce n’est pas une formule rituelle. Sans accord, pas d’accès. Sans accès, pas de contrôle. Sans contrôle, aucune puissance ne peut savoir avec certitude ce qui demeure dans les tunnels, dans les stocks ou dans les capacités de reconstitution. La diplomatie n’apparaît donc pas comme une alternative molle à la force. Elle redevient le seul instrument capable de transformer un dommage militaire en limitation vérifiable.  

Le risque n’est pas seulement militaire, il est aussi radiologique

L’un des pièges de cette séquence consiste à ne regarder que le dossier de prolifération en oubliant la sécurité nucléaire elle-même. Le 2 mars, Grossi rappelait qu’aucune élévation anormale de radiation n’avait été détectée dans les pays bordant l’Iran, tout en soulignant qu’une attaque contre des installations nucléaires pourrait provoquer des conséquences graves au-delà même des frontières du pays visé. Le 17 mars, après un projectile tombé près de la centrale nucléaire de Bouchehr, l’AIEA a indiqué qu’aucun dommage à la centrale ni aucune blessure parmi le personnel n’avaient été signalés. Rosatom a confirmé des niveaux normaux de radiation autour du site. Ces éléments doivent rassurer sur un point précis : le scénario d’accident radiologique majeur ne s’est pas matérialisé. Mais ils ne doivent pas banaliser le risque. Grossi continue de demander une « retenue maximale » précisément parce qu’une répétition ou un élargissement des frappes autour de sites sensibles pourrait changer la nature de la crise.  

Autrement dit, le nucléaire iranien pose désormais deux questions en une. La première concerne la prolifération : combien de matière enrichie subsiste, où est-elle, et que peut encore faire l’Iran ? La seconde concerne la sûreté : jusqu’où peut-on frapper un environnement nucléaire sans provoquer une crise radiologique ? Les deux sujets ne se confondent pas, mais ils avancent désormais ensemble. C’est aussi pour cela que l’AIEA occupe une place si singulière dans cette guerre. Elle ne parle pas seulement du risque militaire. Elle parle du risque industriel, du risque de contamination, du risque d’erreur de calcul sur des sites que l’on ne traite pas comme une base classique. Dans une région déjà en guerre, cette distinction compte énormément.  

L’Iran est-il plus proche ou plus loin de la bombe ?

La réponse la plus honnête est moins spectaculaire qu’un slogan. L’Iran semble plus loin d’une montée rapide et visible vers l’arme si l’on raisonne en termes d’infrastructures immédiatement opérationnelles. Mais il n’est pas assez loin pour que le sujet sorte de l’agenda stratégique. Les frappes ont vraisemblablement ralenti le programme. Elles n’ont pas supprimé la matière déjà produite, ni les compétences accumulées, ni l’incertitude sur les sites souterrains. L’AIEA continue d’ailleurs de répéter qu’elle ne dispose pas d’« indication crédible » d’un programme coordonné de fabrication d’armes nucléaires, tout en maintenant que le niveau d’enrichissement iranien reste sans justification civile convaincante. Ces deux constats coexistent. Ils décrivent une zone grise : un pays qui n’est pas officiellement constaté en train de fabriquer une bombe, mais qui demeure beaucoup trop proche du seuil technique pour rassurer la communauté internationale.  

C’est cette zone grise que les frappes n’ont pas dissipée. Au contraire, elles l’ont épaissie. Avant, le débat portait surtout sur les niveaux d’enrichissement, les stocks et l’accès aux inspecteurs. Aujourd’hui, il porte en plus sur les dégâts, les zones souterraines, les sites non revisités et le rythme possible d’une reconstitution. C’est pourquoi la formule de Grossi sur des dommages « pas importants » mérite d’être prise au sérieux. Elle ne signifie pas que les frappes ont échoué. Elle signifie qu’elles n’ont pas apporté la preuve d’une clôture stratégique. Entre une installation endommagée et un programme définitivement neutralisé, il y a tout l’espace que remplissent les stocks, les tunnels, les ingénieurs et les mois à venir.  

Ce qui revient déjà : la négociation

Même au milieu de la guerre, la diplomatie nucléaire revient. Le Wall Street Journal a rapporté, à partir de l’entretien de Grossi au Corriere della Sera, que des discussions entre l’Iran et les États-Unis pourraient commencer au Pakistan et qu’elles ne porteraient pas seulement sur le nucléaire, mais aussi sur les missiles, les milices alliées de Téhéran et les garanties de sécurité. Parallèlement, le Washington Post indiquent que Washington cherche à faire du devenir du stock enrichi un axe central d’un éventuel arrangement. Ce point est révélateur : après les bombes, on en revient toujours à la même question, celle de la matière sous contrôle. Cela ne garantit pas un accord. Cela montre simplement qu’aucune capitale sérieuse ne considère le dossier comme refermé.  

Le nucléaire iranien redevient ainsi ce qu’il a toujours été depuis des années : un mélange de science, de dissuasion, de secret, de contrôle international et de politique intérieure. Les frappes ont changé le rythme, pas la nature du problème. Désormais, tout dépendra de la vitesse à laquelle l’AIEA pourra revenir sur le terrain, de la pression exercée sur Téhéran pour clarifier le sort de ses stocks, et de la capacité des médiations en cours à transformer un programme abîmé en programme à nouveau vérifiable. Tant que cette bascule n’aura pas lieu, le monde continuera de savoir qu’une partie du nucléaire iranien a été touchée, sans pouvoir dire avec une certitude suffisante ce qu’il en reste réellement sous la surface.  

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