jeudi, janvier 22, 2026

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Réformes bancaires au Liban : entre blocages politiques et urgence économique

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Au cœur de la crise économique libanaise, le système bancaire incarne à la fois l’effondrement du modèle économique du pays et l’un des principaux obstacles à sa reconstruction. Alors que les pressions internationales se multiplient pour réformer en profondeur le secteur financier, les blocages politiques internes continuent de freiner tout progrès significatif. Derrière la façade de discours consensuels, les résistances des élites politico-financières paralysent les tentatives de restructuration d’un système jugé indispensable pour la stabilité, mais gangrené par la corruption et la mauvaise gouvernance.

Un système bancaire en faillite de confiance

Depuis le déclenchement de la crise en 2019, la confiance dans le système bancaire libanais a été irrémédiablement sapée. Les banques commerciales, autrefois réputées pour leur solidité dans la région, sont aujourd’hui accusées de complicité dans la fuite des capitaux et la crise de liquidité qui a plongé le pays dans la débâcle économique.

Les épargnants libanais, privés d’accès à leurs comptes en devises étrangères, se retrouvent dans l’incapacité de récupérer leurs économies. Les restrictions drastiques imposées par les établissements bancaires, couplées à une absence totale de transparence, ont exacerbé la colère de la population.

Les tentatives de retraits de fonds se soldent régulièrement par des refus ou par l’application de taux de conversion désastreux pour les déposants. Cette situation a nourri des scènes de tension dans plusieurs agences bancaires, allant parfois jusqu’à des actions de désespoir menées par des épargnants armés de revendications pour retrouver leurs avoirs.

Des réformes dictées par la pression internationale

Face à ce chaos financier, le Fonds monétaire international et les principaux partenaires internationaux du Liban ont posé des conditions strictes pour tout programme d’aide. Parmi ces exigences figurent la restructuration du secteur bancaire, la consolidation budgétaire et la lutte contre la corruption systémique.

Le Premier ministre Nawaf Salam, dans ses échanges avec les institutions financières internationales, a réaffirmé l’engagement du gouvernement à mener ces réformes. Il a souligné que « le redressement de notre économie passe inévitablement par la restauration de la crédibilité de notre secteur bancaire ».

Pourtant, la traduction de ces engagements en actes reste laborieuse. Les plans de restructuration présentés jusqu’à présent se heurtent systématiquement à des oppositions au Parlement et à des divergences au sein même du gouvernement.

Les experts financiers estiment que le secteur bancaire libanais accumule des pertes dépassant 70 milliards de dollars, soit l’équivalent de trois fois le PIB du pays. Une recapitalisation massive est donc indispensable, mais elle suppose une répartition des pertes qui soulève des questions politiques hautement sensibles.

Les enjeux de la répartition des pertes

La principale difficulté des réformes bancaires réside dans la détermination de qui portera le poids des pertes accumulées. Les débats se concentrent sur la répartition entre les actionnaires des banques, les grands déposants et l’État lui-même.

Les banques, soutenues par une partie de la classe politique, plaident pour que l’État assume une part substantielle de la recapitalisation, arguant que les pertes sont en grande partie dues à la gestion désastreuse des finances publiques. À l’inverse, plusieurs économistes indépendants estiment que les actionnaires et les gestionnaires des banques doivent être tenus pour responsables des dérives ayant mené à la catastrophe actuelle.

Le gouvernement, de son côté, propose une approche mixte, intégrant une contribution de l’État mais aussi un « bail-in » sur les dépôts les plus importants. Cette solution suscite une vive opposition de la part des grandes fortunes et des partis qui les soutiennent, illustrant la difficulté d’imposer des sacrifices à une élite qui a longtemps profité des dérèglements du système.

Les résistances politiques : un verrouillage assumé

Les résistances politiques aux réformes bancaires sont multiples et bien enracinées. Nombre de responsables politiques sont eux-mêmes actionnaires ou étroitement liés aux conseils d’administration des grandes banques libanaises.

Ces connivences créent un conflit d’intérêts évident, freinant toute tentative de réforme ambitieuse. Les projets de loi sur la restructuration bancaire et la levée du secret bancaire ont été systématiquement vidés de leur substance lors de leur passage en commission parlementaire, réduisant leur efficacité.

