dimanche, janvier 25, 2026

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Explosion au port de Beyrouth : pourquoi l’enquête judiciaire reste figée

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Une enquête toujours à l’arrêt malgré quatre années écoulées

Près de quatre années après l’explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth, l’enquête judiciaire n’a connu aucune avancée décisive. L’instruction, suspendue à plusieurs reprises, demeure dans une impasse juridique et politique. Aucun procès n’a été engagé, aucun accusé majeur n’a comparu, et les mécanismes institutionnels semblent paralysés. Cette lenteur judiciaire provoque un sentiment d’abandon profond chez les familles des victimes et alimente une crise persistante de confiance envers l’appareil judiciaire libanais.

Le bilan humain et matériel de la catastrophe est pourtant sans précédent dans l’histoire récente du pays. Plus de 230 morts, 6 500 blessés et près de 300 000 personnes déplacées. Le coût des destructions a été estimé à plus de 15 milliards de dollars. L’explosion, causée par le stockage de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium dans un entrepôt sans mesures de sécurité, a mis en lumière les failles systémiques de la gouvernance et de la chaîne de responsabilité de l’État.

L’enquête a été initialement confiée au juge Fadi Sawan, puis transférée au juge Tarek Bitar, désigné par le Conseil supérieur de la magistrature. Ce dernier a rapidement fait l’objet de pressions, notamment après avoir inculpé plusieurs responsables politiques, parmi lesquels des anciens ministres et directeurs de services de sécurité. Depuis janvier 2023, le travail du juge est suspendu, en raison de recours déposés par les inculpés contestant sa compétence. Aucun acte judiciaire significatif n’a été pris depuis cette date.

Des recours à répétition pour neutraliser l’instruction

L’enquête a été freinée par une série de recours procéduraux. À plusieurs reprises, des anciens ministres mis en cause ont déposé des demandes de dessaisissement, arguant d’un conflit de compétence. Ces manœuvres ont abouti à des décisions contradictoires entre différentes juridictions, et à l’arrêt complet de la procédure. La justice libanaise semble ainsi incapable de trancher entre les prérogatives du juge d’instruction et celles des chambres de la Cour de cassation.

Le juge Tarek Bitar, dans l’un de ses derniers communiqués, avait déclaré qu’il ne se retirerait pas du dossier malgré les pressions. Il avait par ailleurs tenté, en janvier 2023, de reprendre unilatéralement l’instruction, en émettant 13 mandats d’arrêt, dont plusieurs contre des responsables de haut niveau. Cette initiative a été immédiatement bloquée par le procureur général près la Cour de cassation, qui a refusé de les exécuter, estimant que le juge Bitar n’avait pas compétence à ce stade. Ce refus a déclenché une crise ouverte au sein de l’institution judiciaire.

Les multiples conflits de compétence, les interférences politiques et les menaces à peine voilées ont eu raison de la dynamique initiale. Aujourd’hui, les pièces du dossier sont entreposées, mais aucun magistrat ne peut les consulter ou les compléter. Les interrogatoires des responsables sécuritaires n’ont pas été poursuivis, et les expertises internationales, demandées dès 2021, n’ont pas été intégrées au dossier d’instruction.

Une justice impuissante face aux immunités institutionnelles

Au cœur de cette paralysie se trouve le régime des immunités légales dont bénéficient les hauts responsables de l’État. Les anciens ministres, en particulier ceux de l’Intérieur, de la Défense, et des Travaux publics, invoquent leur statut pour refuser de comparaître. Le Parlement n’a pas levé leurs immunités, et la Haute Cour chargée de juger les ministres ne s’est jamais réunie depuis le début de l’enquête. L’ensemble du processus est donc bloqué par des verrous institutionnels que personne ne semble disposé à déverrouiller.

Cette situation révèle une fragilité structurelle du système judiciaire libanais, dont les membres sont divisés entre partisans d’une indépendance renforcée et ceux qui défendent une justice contrôlée par l’exécutif. Le président du Conseil supérieur de la magistrature a reconnu, dans une déclaration récente, qu’aucun consensus ne pouvait être dégagé au sein de la hiérarchie judiciaire sur le traitement du dossier de l’explosion. Cette absence d’unité se traduit par une inaction prolongée et un effondrement de l’autorité judiciaire.

