Depuis le début de l’escalade militaire en octobre 2023, la guerre entre Israël et le Liban ne se joue pas uniquement sur le terrain des affrontements armés. Elle s’étend désormais à une bataille psychologique où la peur, la désinformation et les tactiques de terreur directe visent à fracturer la société libanaise, particulièrement dans la banlieue sud de Beyrouth. Cette guerre psychologique utilise plusieurs leviers : les bombardements nocturnes, les menaces téléphoniques directes, la propagation de fausses informations via les réseaux sociaux, et l’annonce systématique des lieux à bombarder par les porte-paroles de Tsahal. Ces actions sont conçues pour déstabiliser la population civile et provoquer la sédition, affaiblissant ainsi la cohésion nationale.

La terreur des bombardements nocturnes

Depuis des décennies, la banlieue sud de Beyrouth, fief du Hezbollah, est une cible privilégiée des frappes israéliennes. Cependant, depuis octobre 2023, ces frappes ont pris une ampleur nouvelle, avec des bombardements intensifs menés presque exclusivement la nuit. Ces attaques nocturnes ne visent pas seulement des objectifs militaires, mais cherchent à exploiter la peur accrue que ressentent les civils lorsqu’ils sont plongés dans l’obscurité.

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L’impact psychologique de ces frappes est énorme. Tout Beyrouth ressent et entend les bombardements. Les explosions résonnent dans toute la ville, y compris dans les quartiers éloignés de Dahiyeh, comme Achrafieh ou Hamra. Les flashs lumineux illuminent le ciel de Beyrouth et sont visibles depuis plusieurs points de la capitale, tandis que les déflagrations secouent les bâtiments, le bruit est horrible, l’odeur du brulé rappelle celui de la mort. Dans la nuit du 18 octobre 2023, des frappes aériennes massives ont visé des positions du Hezbollah à Dahiyeh. Les explosions étaient visibles et audibles à travers toute la ville, avec des ondes de choc ressenties jusqu’à Jounieh, à plus de 20 kilomètres au nord.

Ces attaques, qui provoquent des scènes de panique, perturbent la vie quotidienne. « Les nuits où il y a des frappes, je n’arrive pas à dormir », témoigne Hadi, un habitant de Hamra. « Je sens les vibrations dans les murs de mon appartement, et même si je sais que les frappes sont loin, je ne peux m’empêcher de penser que cela peut arriver ici. » Ce sentiment de vulnérabilité touche non seulement les quartiers proches des zones bombardées, mais l’ensemble de Beyrouth, où les familles se réfugient souvent dans des abris de fortune ou évacuent temporairement.

La stratégie derrière ces bombardements nocturnes est claire : créer un climat de terreur collective. La psychologue Dr. Judith Herman, spécialisée dans les traumatismes de guerre, souligne que « les frappes aériennes nocturnes plongent les civils dans une angoisse constante, où l’imprévisibilité des attaques et l’impossibilité de voir ce qui se passe amplifient le traumatisme ». La répétition des frappes chaque nuit, associée aux images des explosions, crée un environnement où la peur devient omniprésente.

Les annonces de bombardements par Tsahal : une terreur annoncée

Chaque soir, les porte-paroles de Tsahal (les Forces de défense israéliennes) annoncent publiquement les lieux qui seront bombardés dans les heures à venir, affirmant agir sous prétexte de protéger les vies civiles. Ces messages, diffusés via les réseaux sociaux, la télévision et la radio, exhortent les civils à quitter leurs domiciles avant l’arrivée des frappes. Ces ordres d’évacuation concernent aujourd’hui près d’un million de personnes qui se retrouvent en détresse morale et psychologique, forcées de quitter leurs foyers sans savoir si elles pourront y revenir. Ces familles, déplacées de chez elles, vivent dans l’incertitude totale quant à leur avenir, avec la crainte que leurs maisons soient détruites avant leur retour.

Les instructions données par Tsahal pour évacuer les zones visées créent un sentiment de panique immédiate chez les habitants, contraints de fuir sans savoir s’ils pourront revenir ou retrouver leur maison intacte. Dans les faits, ces annonces de bombardements créent un climat de terreur psychologique permanente, où chaque soir devient un jeu d’attente insupportable pour les familles, ne sachant pas si elles seront les prochaines à devoir fuir ou à être frappées.

Ces pratiques sont aussi controversées au regard des conventions internationales sur les droits de l’homme et les règles de guerre. Le droit international humanitaire, notamment les Conventions de Genève, interdit l’utilisation de la terreur comme méthode de guerre, et impose des limites strictes à la manière dont les opérations militaires doivent protéger les civils. L’annonce de bombardements massifs et les appels à évacuer, bien qu’ils soient présentés comme des tentatives de minimiser les pertes civiles, participent à la création d’un environnement de peur, ce qui viole le principe de distinction entre civils et combattants et soulève des questions éthiques sur l’utilisation de ces tactiques. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) souligne que ces pratiques peuvent constituer des violations du droit international humanitaire, qui protège les civils contre l’intimidation et les attaques indiscriminées.

Les menaces téléphoniques : une arme directe contre les civils

En parallèle des bombardements, une autre forme de terreur s’est intensifiée depuis le début du conflit : les menaces téléphoniques directes. Ces appels, souvent anonymes, sont rapportés par de nombreux habitants de la banlieue sud de Beyrouth, mais aussi du sud du Liban. Les personnes qui reçoivent ces appels sont souvent averties que leurs maisons seront bombardées si elles continuent à soutenir ou abriter des membres du Hezbollah.

