Des bombardements israéliens ont touché samedi les abords immédiats du site archéologique d’Al-Bass, l’un des ensembles romains les plus prestigieux du Liban et inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1984. Des dommages matériels ont été constatés à l’intérieur même du périmètre protégé, notamment autour du célèbre hippodrome romain. Le ministre de la Culture, le docteur Ghassan Salameh, a réagi avec fermeté en fin d’après-midi, condamnant une atteinte directe au patrimoine culturel et civilisationnel libanais.
Un joyau antique exposé aux frappes de proximité
Le site d’Al-Bass, situé aux portes sud de Tyr, constitue l’un des témoignages les plus complets et les mieux conservés de l’urbanisme romain au Proche-Orient. Il englobe une vaste nécropole datant des IIe et IIIe siècles après J.-C., un arc de triomphe monumental, des aqueducs partiellement préservés et surtout un hippodrome d’une dimension exceptionnelle. Ce dernier, long de 480 mètres et large de 90 mètres, pouvait accueillir jusqu’à 30 000 spectateurs pour des courses de chars et autres spectacles. Considéré comme le mieux préservé après celui du Circus Maximus à Rome, il symbolise à lui seul la splendeur architecturale de l’Empire romain en Phénicie.
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Les frappes survenues dans la journée de samedi ont visé des secteurs immédiatement adjacents à ces vestiges. Selon les premières constatations rapportées par les autorités libanaises, des impacts et des projections de débris ont endommagé des zones périphériques du site, provoquant des fissures et des effondrements mineurs sur certaines structures annexes. Aucune présence militaire ou sécuritaire n’a été signalée à l’intérieur du périmètre archéologique, qui relève exclusivement de la Direction générale des antiquités.
La condamnation sans équivoque du ministre Ghassan Salameh
Dans un communiqué diffusé à 16 heures, le ministre de la Culture, le docteur Ghassan Salameh, a exprimé sa plus vive réprobation. « Je dénonce l’agression israélienne contre le patrimoine culturel et civilisationnel des sites archéologiques libanais suite à l’exposition des abords du site archéologique d’Al-Bass dans la ville de Tyr à des dommages matériels à l’intérieur du site par l’ennemi », a-t-il déclaré.
Le ministre a ensuite rappelé le statut international exceptionnel du site : « Le site est inscrit sur la liste du patrimoine mondial et sur la liste de la protection renforcée conformément à la convention de La Haye de 1954, protocole II de l’Unesco, qui assure une protection renforcée pendant les conflits armés. »
Il a poursuivi en précisant les résultats des consultations menées avec les services de sécurité : « Après contact avec les appareils de sécurité et les gouvernorats dans les différentes régions libanaises, les sites archéologiques ne comportent aucune présence militaire ou sécuritaire et par conséquent il n’est pas possible d’utiliser cet argument pour les bombarder ou y porter atteinte, et ils sont directement sous l’administration de la Direction générale des antiquités. »
Cette déclaration, particulièrement précise et documentée, vise à écarter toute justification militaire et à placer les atteintes constatées sous le seul angle de la violation du droit international relatif à la protection des biens culturels.
Tyr, berceau de la civilisation phénicienne et témoin de vingt siècles d’histoire
Fondée vers 2750 avant J.-C., Tyr est l’une des plus anciennes cités du monde méditerranéen. Cité-État phénicienne prospère, elle fut le point de départ des grandes expéditions maritimes qui diffusèrent l’alphabet et la pourpre tyrienne jusqu’aux rivages de l’Atlantique. Conquise par Alexandre le Grand en 332 avant J.-C. après un siège célèbre, elle devint ensuite une métropole hellénistique puis romaine, conservant un rôle économique et culturel majeur pendant des siècles.
Le site d’Al-Bass, découvert et fouillé à partir des années 1960, illustre parfaitement cette continuité historique. La nécropole renferme des sarcophages richement sculptés, des tombes à hypogée et des monuments funéraires qui témoignent des pratiques religieuses et artistiques de l’époque impériale. L’hippodrome, quant à lui, offre un exemple rare d’architecture de spectacle romaine en Orient : ses gradins, ses carceres (les stalles de départ) et ses spinae (les barrières centrales) sont encore visibles sur une grande partie de leur longueur, permettant aux archéologues et aux visiteurs de reconstituer avec précision le déroulement des courses antiques.
Avant les crises successives qui ont frappé le Liban, le site accueillait chaque année des dizaines de milliers de touristes, contribuant significativement à l’économie locale et à la valorisation du patrimoine national. Son inscription sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco en 1984, aux côtés de la vieille ville de Tyr, repose sur des critères culturels exceptionnels : témoignage unique d’une civilisation disparue et ensemble architectural d’une valeur universelle.
La protection renforcée selon la Convention de La Haye de 1954
Le rappel du ministre Salameh à la Convention de La Haye et à son Second Protocole de 1999 n’est pas une simple formule diplomatique. Ratifié par le Liban et Israël, ce texte international crée un régime de protection renforcée pour les biens culturels les plus importants. Il interdit explicitement toute attaque dirigée contre eux et impose aux belligérants de s’abstenir de tout usage militaire qui pourrait les transformer en objectifs légitimes.
