jeudi, janvier 22, 2026

Les derniers articles

Articles liés

Santé en crise : les hôpitaux libanais au bord du gouffre

- Advertisement -

Le Liban, jadis vanté pour la qualité de son système de santé, traverse une crise sanitaire sans précédent qui menace la vie de millions de citoyens. Les hôpitaux, qu’ils soient publics ou privés, sont confrontés à des défis colossaux : pénurie aiguë de médicaments, exode massif du personnel médical, retards de paiement paralysants de la part de l’État, et une dépendance croissante aux aides humanitaires des ONG. La guerre de 2024, qui a ravagé des infrastructures clés et déplacé des centaines de milliers de personnes, a aggravé une situation déjà précaire, héritée de la crise économique entamée en 2019. Alors que le cessez-le-feu signé en novembre 2024 offre un répit fragile, les tensions géopolitiques persistantes font planer le spectre d’une reprise des hostilités, qui pourrait précipiter une catastrophe humanitaire. Dans ce contexte, la vulnérabilité des hôpitaux met en lumière une réalité alarmante : sans réformes urgentes, le système de santé risque de s’effondrer, abandonnant les plus démunis à leur sort.

Pénurie de médicaments : une menace vitale

La pénurie de médicaments essentiels est devenue un fléau quotidien pour les hôpitaux libanais. Dans les établissements publics, comme l’hôpital Al Sharq à Beyrouth ou ceux des régions périphériques de la Bekaa et du sud, les pharmacies hospitalières sont souvent réduites à des étagères presque vides. Les antibiotiques, les traitements pour les maladies chroniques comme le diabète ou l’hypertension, et les chimiothérapies pour les patients atteints de cancer sont devenus des denrées rares. Cette crise, qui s’est aggravée depuis la dévaluation de la livre libanaise – ayant perdu plus de 95 % de sa valeur depuis 2019 –, a été exacerbée par les destructions de la guerre de 2024. Les bombardements ont endommagé les routes, les ports et les entrepôts, rendant les importations, qui représentent 85 % des approvisionnements médicaux, quasi impossibles dans certaines régions.

Les patients souffrant de maladies graves sont les premiers touchés. Par exemple, les traitements contre le cancer, autrefois subventionnés par le ministère de la Santé, sont désormais introuvables dans de nombreux hôpitaux publics. Les familles, souvent démunies, se tournent vers le marché noir, où les prix des médicaments peuvent atteindre des sommes exorbitantes. Un flacon d’insuline, indispensable pour les diabétiques, coûte aujourd’hui jusqu’à 100 dollars, contre 5 dollars avant la crise. « Nous voyons des patients renoncer à leurs traitements faute d’argent, et beaucoup meurent dans l’indifférence », confie un pharmacien hospitalier à Tripoli. Les enfants ne sont pas épargnés : les vaccins contre la rougeole, la polio ou l’hépatite, jadis gratuits, manquent dans les centres de santé ruraux, augmentant le risque d’épidémies. En octobre 2024, des cas de choléra ont été signalés dans le nord, rappelant la fragilité du système face aux maladies infectieuses.

Les causes de cette pénurie sont structurelles. La Banque centrale, à court de devises, privilégie l’importation de carburant et de denrées alimentaires, reléguant les médicaments au second plan. Les fournisseurs internationaux, échaudés par des impayés s’élevant à des centaines de millions de dollars, exigent désormais des paiements en espèces et en devises fortes, une condition intenable pour un État en faillite. Dans les zones du sud, marquées par les combats de 2024, les convois humanitaires peinent à atteindre les hôpitaux à cause des routes détruites et des checkpoints improvisés. « Nous sommes passés d’un système où les patients avaient accès à tout à un système où nous mendions pour des seringues », déplore un médecin urgentiste à Saïda.

Sous-effectif médical : la fuite des compétences

Le personnel médical, jadis fierté du Liban, abandonne le pays en masse, vidé par des conditions de travail intenables et des salaires dérisoires. Selon l’Association des médecins libanais, plus de 8 000 professionnels de santé – médecins, infirmiers, pharmaciens et techniciens – ont quitté le pays depuis 2019, un chiffre en constante augmentation. Les salaires, gelés à des niveaux d’avant-crise, équivalent aujourd’hui à 100 à 200 dollars par mois pour un infirmier, alors que le coût de la vie a été multiplié par dix. « Je travaille 80 heures par semaine pour un salaire qui ne couvre même pas l’essence pour aller à l’hôpital », témoigne une infirmière de l’hôpital Ad Diyar, qui envisage de partir pour les Émirats arabes unis.