Un cas particulièrement marquant s’est produit le 17 octobre 2023. Des résidents de Dahiyeh ont rapporté avoir reçu des appels menaçants, leur disant que leur quartier serait « le prochain » sur la liste des cibles israéliennes. Ces appels, bien que souvent vagues, ont un impact psychologique dévastateur. Les habitants se retrouvent dans un état de terreur constant, craignant que leur maison soit la prochaine à être frappée.

Ces menaces téléphoniques ne sont pas nouvelles dans ce type de conflit, mais leur utilisation accrue montre à quel point la guerre psychologique fait partie intégrante de la stratégie israélienne. Selon l’analyste Dr. Peter Neumann, expert en communication de crise, « ces appels sont conçus pour fragmenter la société civile, semer le doute et encourager la dissociation entre les populations civiles et les groupes armés comme le Hezbollah ». En forçant les habitants à choisir entre leur sécurité et leur loyauté, Israël cherche à affaiblir le soutien au Hezbollah et à provoquer des fractures internes.

La désinformation : un outil puissant de manipulation

En plus des frappes et des menaces directes, la désinformation joue un rôle majeur dans ce conflit. Les réseaux sociaux sont inondés de fausses informations, souvent destinées à amplifier la peur et à semer la confusion. Un exemple concret est survenu le 6 octobre 2023, lorsqu’Eddy Cohen, un commentateur israélien bien connu, a partagé sur X (anciennement Twitter) une photo soi-disant prise dans un tunnel du Hezbollah. Cette image, censée prouver la présence d’un réseau souterrain du Hezbollah sous Beyrouth, s’est avérée être une photo datant de 2019, prise de l’autre côté de la frontière, en Israël. Pourtant, cette publication a rapidement été partagée des milliers de fois, renforçant l’idée que le Hezbollah se cache sous chaque quartier libanais.

Ce type de désinformation, souvent basé sur des images hors contexte ou des rumeurs infondées, vise à alimenter la paranoïa. En semant la confusion parmi les civils, Israël cherche à exacerber les tensions internes et à affaiblir la confiance de la population dans les institutions et les médias locaux.

Les experts en désinformation, tels que le professeur Garth Jowett, soulignent que « la désinformation dans les situations de conflit est particulièrement dangereuse, car elle joue sur les émotions primaires comme la peur et l’angoisse, réduisant la capacité des gens à analyser rationnellement les événements ». La propagation de fausses nouvelles, amplifiée par les réseaux sociaux, alimente un climat d’incertitude où il devient difficile de discerner la vérité.

L’impact sur la population libanaise et au-delà

L’effet cumulatif de ces différentes tactiques – bombardements nocturnes, annonces de frappes, menaces téléphoniques et désinformation – est une usure psychologique profonde pour les habitants de Beyrouth et du sud du Liban. La guerre psychologique ne se contente pas de détruire des bâtiments, elle vise à briser la résilience morale et mentale des civils. Des familles entières vivent dans la peur constante, craignant pour leur sécurité et celle de leurs proches.

Même quitter devient une décision dure à prendre en raison des risques de se rendre à l’aéroport international de Beyrouth.

Les attaques répétées perturbent la vie quotidienne : les écoles ferment, les routes sont désertes la nuit, et les hôpitaux se préparent à une escalade continue des blessés. La population se retrouve piégée dans une guerre où la terreur est une arme aussi puissante que les bombes. De nombreuses familles ont déjà quitté leur domicile, craignant pour leur vie, tandis que d’autres vivent dans l’incertitude totale, ne sachant pas si elles pourront retourner chez elles un jour.

Mais l’impact de cette guerre psychologique ne s’arrête pas aux frontières du Liban. Les proches vivant à l’étranger ou les membres de la diaspora libanaise sont également touchés, car ils s’inquiètent constamment pour la sécurité de leurs familles restées au pays. Ils suivent les nouvelles en temps réel, chaque rapport de bombardement ou d’évacuation provoquant une vague d’angoisse parmi ceux qui vivent en Europe, en Amérique ou dans d’autres régions du monde. Les appels fréquents aux familles au Liban révèlent des situations de stress émotionnel intense des deux côtés, avec des proches tentant de rassurer, mais eux-mêmes en proie à une anxiété qui ne cesse de croître.

L’angoisse de ceux qui vivent loin est souvent amplifiée par l’absence de contrôle direct sur la situation. Contrairement à ceux qui sont sur place et qui peuvent réagir en fonction des circonstances, les Libanais vivant à l’étranger n’ont que des informations fragmentées sur la situation réelle de leurs proches. Cette détresse morale est alimentée par les images d’explosions, les récits de frappes et l’incertitude quotidienne à laquelle sont confrontées leurs familles.

Ainsi, la guerre psychologique déclenchée par les bombardements, les menaces téléphoniques et la désinformation va bien au-delà des frontières libanaises, affectant profondément la diaspora et amplifiant le sentiment de désespoir parmi ceux qui se trouvent à l’étranger. Ce traumatisme collectif touche toute une communauté, et chaque nouvelle escalade du conflit accroît la peur et la souffrance des Libanais partout dans le monde.

Newsdesk Libnanews
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