L’inscription d’Al-Bass sur la liste de cette protection renforcée, confirmée par l’Unesco, impose des obligations précises : marquage des sites, abstention d’actes d’hostilité et, en cas de dommages, documentation et réparation. La Direction générale des antiquités, placée sous tutelle du ministère de la Culture, administre directement le site depuis des décennies, veillant à son entretien, à sa fouille scientifique et à sa mise en valeur touristique. Aucune implantation militaire n’y a jamais été tolérée, comme l’a réaffirmé avec force le communiqué de samedi.
Les précédents préoccupants du conflit de 2023-2024
Ces nouveaux dommages s’inscrivent malheureusement dans une série d’incidents similaires observés lors de l’escalade de 2023-2024. À plusieurs reprises, notamment en octobre et novembre 2024, des frappes aériennes israéliennes avaient déjà visé les environs immédiats de Tyr, menaçant directement le site d’Al-Bass et l’hippodrome romain. Des sources internationales, dont l’Unesco elle-même, avaient alors rapporté des impacts de proximité, des vibrations importantes et des risques de dommages collatéraux sur les structures antiques.
L’organisation onusienne avait exprimé à l’époque sa « profonde préoccupation » et rappelé l’obligation de respecter le droit international humanitaire en matière de biens culturels. Des images et rapports d’experts avaient montré des colonnes de fumée s’élevant près des vestiges, sans destruction massive du cœur du site mais avec des effets secondaires (fissures, effondrements mineurs, infiltration de débris). Ces précédents avaient conduit l’Unesco à placer 34 sites culturels libanais, dont Tyr et Baalbek, sous protection renforcée en décembre 2024, précisément pour éviter de tels risques à l’avenir.
Malgré ces mesures, la récurrence des frappes de proximité à Tyr démontre la vulnérabilité persistante de ces ensembles archéologiques, situés dans une zone géographiquement exposée aux opérations militaires.
Évaluation en cours par la Direction générale des antiquités
En fin d’après-midi, des équipes spécialisées de la Direction générale des antiquités se trouvaient toujours sur le site d’Al-Bass. Munies d’équipements de relevé laser et de drones de cartographie, elles procédaient à une inspection détaillée des zones touchées. Des photographies comparatives avant-après étaient réalisées, tandis que des archéologues examinaient les structures périphériques de l’hippodrome et de la nécropole pour détecter d’éventuelles fissures ou altérations provoquées par les ondes de choc.
Aucune estimation chiffrée des dommages n’a encore été communiquée, mais les premières observations font état de dégradations localisées sur des murs de soutènement et des éléments décoratifs secondaires. Le site reste accessible aux équipes de conservation sous surveillance renforcée, dans un contexte où des survols aériens continuent d’être signalés au-dessus de Tyr.
Un patrimoine universel dont la préservation engage la communauté internationale
L’hippodrome de Tyr ne représente pas seulement un monument libanais ; il appartient à l’héritage commun de l’humanité. Son architecture, ses dimensions et son état de conservation en font une référence incontournable pour les historiens du monde romain. Associé à la nécropole, il offre un panorama unique sur les pratiques funéraires, sportives et urbaines de l’Antiquité.
La communauté archéologique internationale suit avec attention les développements de la journée. Plusieurs institutions partenaires de l’Unesco ont déjà fait part de leur disponibilité pour apporter une expertise technique une fois la sécurité rétablie. Le ministre Ghassan Salameh a indiqué que le Liban documenterait l’ensemble des atteintes afin de les porter, le cas échéant, devant les instances internationales compétentes.
Les précédents préoccupants du conflit de 2023-2024 : Baalbek et d’autres sites patrimoniaux
Ces nouveaux dommages à Tyr s’inscrivent dans une série d’incidents similaires observés lors de l’escalade de 2023-2024. À Baalbek, autre site classé au patrimoine mondial de l’Unesco, des frappes aériennes ont touché à plusieurs reprises des zones immédiatement adjacentes aux temples romains. Un parking situé à quelques mètres du complexe a été détruit, tout comme un bâtiment ottoman du XIXe siècle et l’hôtel Palmyra, édifice historique emblématique. Des dommages ont également été constatés sur la porte nord historique de la ville et sur d’autres structures ottomanes, dont les Gouroud Barracks. Les vibrations, les débris et les ondes de choc ont menacé les temples de Jupiter et de Bacchus, parmi les mieux préservés au monde.
À Tyr même, des raids aériens en octobre et novembre 2024 ont endommagé des structures byzantines et ottomanes dans la vieille ville, ainsi que des sites mineurs datant de ces périodes. Si l’hippodrome et la nécropole d’Al-Bass n’ont pas été touchés directement à l’époque, les frappes de proximité ont provoqué des inquiétudes sur la stabilité des vestiges, avec des risques de fissures et d’infiltration de débris. D’autres sites historiques du sud du Liban, dont des églises anciennes, des cimetières et des marchés traditionnels, ont subi des destructions ou des dommages collatéraux.
Face à ces menaces, l’Unesco a réagi en novembre 2024 en accordant une protection renforcée provisoire à 34 biens culturels libanais. Parmi eux figurent les sites de Tyr et de Baalbek, mais aussi ceux de Byblos, d’Anjar et plusieurs autres ensembles phéniciens, romains et médiévaux. Cette mesure, la plus élevée prévue par la Convention de La Haye, vise à immuniser ces lieux contre toute attaque et à imposer aux parties un devoir de vigilance accru.