Par ailleurs, certaines forces politiques instrumentalisent la colère populaire pour détourner l’attention des réformes structurelles nécessaires. En pointant du doigt des boucs émissaires extérieurs ou en accusant les partenaires internationaux d’imposer des conditions draconiennes, elles tentent de masquer leurs propres responsabilités dans l’effondrement du système financier.

Les banques centrales sous pression

La Banque du Liban (BDL) est au cœur des controverses. Accusée d’avoir alimenté les pratiques douteuses du système bancaire via des politiques de taux d’intérêt irréalistes et des programmes de financement opaque, l’institution est aujourd’hui mise en cause pour son rôle dans la crise.

La gouvernance de la BDL fait l’objet de critiques virulentes, notamment concernant le manque de transparence de ses opérations et la rétention d’informations essentielles sur l’état réel des finances publiques. Les réformes attendues incluent une refonte des mécanismes de gouvernance de la BDL, une clarification de son rôle et une meilleure supervision du secteur bancaire.

Des audits externes, exigés par la communauté internationale, ont été initiés mais avancent à un rythme trop lent aux yeux des experts. La méfiance persiste quant à la volonté réelle des autorités de faire toute la lumière sur les pratiques passées.

Les conséquences sociales de l’inaction

Le maintien du statu quo a des conséquences dramatiques pour la population. La destruction de la classe moyenne, la paupérisation accélérée et l’effondrement des services sociaux essentiels plongent le pays dans une spirale de désespoir.

Les fermetures d’agences bancaires et la diminution de la capacité de prêt freinent la reprise de l’activité économique. Les entreprises, privées de financement, réduisent leurs effectifs ou ferment leurs portes, aggravant le chômage de masse.

Les épargnants de la diaspora, longtemps source de soutien pour l’économie libanaise, détournent désormais leurs fonds du système bancaire libanais, privant le pays d’une ressource financière cruciale. Les transferts de la diaspora, qui représentaient jusqu’à 15 % du PIB, se sont effondrés, accentuant la dépendance du Liban à l’égard de l’aide extérieure.

La diaspora et la perte de confiance dans le système bancaire

La diaspora libanaise, traditionnellement moteur de l’économie nationale, a historiquement placé sa confiance dans les banques du pays. Pendant des décennies, les transferts d’argent des Libanais de l’étranger ont constitué une bouffée d’oxygène pour les finances publiques comme pour le secteur privé. Ces flux financiers, représentant jusqu’à 7 milliards de dollars annuels avant la crise, alimentaient les réserves de change et soutenaient la consommation intérieure.

Depuis 2019, cet équilibre s’est effondré. La crise de confiance généralisée dans le système bancaire a poussé la diaspora à réduire drastiquement ses transferts via les circuits traditionnels. Les familles préfèrent désormais utiliser des canaux informels ou transférer leurs fonds vers des comptes à l’étranger, considérés comme plus sûrs.

Ce tarissement des ressources privées internationales prive le Liban d’un levier essentiel pour amortir le choc économique. La reconquête de la confiance des expatriés passe inévitablement par la réforme en profondeur du système bancaire et par des garanties sur la protection des dépôts.

La pression des bailleurs de fonds internationaux

Les partenaires internationaux du Liban maintiennent la pression sur Beyrouth pour accélérer la mise en œuvre des réformes bancaires. Le Fonds monétaire international a clairement indiqué que la restructuration du secteur financier est une condition préalable à toute assistance financière substantielle.

Les exigences du FMI portent notamment sur la reconnaissance immédiate des pertes bancaires, l’instauration d’un cadre de résolution des banques insolvables et la protection des dépôts de la petite épargne. Ces mesures sont perçues comme indispensables pour rétablir la confiance dans le secteur bancaire et encourager le retour des investissements.

L’Union européenne, les États-Unis et les pays du Golfe relaient ce message, conditionnant leur soutien économique et politique à des avancées tangibles dans la restructuration du système financier libanais.

Pour répondre à ces attentes, le gouvernement de Nawaf Salam a tenté de relancer le processus législatif autour de plusieurs projets de loi clés. Mais sans consensus politique, ces initiatives restent lettre morte, empêchant la conclusion d’un accord avec le FMI et le déblocage des aides promises.

