Hôpitaux publics à l’agonie
Le système hospitalier libanais traverse une phase de désagrégation critique. Les infrastructures publiques de santé, déjà fragiles avant 2019, se trouvent aujourd’hui en état d’abandon quasi total. Dans plusieurs établissements publics, les équipements sont hors service, le personnel médical impayé depuis plusieurs mois, et les stocks de médicaments essentiels épuisés. L’hôpital gouvernemental de Beyrouth, jadis référence nationale, fonctionne à 30 % de sa capacité. Dans les régions périphériques, certaines structures ont suspendu les admissions faute de budget ou de carburant.
Les directeurs d’hôpitaux alertent sur l’incapacité à traiter les urgences. Des cas de patients décédés faute d’accès rapide aux soins se multiplient. Le ministère de la Santé, confronté à un déficit structurel et à l’effondrement de son pouvoir d’achat en devises, ne peut assurer ni les salaires, ni le renouvellement des consommables médicaux.
Financement désintégré et dépendance extérieure
Le financement du secteur de la santé repose désormais en grande partie sur l’aide internationale. Les agences de l’ONU, les ONG médicales étrangères et certains États partenaires prennent en charge l’essentiel des campagnes de vaccination, des traitements d’urgence et de la prise en charge des réfugiés. Cette aide fragmentée, bien qu’indispensable, ne permet pas la structuration d’un service de santé cohérent.
Les contributions nationales au financement de la santé, via les cotisations sociales ou les taxes spécifiques, ont chuté drastiquement. L’absence d’un budget national consolidé, le non-paiement des hôpitaux par les institutions publiques, et l’évasion fiscale massive empêchent toute planification sanitaire de moyen terme.
Accès conditionné au paiement en espèces
Le principal obstacle pour les citoyens réside dans l’accès réel aux soins. La majorité des hôpitaux, y compris certains publics, conditionnent l’admission à un paiement immédiat en dollars. Des patients sont refoulés en l’absence de liquidité, y compris pour des urgences vitales. Les assurances privées, lorsqu’elles existent, refusent de rembourser au taux réel du marché, créant des litiges constants.
Les familles vendent leurs biens ou s’endettent pour accéder à des soins élémentaires. Une simple hospitalisation peut atteindre plusieurs milliers de dollars, sans garantie de qualité ni de continuité de service. Le droit aux soins, garanti théoriquement par la Constitution, devient un luxe inaccessible pour une majorité de la population.
Inégalités territoriales et sectorielles
La carte sanitaire du Liban révèle des inégalités majeures. La plupart des infrastructures médicales sont concentrées à Beyrouth et dans le Mont-Liban. Le Sud, la Békaa et le Nord sont les plus mal dotés. Les délais d’attente dans ces régions pour une simple consultation peuvent dépasser deux semaines. Les soins spécialisés y sont inexistants. Les patients doivent se déplacer à leurs frais vers la capitale, avec tous les risques que cela comporte.
Les classes sociales ne sont pas épargnées de la même manière. Les salariés du secteur public, pourtant assurés théoriquement par la caisse nationale, doivent payer de leur poche une partie croissante des actes médicaux. Les professions libérales et les travailleurs informels n’ont accès à aucune protection. Les étrangers, y compris les réfugiés palestiniens ou syriens, dépendent quasi exclusivement des dispositifs humanitaires.
Exode médical et déficit de compétence
Le corps médical subit un exode sans précédent. Plus de 40 % des médecins formés au Liban ont quitté le pays entre 2019 et 2025. Les jeunes diplômés préfèrent s’installer en Europe ou dans les pays du Golfe, où les conditions d’exercice sont stables et rémunératrices. Les spécialistes, en particulier les anesthésistes, les chirurgiens et les radiologues, sont les plus sollicités à l’étranger. Cette fuite des compétences aggrave la crise interne.
Les hôpitaux fonctionnent avec des équipes réduites. Les gardes sont multipliées, les erreurs médicales augmentent, les délais d’opération sont rallongés. Le sentiment de découragement est généralisé parmi les soignants restés sur place, qui ne voient aucune perspective d’amélioration.
Dysfonctionnements administratifs et corruption
Le ministère de la Santé est régulièrement accusé de gestion opaque. Les appels d’offre sont souvent dénoncés pour favoritisme, et certains marchés publics pour l’achat de médicaments ont été attribués sans transparence. Des lots de médicaments essentiels restent bloqués dans les ports faute de paiement. Des équipements médicaux offerts par des partenaires étrangers n’ont jamais été distribués.
La corruption systémique dans les établissements de santé retarde la réforme. Les directions hospitalières, souvent politisées, privilégient des logiques de clientélisme au détriment de la rationalité budgétaire. Des postes clés sont occupés sur la base d’alliances communautaires et non de compétences.
Dépendance au secteur privé
En l’absence d’un réseau public efficace, le secteur privé a pris le relais. Mais il le fait selon ses propres règles. Les cliniques privées, dont certaines sont des groupes internationaux ou communautaires, fixent librement leurs tarifs. L’absence de régulation les rend inaccessibles pour la majorité.
La qualité des soins y est inégale. Certaines cliniques affichent des standards proches des hôpitaux occidentaux, tandis que d’autres pratiquent des actes médicaux non conformes sans contrôle. L’État, en crise, n’est plus en mesure de faire respecter les normes ou de sanctionner les abus.