La guerre de 2024 a accéléré cet exode. Les soignants, confrontés à des bombardements ciblant parfois les infrastructures médicales, ont payé un lourd tribut : 226 d’entre eux ont été tués et 199 blessés, selon des chiffres officiels. Les hôpitaux, devenus des cibles malgré leur statut protégé, ont vu leurs équipes décimées. « Opérer sous les alertes aériennes, sans électricité, avec des patients qui hurlent, c’est inhumain », raconte un chirurgien de Nabatieh, qui a perdu deux collègues dans une frappe. Les jeunes diplômés, formés dans des institutions prestigieuses comme l’Université américaine de Beyrouth ou l’Université Saint-Joseph, préfèrent désormais s’exiler en Europe, au Canada ou dans le Golfe, où les salaires et la sécurité sont incomparables.

Dans les hôpitaux publics, le sous-effectif est dramatique. À l’hôpital gouvernemental de Tripoli, le service de pédiatrie fonctionne avec 40 % du personnel requis, obligeant les soignants à enchaîner des gardes de 72 heures. À Baalbek, un directeur d’hôpital avertit : « Si nous perdons encore cinq infirmiers, nous devrons fermer la maternité. » Les femmes, qui représentent 70 % du personnel infirmier, sont particulièrement touchées par l’insécurité et les bas salaires, menant à un turnover incessant. Le ministère de la Santé a lancé en 2025 un programme de formation accélérée pour recruter 2 000 nouveaux soignants, mais les candidats se font rares, rebutés par des perspectives sombres. « Pourquoi rester dans un pays qui ne nous respecte pas ? » interroge un jeune médecin, prêt à rejoindre une clinique en Allemagne.

Retards de paiement : une asphyxie financière

Le ministère de la Santé, censé soutenir les hôpitaux, est devenu leur principal fardeau. Les dettes accumulées envers les établissements publics dépassent 2,5 milliards de dollars en 2025, une somme colossale héritée de la crise économique et amplifiée par les coûts de la guerre. Ces retards, qui s’étendent parfois sur deux ans, empêchent les hôpitaux de payer leurs fournisseurs, d’acheter du matériel ou de maintenir leurs infrastructures. « Nous sommes à court de tout : pansements, oxygène, même désinfectants », explique un administrateur de l’hôpital Al Sharq. Les fournisseurs, lassés des promesses non tenues, refusent désormais de livrer sans paiement immédiat, aggravant la pénurie.

Les hôpitaux privés, qui accueillent 85 % des patients libanais, ne sont pas épargnés. Le syndicat des hôpitaux privés a tiré la sonnette d’alarme en juillet 2025, dénonçant des retards de remboursement de la part des assureurs et de l’État, qui laissent les établissements avec des déficits insurmontables. Les services spécialisés, comme la dialyse ou la cardiologie, sont les plus touchés : à Beyrouth, plusieurs centres ont réduit leurs horaires, obligeant les patients à parcourir des centaines de kilomètres pour un traitement. Dans les zones rurales, les hôpitaux mobiles, souvent gérés par des ONG, sont submergés, avec des files d’attente pouvant durer des jours.

Le gouvernement, sous pression internationale, a obtenu en mars 2025 un prêt de la Banque mondiale de 500 millions de dollars pour relancer les importations de médicaments et régler une partie des dettes. Mais la mise en œuvre est chaotique : seuls 20 % des fonds ont été décaissés à ce jour, freinés par des lourdeurs bureaucratiques et des soupçons de corruption. « L’État nous demande de tenir, mais avec quoi ? » s’insurge un directeur d’hôpital à Zahlé. Cette crise financière accentue les inégalités : les patients les plus pauvres, dépendants des hôpitaux publics, se retrouvent exclus des soins, tandis que les plus aisés se tournent vers l’étranger, notamment la Turquie ou la Jordanie, pour des traitements coûteux.

Le rôle des ONG : une bouée de sauvetage fragile

Face à l’incapacité de l’État, les organisations non gouvernementales jouent un rôle crucial, mais insuffisant. Médecins sans frontières, Project HOPE et d’autres ONG internationales ont distribué en 2024 plus de 3,5 millions de doses de vaccins et de traitements d’urgence, sauvant des milliers de vies dans les zones touchées par la guerre. En 2025, elles se concentrent sur la reconstruction : réparation de 60 hôpitaux endommagés, fourniture de générateurs pour pallier les coupures d’électricité, et programmes de santé mentale pour les victimes de traumatismes. « Sans l’aide internationale, le sud serait un cimetière », affirme un coordinateur humanitaire à Tyr.

