Un indicateur révélateur de l’effondrement du pouvoir d’achat
Le 6 juin 2025, un rapport relayé dans la presse libanaise met en lumière l’aggravation de la crise alimentaire à travers un indicateur précis : le coût moyen d’un panier alimentaire pour un repas de fête a doublé en un an. Cette donnée provient d’une étude publiée par l’Université libanaise, réalisée dans le cadre de l’observatoire économique appliqué du département de sciences économiques.
L’étude s’est penchée sur la composition d’un repas traditionnel destiné à une famille de cinq personnes pour une célébration religieuse, avec un menu incluant viande, riz, légumes, pain, fruits et jus. Elle révèle que le coût total de ce panier est passé de 615 000 livres libanaises en juin 2024 à 1 240 000 livres en juin 2025. Cette augmentation représente une hausse de plus de 100 % en un an, bien supérieure à l’évolution des salaires moyens dans le secteur public et privé.
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Méthodologie de l’étude
Les chercheurs ont mené une enquête sur dix marchés populaires répartis entre Beyrouth, le Mont-Liban, la Bekaa, le Sud et le Nord. Ils ont relevé les prix de chaque composant du panier pendant trois semaines précédant l’Aïd al-Adha. La méthode utilisée combine des relevés directs, des entretiens avec les vendeurs, et une modélisation statistique du coût moyen pondéré selon la zone géographique.
Selon le professeur responsable de l’étude, l’objectif est de créer un baromètre régulier du pouvoir d’achat des ménages, centré sur les repas à haute valeur symbolique. Le coût d’un repas de fête est considéré comme un indicateur avancé de précarité sociale, car il reflète la capacité ou non d’une famille à maintenir les usages alimentaires lors des grandes occasions.
Composantes du panier et évolutions spécifiques
Les hausses les plus significatives concernent la viande bovine, dont le prix a augmenté de 123 %, passant de 250 000 à 560 000 livres pour un kilo. Le riz a connu une hausse de 67 %, les légumes frais de 83 %, et le pain de 45 %. Le prix des fruits locaux a aussi doublé, alors que les jus industriels, souvent consommés durant les fêtes, ont vu leur prix tripler à cause des coûts de transport et des droits de douane.
La structure du panier a été volontairement maintenue identique à celle de l’année précédente pour assurer la comparabilité. Les auteurs notent cependant que de nombreux ménages ne pourront pas reconstituer ce menu en totalité et devront recourir à des substitutions : viande de volaille à la place de viande rouge, riz en plus petite quantité, ou suppression des jus.
Impact sur les familles à revenu fixe
L’étude souligne que cette augmentation du panier s’inscrit dans un contexte de stagnation des revenus. Dans le secteur public, les augmentations salariales décidées en 2023 et 2024 ne couvrent plus l’inflation alimentaire. Le salaire minimum reste inférieur à 3 millions de livres libanaises, alors que le coût mensuel d’un panier alimentaire de base pour une famille de cinq personnes dépasse désormais 5,2 millions de livres.
Les familles dépendant d’un revenu fixe ou d’une aide sociale sont les plus touchées. L’étude cite le cas d’un enseignant du primaire dont le salaire est à peine suffisant pour couvrir les dépenses alimentaires de la première quinzaine du mois. Ce déséquilibre se traduit par un report des achats, une baisse de la qualité nutritionnelle, et une anxiété accrue lors des périodes festives.
Les ONG locales rapportent une augmentation des demandes d’aides alimentaires spécifiques à l’approche de l’Aïd. Certaines associations notent que des familles auparavant autonomes sollicitent désormais des paniers de fête subventionnés, ce qui témoigne d’un appauvrissement rapide de couches moyennes.
Changements de comportement alimentaire
Outre les substitutions, l’étude met en évidence une évolution dans les pratiques de consommation. Les familles tendent à réduire le nombre d’invités, à simplifier les menus, ou à organiser les repas de fête sur plusieurs jours en fractionnant les plats. Ce glissement vers une convivialité restreinte et fonctionnelle rompt avec les traditions libanaises de générosité gastronomique durant les fêtes.
