L’Iran a refusé lundi d’exécuter l’ordre d’expulsion visant son ambassadeur à Beyrouth, ouvrant une nouvelle séquence de tension diplomatique avec les autorités libanaises. Alors que Beyrouth avait déclaré l’ambassadeur Mohammad Reza Shibani persona non grata et lui avait fixé dimanche comme date limite de départ, Téhéran a affirmé qu’il resterait en poste. Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmail Baghaei, a assuré que l’ambassade iranienne au Liban restait pleinement active et que son ambassadeur poursuivait sa mission à Beyrouth.
Cette réponse iranienne transforme une décision libanaise en bras de fer ouvert. Jusqu’ici, l’expulsion avait déjà constitué un geste politique rare de la part de Beyrouth, dans un contexte de pression croissante contre l’influence iranienne au Liban et contre le rôle militaire du Hezbollah. Le refus public de Téhéran de rappeler son représentant donne désormais à l’affaire une dimension institutionnelle plus lourde : le Liban a signifié une sanction diplomatique, l’Iran répond qu’il ne s’y conformera pas.
Un ordre d’expulsion désormais ouvertement contesté
Selon l’Associated Press, le Liban avait demandé à l’ambassadeur iranien de quitter le pays afin de réduire la présence diplomatique de Téhéran et de ramener la représentation iranienne au niveau d’un chargé d’affaires. La date butoir était fixée à dimanche. Lundi, l’Iran a clairement fait savoir que cette échéance ne serait pas respectée. Baghaei a déclaré devant des journalistes que, « suivant les remarques des autorités libanaises concernées et les conclusions atteintes », l’ambassadeur continuerait sa mission à Beyrouth.
À cette heure, aucune réponse publique détaillée des autorités libanaises n’a été rapportée pour préciser la suite concrète de ce refus iranien. Ce silence laisse en suspens la question essentielle : comment Beyrouth entend-il faire appliquer une décision de persona non grata lorsqu’un ambassadeur reste retranché dans son ambassade et bénéficie, en principe, des protections diplomatiques attachées à son statut. L’AP note justement que l’ambassadeur serait toujours dans l’enceinte diplomatique iranienne à Beyrouth.
Une nouvelle étape dans la confrontation entre Beyrouth et Téhéran
L’affaire ne surgit pas dans le vide. Cinq jours plus tôt, l’Associated Press rapportait déjà que le Liban avait franchi un seuil en déclarant l’ambassadeur iranien persona non grata, dans un mouvement plus large destiné à réduire l’empreinte iranienne dans le pays. Cette décision intervenait après que le gouvernement libanais eut interdit les activités militaires du Hezbollah et celles des Gardiens de la révolution iraniens sur le sol libanais.
Cette ligne s’inscrit dans une inflexion politique plus générale de l’État libanais. Depuis la reprise de la guerre provoquée par l’entrée du Hezbollah dans le conflit au nom de la solidarité avec l’Iran, le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam cherchent à convaincre qu’ils veulent réaffirmer l’autorité de l’État et désarmer les acteurs armés non étatiques. L’expulsion de l’ambassadeur iranien a été l’un des gestes les plus visibles de cette tentative de reprise en main.
Le Hezbollah a dénoncé la décision libanaise
Le Hezbollah a immédiatement rejeté la mesure. Selon l’AP, le mouvement l’a qualifiée de décision « imprudente et condamnable » et de « capitulation claire face aux pressions et diktats extérieurs ». Il a organisé un rassemblement près de l’ambassade d’Iran pour soutenir l’ambassadeur. Cette réaction montre que l’affaire dépasse largement une simple querelle protocolaire entre chancelleries : elle se situe au croisement de la souveraineté libanaise, de la présence iranienne et du rapport de force interne autour du Hezbollah.
L’AP ajoute qu’un responsable diplomatique libanais a accusé l’Iran d’avoir exercé, durant la semaine écoulée, une pression intense sur le gouvernement et sur le président du Parlement Nabih Berri, allié clé du Hezbollah, afin d’obtenir un recul sur cette décision. Autrement dit, l’expulsion n’a pas seulement provoqué une protestation publique. Elle a aussi déclenché une bataille politique en coulisses pour tenter d’en empêcher l’application.