Cependant, ces efforts se heurtent à des obstacles majeurs. Les restrictions douanières, malgré des exemptions promises, retardent l’arrivée des convois. Les taxes sur les importations humanitaires, toujours en vigueur, augmentent les coûts. Dans les zones instables, les distributions sont perturbées par des barrages armés ou des routes impraticables. De plus, la dépendance croissante aux ONG soulève des questions de souveraineté : avec un budget humanitaire couvrant à peine 30 % des besoins, selon l’ONU, le Liban risque de devenir un « protectorat sanitaire » des donateurs étrangers. « Nous sommes reconnaissants, mais l’aide ne peut pas remplacer un système national », insiste un responsable de l’OMS à Beyrouth.

Le spectre d’un conflit : une catastrophe imminente

La guerre de 2024 a révélé la fragilité extrême du système de santé. Avec 241 soignants tués et 100 hôpitaux endommagés, selon les chiffres officiels, les établissements sont devenus des cibles, en violation du droit international. Les ambulances, dont 60 % ont été détruites dans le sud, manquent cruellement, et les stocks de poches de sang ou de kits chirurgicaux sont à des niveaux critiques. Le cessez-le-feu de novembre 2024 a permis de rétablir un accès partiel aux zones sinistrées, mais les tensions avec Israël, marquées par des escarmouches régulières, font craindre une reprise des hostilités.

Un rapport de l’ONU publié en août 2025 avertit : « En cas de nouveau conflit, le système de santé s’effondrerait en 48 heures. » Les hôpitaux, déjà incapables de gérer les urgences quotidiennes, seraient submergés par un afflux de blessés. Les générateurs, essentiels pour les respirateurs ou les machines de dialyse, dépendent de carburant rare. À Khiam, un paramédical raconte : « Pendant la guerre, nous avons vu des patients mourir dans les ambulances bloquées par les décombres. » Des simulations internationales, menées en 2025, ont tenté de préparer le terrain, avec des stocks prépositionnés dans 20 hôpitaux, mais ces mesures restent dérisoires face à l’ampleur d’une potentielle escalade.

Populations vulnérables : un drame humanitaire

Les plus démunis paient le prix fort. Les réfugiés syriens et palestiniens, soit 1,5 million de personnes, vivent dans des camps où les conditions sanitaires sont déplorables. Les cas de malnutrition infantile ont bondi de 25 % depuis 2023, et des épidémies comme la tuberculose ou le choléra menacent. Les femmes enceintes, confrontées à un manque de sages-femmes et de matériel, voient leur mortalité augmenter de 35 % par rapport à 2020. « Nous accouchons dans des tentes, sans anesthésie ni antiseptiques », témoigne une réfugiée à Chatila.

Les maladies chroniques, touchant 15 % de la population, deviennent mortelles sans suivi. Les diabétiques, privés d’insuline, risquent des amputations ou des comas. Les personnes âgées, souvent abandonnées par des familles incapables de payer, meurent dans l’indifférence. Les réseaux sociaux regorgent d’appels à l’aide, où des citoyens sollicitent des dons pour financer une opération à l’étranger, un luxe réservé à une minorité.

Vers une refonte ou l’effondrement ?

Le gouvernement, sous la pression d’une communauté internationale de plus en plus inquiète, promet des réformes. Le nouveau ministre de la Santé, nommé en janvier 2025, a dévoilé un plan ambitieux : augmenter le budget santé à 15 % du PIB, moderniser les infrastructures et revaloriser les salaires des soignants. Un prêt de 1 milliard de dollars de la Banque mondiale, obtenu en mars, vise à relancer les importations de médicaments et à équiper 50 hôpitaux. Mais la mise en œuvre patine : la corruption, endémique, détourne une partie des fonds, et les querelles politiques freinent les avancées.

Les experts appellent à une mobilisation internationale accrue. Les conférences de donateurs à Paris et Genève en 2025 ont levé 2,2 milliards de dollars, mais seuls 40 % ont été décaissés. « Il ne s’agit pas seulement d’argent, mais de volonté politique », insiste un économiste. Sans une refonte profonde, incluant la transparence dans la gestion des fonds et une lutte contre la fuite des cerveaux, le Liban court vers un point de non-retour. Les citoyens, résilients mais épuisés, attendent un sursaut qui redonnerait vie à un système de santé à l’agonie.

- Advertisement -
Newsdesk Libnanews
Newsdesk Libnanewshttps://libnanews.com
Libnanews est un site d'informations en français sur le Liban né d'une initiative citoyenne et présent sur la toile depuis 2006. Notre site est un média citoyen basé à l’étranger, et formé uniquement de jeunes bénévoles de divers horizons politiques, œuvrant ensemble pour la promotion d’une information factuelle neutre, refusant tout financement d’un parti quelconque, pour préserver sa crédibilité dans le secteur de l’information.

A lire aussi