La reconstruction : promesses brisées et défis logistiques
L’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, causée par l’ignition de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium stockées dans des conditions négligentes, a dévasté la capitale libanaise, tuant 235 personnes, blessant plus de 6 500 autres et déplaçant 300 000 habitants. Les dégâts matériels, estimés à 15 milliards de dollars, ont détruit des quartiers entiers, des infrastructures vitales comme les silos à grains et une grande partie du port, poumon économique du pays. Cinq ans plus tard, en 2025, la reconstruction reste largement au point mort, freinée par la corruption, la crise économique, l’instabilité politique et des défis logistiques colossaux. Malgré les promesses internationales et les efforts de la société civile, les progrès sont minimes, laissant Beyrouth dans un état de désolation et les Libanais dans une frustration croissante face à un avenir incertain.
Une dévastation sans précédent
L’onde de choc de l’explosion, équivalant à 1,1 kilotonne de TNT, a ravagé plus de 70 000 logements, 8 000 bâtiments, dont 640 structures classées au patrimoine, et des infrastructures essentielles comme des hôpitaux, des écoles et le port. Les silos à grains, qui contenaient 85 % des réserves céréalières du Liban, ont été pulvérisés, plongeant le pays dans une crise alimentaire immédiate, aggravée par sa dépendance à 80 % des importations. Les quartiers de Gemmayzé, Mar Mikhaël et Karantina, proches du port, ont été les plus touchés, avec des immeubles historiques éventrés et des zones populaires réduites à des amas de débris. La reconstruction de ces infrastructures, essentielle pour la survie économique et sociale du Liban, s’est heurtée à des obstacles systémiques dès les premiers jours.
Promesses internationales : un espoir déçu
Dans les semaines suivant l’explosion, la communauté internationale a répondu par des engagements financiers significatifs. Lors d’une conférence de donateurs organisée par la France en août 2020, 300 millions d’euros ont été promis pour la reconstruction, tandis que d’autres pays, comme les États-Unis et les Émirats arabes unis, ont annoncé des contributions supplémentaires. L’UNESCO a lancé un fonds spécifique pour restaurer le patrimoine culturel, levant 100 millions de dollars pour des projets comme le musée Sursock. Cependant, en 2025, moins de 10 % des 15 milliards de dollars nécessaires ont été effectivement déboursés, selon un rapport de la Banque mondiale. La corruption, endémique au Liban, a détourné une grande partie des fonds, tandis que la bureaucratie et les luttes entre factions politiques ont bloqué leur allocation.
Par exemple, des projets d’infrastructures, comme la reconstruction du port, ont été retardés par des disputes sur le contrôle des contrats, souvent attribués à des entreprises liées à des politiciens influents, comme ceux du Hezbollah ou du mouvement Amal. Un audit de l’aide française, publié en 2023, a révélé que 20 % des fonds alloués avaient été utilisés pour des dépenses non liées à la reconstruction, comme des salaires de fonctionnaires ou des projets politiquement motivés. Cette mauvaise gestion a alimenté la méfiance des donateurs internationaux, qui conditionnent désormais leur aide à des réformes que le Liban peine à mettre en œuvre.
Défis logistiques : un système à bout de souffle
La reconstruction est entravée par des défis logistiques majeurs, amplifiés par la crise économique et politique. La dévaluation de 90 % de la livre libanaise a fait exploser les coûts des matériaux de construction, comme le ciment et l’acier, rendant les projets inabordables pour un pays où le salaire moyen ne dépasse pas 50 dollars par mois en 2025. L’exode massif, avec 500 000 Libanais, dont 40 % des architectes et ingénieurs, ayant quitté le pays depuis 2020 selon l’Organisation internationale pour les migrations, a vidé le Liban des compétences nécessaires pour mener à bien des chantiers complexes.
