Un effondrement institutionnel visible à tous les niveaux
Le 20 août 2025, les journaux libanais font un constat commun : la déliquescence des structures de l’État libanais est désormais visible dans toutes les sphères du quotidien. Ce jour-là, aucune annonce officielle ne concerne un plan d’action gouvernemental, une stratégie de rétablissement des services publics ou même une quelconque initiative ministérielle pour répondre aux besoins sociaux urgents. L’absence de l’État est totale, tant sur le plan sécuritaire que sur le plan des services essentiels.
Plusieurs sources mettent en évidence l’exacerbation de cette absence dans les régions périphériques. À Baalbek, la municipalité ne parvient plus à assurer la collecte régulière des ordures. À Saïda, les centres de soins primaires sont fermés pour cause de pénurie de médicaments et d’absence de personnel. À Tripoli, les coupures d’électricité se prolongent parfois sur plusieurs jours, sans communication de l’Électricité du Liban. Dans ces situations, les citoyens se tournent vers des solutions communautaires, religieuses ou privées.
Dans certaines zones rurales du Akkar ou de la Békaa, des associations locales remplacent les structures de l’État pour organiser la distribution d’eau potable ou pour assurer l’encadrement scolaire de base. Dans les quartiers populaires de Beyrouth, ce sont des groupements de résidents ou des ONG qui assurent la gestion des générateurs, l’entretien des rues ou la prise en charge de cas sociaux urgents. Ce transfert de responsabilités s’opère dans une forme de normalisation : plus personne ne semble attendre un retour de l’État dans ses fonctions régulatrices.
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Des acteurs communautaires en substitution du service public
Face à la paralysie totale des ministères et à la vacance administrative, plusieurs partis politiques ou mouvements communautaires prennent en charge des services publics de substitution. Dans la banlieue sud de Beyrouth, un réseau d’associations liées à des formations chiites gère directement des cliniques, des écoles et des centres de distribution alimentaire. Le même modèle est observé dans certains quartiers de Tripoli, où des mouvements salafistes ou sunnites modérés interviennent dans l’aide sociale et l’encadrement éducatif. Ce phénomène, décrit comme une privatisation communautaire du service public, renforce la fragmentation du territoire et creuse les clivages entre régions.
Ce phénomène est particulièrement marqué dans le domaine de la santé. Le ministère de la Santé n’ayant plus les moyens de financer les hôpitaux publics, ce sont des ONG internationales ou des associations religieuses qui assurent l’accès aux soins. Les patients doivent désormais se rendre dans des centres de santé confessionnels, où l’accueil dépend parfois de l’appartenance communautaire. Le système d’assurance maladie, déjà minimal, ne couvre plus la majorité des soins, et les subventions sur les médicaments sont devenues anecdotiques. Les citoyens sont contraints de recourir à des pharmacies informelles ou à des réseaux parallèles d’importation.
Dans le domaine éducatif, la situation est similaire. Les écoles publiques sont massivement désertées en raison de la grève prolongée des enseignants, dont les salaires ont été réduits à une fraction de leur valeur antérieure. Les familles se tournent vers les écoles privées bon marché, souvent affiliées à des groupes communautaires. Ces écoles, bien qu’accessibles, imposent des curriculums religieux ou idéologiques peu contrôlés par l’État. L’uniformisation de l’éducation est ainsi remise en cause, dans un climat d’abandon progressif du modèle scolaire national.
Sécurité locale et justice parallèle : la dérive des compétences régaliennes
L’absence de l’État se manifeste aussi par un vide sécuritaire de plus en plus inquiétant. Les services de sécurité officiels — Forces de sécurité intérieure, armée, police judiciaire — n’interviennent plus dans de nombreuses régions du pays. Ce retrait est dû à la fois à une crise budgétaire profonde et à un affaiblissement de la chaîne de commandement. Dans certaines zones, les postes de police sont fermés, et les plaintes ne sont plus enregistrées faute de personnel.
Dans ce contexte, des groupes armés locaux prennent en charge la sécurité. Il ne s’agit pas uniquement de milices structurées, mais aussi de comités de quartier, d’anciens militaires ou de groupes d’autodéfense spontanés. Ce phénomène est particulièrement répandu dans les quartiers périphériques de Beyrouth, ainsi que dans le Sud et la Békaa. Ces acteurs font respecter un ordre local fondé sur des codes propres, parfois plus efficaces que les procédures légales, mais sans garantie de droit.
Ce vide sécuritaire favorise également l’essor d’une justice parallèle. Plusieurs cas ont été recensés où des litiges commerciaux, des conflits familiaux ou des infractions de droit commun ont été traités par des conseils communautaires ou religieux. Les décisions sont prises selon des règles coutumières ou inspirées de la charia, et leur application repose sur la pression sociale ou la menace de sanction physique. Le recours aux juridictions officielles est devenu rare, en raison de la lenteur des procédures et du discrédit qui entoure le système judiciaire.
La population semble s’être résignée à cette situation. Peu de voix s’élèvent encore pour réclamer le rétablissement d’un État de droit. L’aspiration dominante est celle de la stabilité immédiate, fût-ce au prix de compromis avec les structures non étatiques. Cette acceptation tacite de l’illégalité structurelle est un symptôme d’un effondrement prolongé, dans lequel la norme est celle de la substitution.
Une administration fantôme, sans initiative ni responsabilité
L’administration centrale libanaise fonctionne désormais à flux très réduit. Les ministères sont ouverts, mais leurs services ne traitent plus de dossiers, faute de moyens ou d’instructions politiques. Les employés, payés en monnaie locale dévalorisée, n’ont plus la capacité de produire des rapports, de lancer des appels d’offres ou de faire appliquer des décisions réglementaires. Les services du cadastre, de l’état civil ou des douanes sont à l’arrêt, ou ne fonctionnent qu’à travers des réseaux informels.
Les nominations dans les postes de direction sont gelées depuis des années, et aucun concours administratif n’a été organisé depuis 2019. Plusieurs directions générales sont occupées par des intérimaires sans mandat, ou par des fonctionnaires de rang inférieur nommés à titre temporaire. Les décisions stratégiques sont prises en dehors des cadres officiels, souvent dans des bureaux politiques ou confessionnels, ce qui prive l’État de sa capacité décisionnelle autonome.
Ce phénomène s’accompagne d’une opacité croissante. Les documents administratifs ne sont plus publiés, les rapports de performance ne sont pas rendus publics, et les rares audits réalisés par la Cour des comptes ne sont pas suivis d’effet. L’État, vidé de ses prérogatives et de ses outils, devient une structure purement nominale, dont la légitimité ne repose plus sur l’efficacité mais sur l’inertie.