Une crise au moment où le Liban cherche à désarmer le Hezbollah
Le dossier de l’ambassadeur iranien intervient alors que le Liban tente, dans un contexte de guerre, de faire avancer un agenda extrêmement sensible : le désarmement du Hezbollah. D’après l’AP, Beyrouth craint que l’insistance iranienne à inclure le Liban dans les conditions d’un dialogue avec Washington ne vienne compliquer encore davantage les efforts engagés par les autorités libanaises pour réduire l’autonomie militaire du mouvement chiite.
Ce point est central pour comprendre la portée de la crise actuelle. Aux yeux d’une partie de l’appareil d’État libanais, la question n’est plus seulement celle de l’influence iranienne abstraite. Elle est aussi celle de la capacité du Liban à reprendre la main sur une guerre déclenchée par le Hezbollah et sur une scène politique où Téhéran continue de peser directement. L’expulsion de l’ambassadeur était l’un des moyens choisis pour signifier cette volonté de rupture. Le refus iranien de s’y plier équivaut à une contestation directe de cette ligne.
Un camouflet pour l’autorité libanaise
L’épisode met aussi en difficulté les institutions libanaises sur le terrain symbolique. Lundi, le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Saar a commenté l’affaire sur X en ironisant sur le fait que l’ambassadeur iranien prenait son café à Beyrouth malgré l’ordre d’expulsion, accusant ensuite le Liban d’être un pays « virtuel » sous occupation iranienne. Même si cette prise de position vient d’un acteur directement engagé dans la guerre et doit être lue comme telle, elle illustre l’effet politique immédiat du bras de fer : la faiblesse du Liban à faire appliquer sa propre décision devient un argument exploité à l’extérieur.
À l’intérieur du pays aussi, la crise aggrave les fractures. L’AP rappelle que le ministre des Affaires étrangères Youssef Rajji, adversaire résolu du Hezbollah, est au cœur de cette décision d’expulsion, tandis que des responsables du mouvement chiite ont multiplié les menaces verbales contre lui. Dans ce contexte, l’affaire Shibani devient un test pour l’équilibre des pouvoirs à Beyrouth : soit l’État maintient sa décision, soit il donne l’image d’un pouvoir incapable d’imposer ses choix face au tandem Hezbollah-Iran.
Une relation diplomatique entrée dans une zone grise
Pour l’instant, rien n’indique une rupture complète des relations diplomatiques entre Beyrouth et Téhéran. Mais la situation est désormais entrée dans une zone grise. Le Liban a signifié son rejet officiel d’un ambassadeur. L’Iran répond que cet ambassadeur reste en fonction. Entre les deux, aucune sortie de crise n’apparaît publiquement. L’absence de réaction détaillée des autorités libanaises, après l’expiration du délai qu’elles avaient elles-mêmes fixé, laisse ouverte la question des moyens réels dont elles disposent pour faire respecter leur décision.
Cette séquence risque en outre de compliquer les efforts diplomatiques plus larges autour de la guerre. L’AP souligne que la fracture avec l’Iran affaiblit déjà les tentatives libanaises pour trouver une issue au conflit. Plus le différend autour de l’ambassadeur s’envenime, plus il devient difficile pour Beyrouth de tenir simultanément plusieurs lignes : dénoncer l’invasion israélienne, contenir le Hezbollah, rassurer ses partenaires arabes et occidentaux, et éviter une confrontation frontale avec Téhéran.
Un dossier qui dépasse la seule question protocolaire
Au fond, l’enjeu dépasse le cas personnel de Mohammad Reza Shibani. L’affaire résume la question qui traverse aujourd’hui le Liban : qui décide réellement des lignes rouges du pays dans la guerre en cours. En expulsant l’ambassadeur, Beyrouth tentait d’affirmer un cadre. En refusant de partir, Téhéran signifie qu’il ne reconnaît pas ce cadre comme suffisant pour remettre en cause sa présence politique. Entre les deux, le Liban se retrouve une nouvelle fois exposé à une confrontation où la souveraineté affichée et le rapport de force réel ne coïncident pas toujours.
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