Les marchés populaires, traditionnellement animés avant les grandes célébrations, connaissent une baisse de fréquentation. Certains commerçants interrogés évoquent des clients qui demandent des découpes réduites au gramme près, ou qui remplacent les produits frais par des conserves. Ces indices signalent une dégradation structurelle de l’alimentation dans le pays.
Analyse des causes économiques
L’augmentation des prix s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, la dépréciation continue de la livre libanaise sur le marché parallèle accroît le coût des importations. Ensuite, les hausses des coûts énergétiques et des transports affectent l’ensemble de la chaîne logistique. Enfin, les droits de douane sur certains produits alimentaires importés, introduits en 2024 pour compenser la baisse des recettes fiscales, ont directement pesé sur les prix à la consommation.
Le professeur d’économie à l’Université libanaise souligne également le rôle de la spéculation et de la désorganisation du marché intérieur. L’absence de régulation efficace permet des marges excessives entre grossistes et détaillants, en particulier pour les produits frais. Le manque de coordination entre les autorités locales et les ministères concernés empêche toute politique cohérente de plafonnement ou de subvention ciblée.
Les commerçants évoquent également les difficultés logistiques liées à l’état des infrastructures. Le mauvais état des routes, les coupures d’électricité prolongées et le coût du carburant compliquent l’acheminement des produits, ce qui contribue à des hausses ponctuelles devenues structurelles.
Réponses institutionnelles et politiques publiques
Face à cette détérioration du pouvoir d’achat, les réponses institutionnelles restent limitées. Le ministère de l’Économie et du Commerce a annoncé à plusieurs reprises des mesures de contrôle des prix, mais les capacités d’inspection sont réduites. Selon des sources internes, moins de 200 inspecteurs sont disponibles pour couvrir l’ensemble du territoire, ce qui rend les contrôles sporadiques et peu dissuasifs.
Le ministère des Affaires sociales a distribué, via des ONG partenaires, environ 15 000 paniers alimentaires subventionnés avant l’Aïd. Toutefois, cette aide ne couvre qu’une fraction des besoins, dans un pays où plus de 60 % de la population vit sous le seuil de pauvreté selon les dernières estimations. Le ministère reconnaît l’insuffisance de son budget pour répondre à la demande.
Au Parlement, certains députés ont proposé une loi d’urgence sur la sécurité alimentaire, qui inclurait des subventions ciblées, un encadrement des prix des produits de base, et une réforme de la tarification douanière sur les produits importés. Le projet, encore en discussion en commission, se heurte à des blocages politiques entre les blocs parlementaires, notamment sur le financement de ces mesures.
Impact psychologique et social
L’aspect symbolique du repas de fête joue un rôle majeur dans la cohésion sociale au Liban. L’incapacité croissante des familles à honorer ces traditions génère un sentiment d’humiliation sociale, particulièrement ressenti dans les zones urbaines populaires. Des psychologues interrogés évoquent une augmentation des symptômes anxieux chez les parents, en particulier les mères de famille, confrontées à l’impossibilité d’offrir un moment de joie à leurs enfants.
Dans les quartiers de la périphérie de Beyrouth, des initiatives citoyennes ont vu le jour, comme les repas communautaires en plein air ou les cuisines collectives. Ces efforts visent à préserver l’esprit de partage malgré la crise, mais ils restent marginaux et dépendent du volontariat. Certaines associations religieuses organisent également des distributions de plats préparés, mais elles signalent une explosion de la demande par rapport aux années précédentes.
Comparaisons régionales
Comparé à d’autres pays de la région, le Liban affiche l’un des taux d’inflation alimentaire les plus élevés en 2025. Alors que la Jordanie et l’Égypte ont enregistré des hausses de 20 à 30 % sur les produits de base, le Liban dépasse 80 % pour plusieurs catégories. Cette situation s’explique par l’absence de mécanismes de compensation monétaire, l’érosion des réserves centrales, et la fragmentation du système institutionnel.
Des experts de l’ESCWA soulignent que le Liban pourrait devenir un cas d’étude sur l’impact combiné de la crise économique, de la dévaluation monétaire, et de l’effondrement des filets sociaux. Ils recommandent la mise en place urgente d’un filet alimentaire national, avec des prix de référence, des subventions croisés et une centralisation des achats publics. À ce jour, aucune initiative de ce type n’a été lancée par les autorités.
