À Nabatiyé, les sirènes et les frappes ne laissent presque plus de répit. Mais depuis quelques jours, un autre marqueur s’impose dans les bilans : celui des secouristes tués alors qu’ils interviennent, circulent en ambulance ou se rendent sur une mission de secours. Dans le caza de Nabatiyé, plusieurs attaques recensées cette semaine ont visé des équipes médicales et des véhicules sanitaires, au point de nourrir l’accusation, désormais répétée par les autorités libanaises, les agences onusiennes et plusieurs ONG, d’un ciblage récurrent des personnels de santé. Le dernier épisode a particulièrement choqué : dans la nuit de vendredi à samedi, au moins sept secouristes ont été tués dans le district de Nabatiyé lors de frappes distinctes à Kfar Tebnit et Zaoutar el-Charqiyé, avant qu’une nouvelle frappe signalée samedi sur une ambulance à Kfar Tebnit ne fasse encore un mort et quatre blessés selon les autorités sanitaires libanaises.
Cette séquence n’arrive pas dans un vide. Le 25 mars déjà, deux jeunes secouristes, Ali Jaber, 23 ans, et Joud Sleiman, 16 ans, avaient été tués à Nabatiyé dans une frappe sur une moto ambulance clairement identifiée, selon le ministère libanais de la Santé et plusieurs reportages de terrain. Leur mort avait provoqué une émotion particulière parce qu’elle résumait, à elle seule, l’effondrement des protections théoriques censées entourer les missions de secours : deux volontaires en uniforme, visibles, dans une ville déjà largement vidée de ses habitants, frappés alors qu’ils se rendaient sur une mission ou à une activité liée aux secours.
Une nouvelle nuit meurtrière dans le caza de Nabatiyé
Les informations disponibles samedi matin convergent sur au moins deux attaques distinctes pendant la nuit. La première a touché à Kfar Tebnit des véhicules relevant du Comité islamique de santé ; au moins deux secouristes y ont été tués, selon des comptes rendus de presse concordants. La seconde a visé une ambulance des scouts al-Rissala, affiliés au mouvement Amal, à Zaoutar el-Charqiyé, où au moins cinq secouristes ont été tués. À cela s’est ajouté, selon l’agence Anadolu citant le ministère libanais de la Santé et NNA, un raid de drone sur une ambulance à Kfar Tebnit samedi, avec un secouriste tué et quatre autres personnes blessées. La prudence reste nécessaire sur le décompte consolidé des dernières heures, car les bilans évoluent vite. Mais une chose est déjà établie : dans le seul secteur de Nabatiyé, les équipes de secours ont encore payé un prix humain très lourd en moins de vingt-quatre heures.
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Le caractère répétitif des incidents renforce le sentiment de bascule. Les frappes contre les secouristes n’apparaissent plus comme des épisodes isolés. Elles s’inscrivent dans une série d’attaques qui touchent ambulances, centres de soins, dispensaires, personnels paramédicaux et hôpitaux depuis le début de l’escalade du 2 mars. Le Monde, qui a passé plusieurs jours à Nabatiyé, décrit une ville presque vide où « personne ne s’aventure dehors » hormis les équipes de secours, devenues à la fois le dernier filet de sécurité et l’un des groupes les plus exposés. Les secouristes interrogés racontent des délais d’intervention allongés par la peur des secondes frappes, des équipes obligées d’attendre plusieurs minutes avant d’approcher un site bombardé, et des collègues enterrés presque chaque semaine.
Des chiffres qui documentent une tendance, pas un accident
Les chiffres publiés ces derniers jours par les agences onusiennes et le ministère libanais de la Santé montrent que la question ne relève plus du fait divers. Dans sa déclaration du 17 mars à Genève, le coordinateur humanitaire des Nations unies au Liban, Imran Riza, indiquait que le système de surveillance de l’OMS avait déjà enregistré 28 attaques contre des travailleurs de santé depuis le début de l’escalade, faisant 30 morts et 35 blessés, tandis qu’au moins 48 centres de santé primaires et cinq hôpitaux avaient fermé à cause des hostilités. Dix jours plus tard, le bilan s’était encore alourdi : selon le rapport d’urgence de l’OMS repris le 27 mars, 64 attaques contre le secteur de la santé avaient été identifiées, avec au moins 53 soignants tués et 91 blessés.
Cette progression rapide des chiffres compte davantage que le total brut. Elle indique que les structures médicales et les équipes de terrain ne subissent pas seulement les effets collatéraux d’une guerre intense. Elles figurent parmi les secteurs régulièrement atteints. Le Bureau des affaires humanitaires de l’ONU signalait encore le 23 mars que 64 attaques contre les services de santé avaient fait 51 morts et 91 blessés, tandis que l’UNICEF faisait état de 67 attaques contre les travailleurs des services médicaux d’urgence dès son rapport du 19 mars. L’écart entre les décomptes s’explique par les dates d’arrêté, les méthodes de vérification et le périmètre retenu, mais toutes les sources pointent dans la même direction : les secouristes et les infrastructures de santé sont devenus un front à part entière de cette guerre.