Le port, qui gérait 60 % des importations, reste partiellement dysfonctionnel. Si certaines opérations ont repris, les silos à grains n’ont pas été reconstruits, laissant le pays vulnérable aux pénuries alimentaires. Les projets de modernisation du port, proposés par des firmes internationales comme la française CMA CGM, se heurtent à des luttes de pouvoir entre factions politiques, chacune cherchant à contrôler les futurs revenus douaniers. En 2025, seulement 30 % de la capacité du port a été restaurée, selon un rapport de l’administration portuaire, entravant le commerce et aggravant la crise économique.
La gestion des débris, estimés à 800 000 tonnes, pose un autre défi logistique. Contrairement aux normes internationales, qui exigent un tri et un traitement des déchets dangereux comme l’amiante et les produits chimiques, une grande partie des débris a été déversée dans des carrières ou des décharges illégales près de Beyrouth, polluant le sol et les nappes phréatiques. Cette gestion chaotique, résultat de l’absence d’infrastructures de traitement des déchets, reflète l’incapacité du Liban à répondre aux crises environnementales, comme l’avait déjà montré la crise des ordures de 2015.
Efforts locaux : la société civile à la rescousse
Face à l’inaction de l’État, la société civile et les ONG locales ont pris en charge une partie de la reconstruction. Beit el-Baraka a restauré plus de 1 500 maisons dans les quartiers populaires comme Karantina, tandis que Nusaned a concentré ses efforts sur la réhabilitation de bâtiments historiques à Gemmayzé. Ces initiatives, financées par des dons privés et des contributions de la diaspora libanaise, ont permis de reconstruire environ 40 % des bâtiments endommagés, selon l’ONU. Cependant, ces efforts restent limités face à l’ampleur des besoins. Les ONG, confrontées à la crise économique, peinent à mobiliser des fonds suffisants, et l’épuisement des bénévoles, nombreux à avoir émigré, freine leur impact.
Des initiatives communautaires ont également vu le jour. À Mar Mikhaël, des habitants ont formé des coopératives pour réparer des immeubles, utilisant des matériaux recyclés pour réduire les coûts. Ces projets, bien que symboliques, témoignent de la résilience d’une population abandonnée par ses dirigeants. Cependant, l’absence de coordination avec les autorités locales a conduit à des reconstructions inégales, certains quartiers restant en ruines tandis que d’autres, plus aisés, bénéficient d’une attention disproportionnée.
Tensions entre modernisation et préservation
La reconstruction a suscité des débats sur l’avenir urbanistique de Beyrouth. Certains, comme des promoteurs immobiliers liés aux élites politiques, plaident pour une modernisation du port et des quartiers touchés, avec des projets de tours modernes et d’infrastructures commerciales. Ces propositions, souvent soutenues par des investisseurs étrangers, risquent d’effacer le caractère historique de Beyrouth, au détriment de son identité culturelle. À l’inverse, des associations comme Beiruti, composées d’architectes locaux, militent pour une restauration respectueuse du patrimoine, en préservant les maisons traditionnelles à triple arcade et les bâtiments coloniaux. Ces tensions, exacerbées par le manque de transparence dans l’attribution des contrats, reflètent les luttes de pouvoir qui continuent de paralyser le Liban.
Un avenir incertain
Cinq ans après l’explosion du port de Beyrouth, la reconstruction reste un mirage pour beaucoup de Libanais. Les promesses internationales, engluées dans la corruption, et les défis logistiques, aggravés par la crise économique et l’exode des talents, ont laissé des quartiers comme Karantina dans un état de désolation. La société civile, malgré ses efforts héroïques, ne peut compenser l’absence d’un État fonctionnel. L’élection de Joseph Aoun comme président en 2024 et la nomination de Nawaf Salam comme Premier ministre offrent un espoir de réformes, mais les progrès restent lents. La reconstruction, ou son absence, symbolise l’échec d’un système incapable de se relever, laissant Beyrouth et ses habitants dans un état de précarité, où les promesses brisées dominent l’horizon.