Perspectives à moyen terme
À moyen terme, les perspectives restent préoccupantes. Les prévisions de l’Université libanaise estiment que si les tendances actuelles se poursuivent, le panier de fête pourrait atteindre les 1,6 million de livres d’ici décembre 2025. Ce niveau équivaudrait alors à plus de la moitié du salaire minimum, rendant les célébrations inaccessibles à une large partie de la population.
Certains économistes proposent la création d’un indice officiel du coût de la vie festive, qui permettrait de mesurer de manière standardisée la pression sociale sur les ménages à l’approche des fêtes. Cet indice servirait aussi de base à une aide ponctuelle et thématique, évitant la dilution des budgets sociaux dans des dispositifs généraux peu efficaces.
Le maintien des traditions culturelles dans un contexte de paupérisation extrême devient un enjeu politique. L’incapacité à répondre à ces attentes pourrait accentuer la défiance envers l’État et renforcer les mécanismes d’auto-organisation communautaire, avec le risque d’un repli identitaire renforcé.
Stratégies de résilience et adaptations familiales
Face à cette insécurité alimentaire croissante, les ménages libanais déploient des stratégies d’adaptation de plus en plus sophistiquées. Certaines familles urbaines s’approvisionnent désormais directement auprès des agriculteurs dans les zones rurales, court-circuitant les réseaux de distribution classiques pour bénéficier de prix plus abordables. Ce phénomène, bien que marginal, s’intensifie et transforme la relation entre producteurs et consommateurs.
D’autres pratiques, telles que l’achat groupé entre voisins ou la mutualisation des stocks alimentaires, gagnent du terrain dans les quartiers populaires. Des groupes WhatsApp communautaires servent à coordonner les achats de gros, négocier des rabais, ou organiser la rotation des courses entre familles.
Dans les zones rurales, les familles qui possèdent encore un lopin de terre réactivent les circuits de production domestique. Le retour aux cultures de subsistance, telles que les légumes, les légumineuses et les herbes aromatiques, est observé dans plusieurs régions du Nord et de la Bekaa. Des semences échangées entre villages, des foires locales d’agroécologie, et des ateliers d’autoproduction sont organisés par des collectifs de femmes.
Contraintes et limites des solidarités informelles
Si ces initiatives témoignent d’une capacité de résilience remarquable, elles ne suffisent pas à compenser l’effondrement du cadre macroéconomique. La dépendance croissante aux aides informelles peut accentuer les inégalités d’accès, notamment pour les familles monoparentales, les personnes âgées ou les réfugiés. Le risque est d’installer durablement des systèmes parallèles de survie, non encadrés, qui échappent aux politiques publiques.
Certains observateurs mettent en garde contre une forme d’épuisement de la résilience communautaire. Les familles solidaires depuis plusieurs années atteignent un seuil de saturation, où la capacité à partager diminue au fur et à mesure que la pression économique s’intensifie. Le sentiment d’isolement et de frustration augmente, en particulier parmi les jeunes générations.
Initiatives internationales et appuis extérieurs
Sur le plan international, plusieurs agences des Nations unies ont alerté sur la situation libanaise. Le Programme alimentaire mondial (PAM) a révisé à la hausse ses besoins budgétaires pour le Liban en 2025. Il envisage une campagne de financement ciblée sur la sécurité alimentaire lors des fêtes religieuses, pour fournir des paniers spécifiques à 300 000 familles.
La Banque mondiale, dans son dernier rapport, identifie le secteur alimentaire comme un axe prioritaire pour les financements d’urgence. Des discussions sont en cours avec le gouvernement libanais pour créer un mécanisme de transfert monétaire conditionnel, basé sur l’indexation du panier alimentaire. Ce programme permettrait de couvrir partiellement les coûts festifs pour les familles les plus vulnérables.
Toutefois, les partenaires internationaux conditionnent leur soutien à une meilleure transparence budgétaire, à des audits indépendants des fonds publics, et à une clarification du rôle des ONG dans la chaîne de distribution. Sans ces garanties, les montants mobilisables risquent d’être très inférieurs aux besoins.