Le ministère libanais de la Santé avançait de son côté, au 25 mars, au moins 42 paramédicaux tués depuis le 2 mars. Ce chiffre, repris dans plusieurs reportages internationaux, était déjà très élevé avant même la nouvelle série de frappes enregistrées dans la région de Nabatiyé. Il donne une idée de l’échelle nationale du phénomène. Mais Nabatiyé concentre une part symbolique particulière de cette violence, parce que la ville se trouve à la fois en profondeur relative par rapport à la frontière, sur l’axe des secours du Sud, et au cœur d’une zone où les frappes israéliennes se sont intensifiées à mesure que l’armée annonçait vouloir couper le Sud-Liban du reste du pays et pousser jusqu’au Litani.
À Nabatiyé, les secours travaillent sous la menace permanente
Ce qui se joue à Nabatiyé dépasse la seule comptabilité des morts. La ville représente un nœud logistique essentiel pour l’évacuation des blessés, la distribution d’aide, l’orientation des ambulances vers les hôpitaux encore fonctionnels et la coordination entre volontaires municipaux, Croix-Rouge, Défense civile et structures partisanes ou associatives. Lorsque des secouristes y sont frappés, c’est toute la chaîne de sauvetage dans le Sud qui se dérègle. Le Monde décrit un hôpital populaire où des soignants vivent sur place, faute de pouvoir faire les allers-retours en sécurité, et où la peur des « double strikes » — une frappe suivie d’une seconde pour toucher les intervenants — modifie désormais les procédures les plus élémentaires.
Le témoignage recueilli auprès des paramédicaux par plusieurs médias donne une mesure concrète de cette dégradation. Certains disent retarder leur départ vers les lieux frappés, attendre qu’un drone s’éloigne ou qu’une deuxième explosion ne survienne pas, puis avancer avec le sentiment de devenir eux-mêmes une cible. Dans ces conditions, sauver vite devient parfois impossible. Le temps médical se heurte au temps militaire. Or, dans les traumatismes de guerre, quelques minutes décident souvent entre la vie et la mort. C’est toute la perversité du phénomène : même lorsqu’une attaque ne détruit pas directement un hôpital, elle affaiblit les secours si elle impose la peur, l’attente et la désorganisation.
La protection du droit humanitaire, de plus en plus théorique
Sur le plan juridique, le cadre est pourtant clair. Les établissements de santé, les ambulances et les personnels médicaux bénéficient d’une protection spécifique en droit international humanitaire. Ils ne peuvent être visés que dans des cas très encadrés, notamment s’ils sont utilisés pour commettre, en dehors de leur fonction humanitaire, des actes nuisibles à l’ennemi. C’est l’argument régulièrement avancé par Israël lorsqu’il affirme que le Hezbollah ou des structures qui lui sont proches utiliseraient des ambulances ou des sites médicaux à des fins militaires. Mais les organisations internationales et de défense des droits humains rappellent qu’une telle allégation ne suffit pas, en elle-même, à lever la protection, et qu’elle doit être étayée, proportionnée et compatible avec les obligations de précaution.
Le problème est que la guerre actuelle se déroule dans un environnement où ces garanties semblent de plus en plus théoriques. Human Rights Watch a déjà documenté, pour l’automne 2024, trois attaques israéliennes contre des personnels ou structures de santé au Liban qualifiées d’« apparents crimes de guerre », en relevant l’absence de justification militaire crédible dans les cas étudiés. Amnesty International, dans une prise de position publiée le 19 mars 2026, affirme qu’Israël applique au Liban la même « deadly playbook » que lors de la phase précédente du conflit, avec des attaques répétées contre ambulances, premiers secours et structures de santé, et demande des enquêtes pour crimes de guerre. Ces organisations n’ont évidemment pas qualité pour trancher judiciairement. Mais leur intervention compte car elle inscrit les faits de mars 2026 dans une continuité documentée, et non dans une suite d’incidents indépendants.
Un système de santé qui perd ses hommes avant de perdre ses murs
La destruction matérielle des hôpitaux reste visible, mesurable, photographiable. La perte des secouristes l’est moins, alors qu’elle peut être encore plus déstabilisante. Un établissement endommagé peut parfois être partiellement réparé, déplacé ou relayé. Un paramédical expérimenté tué sur le terrain ne se remplace pas en quelques jours. Les ONG et les agences de l’ONU insistent depuis des semaines sur cette fragilité humaine. Derrière chaque attaque, il y a non seulement des morts et des blessés, mais aussi une baisse immédiate de capacité : moins d’équipes pour sortir, moins de conducteurs d’ambulance, moins de volontaires disponibles, plus de peur chez ceux qui restent, et souvent davantage de familles qui demandent à leurs proches de cesser les missions.
Dans le Sud-Liban, cette érosion humaine touche un secteur déjà sous pression avant la nouvelle guerre. Le système de santé libanais sortait à peine de l’effondrement économique, des pénuries de carburant et de médicaments, puis des dégâts causés par les hostilités de 2023 et 2024. Les fermetures d’hôpitaux et de centres de soins documentées par l’OMS interviennent donc sur une base fragilisée. Cinq hôpitaux sont déjà hors service selon les derniers bilans de l’organisation, et des dizaines de centres de santé ont fermé. Lorsque les secouristes tombent à leur tour, la crise ne touche plus seulement l’accès aux soins ; elle atteint la possibilité même d’organiser une réponse d’urgence minimale dans les zones bombardées.