Les alternatives envisagées à l’effondrement bancaire

Face à l’inertie du système bancaire traditionnel, certaines voix s’élèvent pour promouvoir des alternatives innovantes. Des réflexions sont en cours autour de la création de banques publiques ou coopératives, centrées sur le financement de l’économie réelle et la protection de l’épargne populaire.

Parallèlement, des initiatives privées tentent d’émerger, en s’appuyant sur les technologies financières (fintech) pour proposer des solutions de paiement et de transfert d’argent en dehors du circuit bancaire classique. Ces initiatives, encore limitées, reflètent la quête de solutions face à la paralysie du secteur bancaire traditionnel.

L’utilisation croissante des cryptomonnaies témoigne également de la défiance à l’égard des institutions financières traditionnelles. De nombreux Libanais se tournent vers les plateformes numériques pour sécuriser leurs avoirs, en dépit des risques liés à la volatilité de ces instruments.

Cependant, ces alternatives, bien que révélatrices d’une dynamique de résilience, ne peuvent pas compenser l’absence d’un système bancaire fonctionnel et fiable à l’échelle nationale.

La question de la levée du secret bancaire

La levée du secret bancaire est un autre enjeu majeur des réformes attendues. Considéré comme l’un des principaux vecteurs de l’opacité financière au Liban, le secret bancaire a longtemps protégé les pratiques douteuses et entravé les enquêtes sur la corruption et le blanchiment d’argent.

La levée partielle du secret bancaire, votée en 2022, est jugée insuffisante par les experts et les partenaires internationaux. Ils réclament un accès élargi aux informations bancaires pour les autorités judiciaires et fiscales, afin de permettre des enquêtes effectives sur l’origine des fonds et les pratiques de détournement.

Le gouvernement a promis de renforcer le dispositif législatif pour répondre à ces attentes, mais se heurte à la réticence d’une partie de la classe politique, soucieuse de protéger ses intérêts personnels et ceux de ses alliés économiques.

L’enjeu dépasse la simple transparence financière : il s’agit d’envoyer un signal fort aux investisseurs et aux citoyens sur la volonté du Liban de rompre avec les pratiques du passé et d’assainir en profondeur son système bancaire.

La mobilisation de la société civile

La société civile libanaise joue un rôle croissant dans le plaidoyer pour une réforme du secteur bancaire. Des collectifs d’épargnants, des ONG et des mouvements citoyens multiplient les campagnes de sensibilisation pour exiger la restitution des dépôts bloqués et la responsabilisation des acteurs bancaires.

Des actions en justice ont été initiées, y compris à l’étranger, pour tenter de récupérer les avoirs détournés ou mal gérés par les banques libanaises. Ces initiatives s’inscrivent dans un mouvement plus large de lutte contre l’impunité et de réclamation de justice économique.

La pression de la rue, exprimée à travers des manifestations régulières devant les sièges des grandes banques et des institutions publiques, maintient la question de la réforme bancaire au cœur du débat politique national.

Ces mobilisations contribuent à maintenir la vigilance sur les négociations en cours et à empêcher que les réformes soient édulcorées sous la pression des intérêts établis.

Les perspectives de sortie de crise

La sortie de crise bancaire au Liban passe par un chemin étroit, entre impératifs techniques, contraintes politiques et exigences sociales. Les experts s’accordent sur la nécessité d’une approche globale qui combine la restructuration du secteur financier, la réforme du cadre réglementaire et la restauration de la confiance des déposants.

Le gouvernement de Nawaf Salam, malgré les obstacles, continue de plaider pour un compromis national autour de ces réformes, soulignant qu’il n’existe pas de solution miracle mais que des mesures courageuses sont indispensables pour éviter l’effondrement total.

Les partenaires internationaux ont réitéré leur disponibilité à soutenir le Liban, sous réserve d’engagements fermes et de résultats tangibles. La pression s’intensifie pour que des avancées soient enregistrées avant la fin de l’année, afin d’éviter que la situation ne se détériore davantage.

Dans cette course contre la montre, le Liban joue sa dernière carte pour préserver ce qui reste de son système financier et amorcer un processus de redressement économique durable.

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