Le ministère de la Justice, interpellé à plusieurs reprises, n’a proposé aucune réforme permettant de relancer l’enquête. Aucune commission d’enquête parlementaire n’a été créée, et les auditions menées en 2021 ont été suspendues sine die. Le Conseil des ministres, sollicité par les familles des victimes, a refusé d’intervenir, estimant que le dossier relevait strictement du pouvoir judiciaire.

Des familles de victimes livrées à elles-mêmes

L’immobilisme judiciaire a des conséquences humaines considérables. Les familles des victimes dénoncent un abandon complet de la part des institutions. Plusieurs comités de proches ont organisé des rassemblements devant le palais de justice pour réclamer la reprise immédiate de l’instruction. Leurs revendications restent sans réponse. Certains ont entamé des démarches internationales, déposant des plaintes auprès du Conseil des droits de l’homme à Genève et demandant la nomination d’une commission d’enquête indépendante.

Sur le plan de la réparation, la situation est tout aussi bloquée. Sur les quelque 2 500 demandes d’indemnisation déposées, seules 1 400 ont été partiellement traitées. Les aides d’urgence versées par l’État ne couvrent en moyenne que 25 % des pertes déclarées. Les programmes de reconstruction sont pilotés par des ONG ou des agences de l’ONU, en l’absence de coordination nationale. Les habitants de Karantina, Mar Mikhael et Gemmayzeh continuent de vivre dans des logements précaires, sans accès aux aides promises en 2021.

Cette absence de justice et de réparation alimente un sentiment d’injustice collective. Pour une grande partie de la population, l’explosion du port est le symbole d’un État défaillant, où les responsabilités ne sont jamais établies, et où les victimes sont réduites au silence. Ce dossier est devenu un marqueur de la faillite des institutions.

L’impact d’un blocage prolongé sur la crédibilité nationale

La paralysie de l’enquête nuit également à la crédibilité internationale du Liban. Plusieurs partenaires, dont la France, l’Allemagne et les Nations Unies, ont publiquement exprimé leur inquiétude face à l’absence de procédure judiciaire effective. Le Parlement européen a adopté une résolution appelant à une enquête internationale, en soulignant que le Liban n’était pas en mesure, dans son état actuel, de juger ce dossier de manière indépendante.

Cette pression internationale se heurte toutefois à la souveraineté judiciaire invoquée par les autorités libanaises. Le gouvernement a rejeté l’idée d’une commission d’enquête internationale, arguant que le système judiciaire local restait compétent. Or, ce même système est aujourd’hui paralysé par des procédures dilatoires, des conflits internes et une absence de moyens techniques.

Cette contradiction met en péril les efforts diplomatiques du Liban pour obtenir des aides structurelles. Plusieurs programmes de soutien ont été conditionnés à des progrès sur le plan judiciaire. La non-clarification du dossier du port est désormais considérée comme un frein aux financements extérieurs et à la relance économique. Elle renforce également l’image d’un pays en rupture avec les standards internationaux de justice et de transparence.

Un possible recours à la justice internationale

Face au blocage national, certaines voix plaident pour une judiciarisation internationale du dossier. Des ONG, des juristes et des familles de victimes ont saisi des mécanismes onusiens pour réclamer l’ouverture d’une enquête indépendante. Cette démarche, bien qu’encore marginale, progresse, notamment grâce à des initiatives portées par des avocats au Liban et à l’étranger.

Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a évoqué la possibilité de nommer un rapporteur spécial. Une telle décision nécessiterait toutefois l’accord du Conseil des droits de l’homme. Si elle était adoptée, elle ouvrirait la voie à un audit externe du processus judiciaire libanais et à des recommandations contraignantes.

Pour l’heure, aucune avancée n’est en vue. Le juge Tarek Bitar reste officiellement en charge du dossier, mais sans pouvoir l’exercer. Le Conseil supérieur de la magistrature n’a pas proposé de remplaçant ni relancé la procédure. Le pouvoir politique, quant à lui, garde le silence. L’enquête sur la pire catastrophe non naturelle de l’histoire libanaise récente demeure ainsi suspendue dans un vide juridique, institutionnel et moral.

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Newsdesk Libnanews
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