Nabatiyé, miroir d’une guerre qui s’étend
La centralité de Nabatiyé tient aussi à la transformation de la campagne israélienne dans le Sud-Liban. Plusieurs analyses de ces derniers jours décrivent une stratégie visant à séparer le Sud du reste du pays, à détruire les infrastructures de liaison et à créer les conditions d’une zone tampon jusqu’au Litani. Dans ce schéma, les routes, les ponts, les véhicules et les nœuds logistiques deviennent des cibles de valeur. Les secours sont d’autant plus vulnérables qu’ils circulent précisément sur ces axes, au plus près des secteurs frappés. Il serait imprudent d’affirmer, sans enquête indépendante, que chaque attaque contre une ambulance constitue nécessairement un ciblage délibéré. En revanche, il est factuel de constater qu’à mesure que la guerre se territorialise et que l’emprise militaire israélienne s’approfondit, les secouristes se retrouvent exposés au centre même de cette stratégie de contrôle du terrain.
Cette exposition se traduit déjà dans les statistiques humanitaires plus larges. Plus d’un million de personnes ont été déplacées au Liban depuis le début de l’escalade, selon les agences onusiennes, et plus de 370 000 enfants ont été déracinés en trois semaines. Environ 150 000 personnes se trouveraient isolées du fait de la destruction de ponts et de routes, ce qui accroît encore la dépendance aux convois sanitaires et aux équipes de secours. Dans un tel contexte, frapper les secouristes, ou simplement créer des conditions où ils ne peuvent plus intervenir rapidement, produit un effet bien au-delà des victimes directes. Cela prive des villages entiers d’un accès viable à l’évacuation, au triage et aux premiers soins.
Une ligne rouge internationale, mais sans effet dissuasif visible
Les condamnations internationales se multiplient, sans produire jusqu’ici d’effet dissuasif évident. Imran Riza a rappelé mi-mars que les installations et personnels de santé « ne sont pas des cibles militaires ». L’OMS, la Croix-Rouge et plusieurs agences des Nations unies répètent qu’attaquer les structures de santé aggrave immédiatement la mortalité civile, même loin des sites directement bombardés. Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a, lui aussi, signalé que les attaques récentes contre des immeubles résidentiels, des abris et du personnel médical soulèvent de graves préoccupations au regard du droit international humanitaire. Pourtant, sur le terrain, les frappes sur les équipes de secours se poursuivent. Le décalage entre la norme et la réalité nourrit un sentiment d’impunité croissante.
Ce décalage n’est pas nouveau. Il s’inscrit dans un passif déjà lourd. Selon Human Rights Watch, au moins 163 travailleurs de santé et de secours avaient été tués au Liban au cours de l’année de combats précédent le cessez-le-feu de novembre 2024, et 55 hôpitaux ainsi que 158 ambulances avaient été endommagés. Ces chiffres ne concernent pas la séquence actuelle, mais ils permettent de comprendre pourquoi les alertes de mars 2026 sont reçues avec une inquiétude particulière : les institutions médicales et humanitaires ne partent pas d’une page blanche. Elles reviennent dans une guerre où les attaques contre les secours ont déjà une histoire documentée, et où les mécanismes de reddition de comptes n’ont pas empêché leur répétition.
Derrière les chiffres, une rupture politique et morale
Il existe enfin une dimension moins quantifiable, mais politiquement centrale. Dans une ville comme Nabatiyé, les secouristes sont souvent les derniers civils à circuler en permanence. Quand ils deviennent à leur tour des victimes récurrentes, la guerre envoie un message de désolation très profond : même ceux dont la fonction est de sauver ne sont plus protégés. Cette rupture morale compte dans un conflit où l’enjeu n’est pas seulement territorial ou militaire, mais aussi psychologique. La population qui reste, les familles déplacées, les blessés qui attendent une ambulance, tous intègrent cette idée qu’un véhicule sanitaire n’offre plus la sécurité minimale qu’il devrait garantir.
Le titre de cette séquence pourrait se résumer ainsi : au Liban, les secouristes ne meurent plus seulement à côté de la guerre, ils meurent dans son axe. À Nabatiyé, cela se voit avec une brutalité particulière. Deux jeunes volontaires tués le 25 mars. Au moins sept secouristes tués dans la nuit de vendredi à samedi dans le même district. Une nouvelle ambulance frappée encore samedi. Des bilans nationaux qui s’alourdissent presque jour après jour. Des hôpitaux fermés, des centres de santé à l’arrêt, des équipes qui retardent leurs départs de peur de devenir elles-mêmes la prochaine cible. Tant que cette dynamique perdurera, la question ne sera plus seulement de savoir combien de morts compte le Sud-Liban, mais combien de vies supplémentaires seront perdues parce que ceux qui devaient secourir arrivent trop tard, ou ne peuvent plus arriver du tout.


