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Golfe sous les drones : qui profite vraiment de la guerre énergétique ?

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Un nouvel incendie dans la raffinerie koweïtienne de Mina Al-Ahmadi a rappelé, vendredi 20 mars, que la guerre régionale ne se joue plus seulement dans le ciel de l’Iran, d’Israël ou du Liban. Elle se joue aussi sur les terminaux, les raffineries, les trains de liquéfaction et les routes maritimes qui alimentent l’économie mondiale. Selon l’agence officielle koweïtienne KUNA, le site de Mina Al-Ahmadi a été visé tôt le matin par plusieurs drones hostiles, au lendemain d’une première attaque déjà suivie d’un incendie. Des unités ont été arrêtées, tandis que les secours tentaient de contenir le sinistre. Reuters avait déjà rapporté jeudi que des drones avaient provoqué des feux à Mina Al-Ahmadi et à Mina Abdullah, dans une séquence plus large d’attaques iraniennes contre des installations énergétiques au Qatar, en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et au Koweït, après les frappes israéliennes contre les infrastructures gazières iraniennes.  

Le fait brut est clair. Le Golfe paie le prix d’une escalade qui a changé de nature. Les installations pétrolières et gazières, longtemps considérées comme des actifs trop sensibles pour être touchés frontalement, sont désormais devenues des cibles. Au Qatar, les frappes sur Ras Laffan ont mis hors service 17 % de la capacité d’exportation de gaz naturel liquéfié du pays pour une durée estimée entre trois et cinq ans, selon le ministre qatari de l’Énergie et patron de QatarEnergy, Saad al-Kaabi. Les dégâts touchent deux trains de LNG et une installation de gas-to-liquids, avec un manque à gagner annuel estimé à 20 milliards de dollars. En d’autres termes, ce n’est plus seulement la sécurité régionale qui vacille. C’est la mécanique même de l’approvisionnement énergétique mondial.  

La question posée en filigrane par Doha, et désormais par l’ensemble des marchés, est donc moins rhétorique qu’il n’y paraît : à qui profite ce crime énergétique ? La réponse la plus honnête tient en une phrase : il n’existe pas, à ce stade, de preuve publique que ces attaques ont été conçues pour enrichir directement un acteur précis. Mais il existe déjà des gagnants relatifs, des opportunités stratégiques et des effets de marché qui redistribuent les cartes. Le bénéfice n’est pas forcément immédiat, ni même assumé. Il peut être politique, logistique, financier ou géoéconomique. Et dans cette recomposition, Israël occupe une place ambiguë : pas clairement gagnant à court terme, mais potentiellement bénéficiaire à moyen terme si la crise accélère le basculement des flux énergétiques vers la Méditerranée orientale.  

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Le signal venu du Qatar

Jeudi, Saad al-Kaabi n’a pas formulé une accusation directe de calcul marchand israélien. Il a cependant posé un cadre politique très fort. Dans son entretien à Reuters, il a insisté sur le fait que l’attaque contre les installations qataries avait brisé l’idée même d’un sanctuaire énergétique régional. Plus tôt ce mois-ci, il avait aussi averti que, si la guerre se prolongeait, tous les producteurs du Golfe pourraient être contraints d’interrompre leurs exportations en quelques semaines. Le message est transparent : quand les infrastructures énergétiques deviennent des cibles, les effets dépassent de loin les protagonistes immédiats du conflit. Doha laisse ainsi entendre que cette guerre déplace les rapports de force sur le marché mondial de l’énergie, et que certains acteurs extérieurs peuvent en tirer avantage même sans apparaître au premier plan.  

Cette lecture n’est pas théorique. Reuters rapporte qu’un analyste de MST Marquee a estimé que les attaques sur Ras Laffan pourraient provoquer une pénurie durable de gaz à l’échelle mondiale et que cette situation n’exercerait pas forcément de pression sur Washington, parce que les États-Unis bénéficient économiquement de prix mondiaux plus élevés du gaz. Le premier gagnant évident, dans l’immédiat, n’est donc pas Israël mais l’ensemble des exportateurs alternatifs capables de vendre plus cher dans un marché tendu. Les États-Unis, devenus le premier fournisseur de LNG de l’Union européenne en 2025, figurent au premier rang de ces bénéficiaires potentiels. La Norvège aussi profite mécaniquement de la rareté accrue, même si sa capacité d’augmenter rapidement ses volumes reste limitée.  

L’Europe sous pression, mais pas encore tournée vers Israël

L’hypothèse d’un gain israélien mérite d’être examinée sans raccourci. Oui, l’Union européenne a signé en 2022 un mémorandum avec l’Égypte et Israël pour développer les exportations gazières de la Méditerranée orientale vers l’Europe via les capacités égyptiennes de liquéfaction. Oui, les exportations israéliennes de gaz vers l’Égypte et la Jordanie ont progressé de 13,4 % en 2024, selon le ministère israélien de l’Énergie relayé par Reuters. Oui encore, le gisement Leviathan a signé en août 2025 le plus important contrat d’exportation de l’histoire du pays, avec 130 milliards de mètres cubes promis à l’Égypte jusqu’en 2040. Mais cela ne signifie pas qu’Israël vend aujourd’hui massivement plus de gaz à l’Europe à cause des frappes dans le Golfe.  

La raison est simple. Le gaz israélien n’arrive pas directement sur le continent européen comme le LNG qatari. Il passe d’abord par l’Égypte, qui l’utilise pour sa propre consommation ou l’exporte après liquéfaction. Or l’Égypte elle-même reste fragile sur le plan énergétique. Reuters rappelait en juin 2025 qu’elle importait plus de 0,9 milliard de pieds cubes par jour de gaz israélien au cours des quatre premiers mois de l’année, soit environ 17 % de sa consommation observée. Ce gaz sert donc d’abord à colmater le déficit égyptien. La hausse des flux contractuels prévue à partir de 2026 peut renforcer à terme la capacité égyptienne à réexporter du gaz vers l’Europe, mais ce n’est pas un remplacement instantané du Qatar. Et surtout, les volumes qataris perdus sont considérables : l’Union européenne reçoit environ 9 % de son LNG du Qatar, tandis que les approvisionnements alternatifs sont déjà proches de leurs limites.  

Autrement dit, si l’on répond strictement à la question posée, la réponse est nuancée. Non, rien n’indique qu’Israël vende d’un coup davantage de pétrole à l’Europe grâce à ces attaques ; Israël n’est pas un grand exportateur de brut vers le marché européen. Pour le gaz, la réponse est un peu différente : Israël dispose bien d’une trajectoire de montée en puissance via l’Égypte, mais la crise actuelle ne lui procure pas un gain automatique et immédiat. D’autant que la guerre perturbe aussi ses propres infrastructures. Le producteur Energean a suspendu ses perspectives 2026 pour Israël, en raison de l’arrêt de son unité flottante qui dessert plusieurs champs gaziers israéliens. Le système israélien lui aussi encaisse donc le choc.  

Ce que dit vraiment Netanyahu

L’élément le plus éclairant est peut-être venu de Benjamin Netanyahu lui-même. Jeudi, le Premier ministre israélien a déclaré qu’il fallait bâtir des oléoducs et gazoducs traversant la péninsule Arabique jusqu’aux ports israéliens de Méditerranée, afin d’éviter la vulnérabilité du détroit d’Ormuz et des eaux du Golfe face à l’Iran. La phrase est capitale. Elle ne démontre pas un intérêt commercial immédiat dans les frappes contre les installations du Golfe. Elle révèle en revanche un horizon stratégique très net : transformer la crise actuelle en opportunité pour repositionner Israël comme corridor énergétique alternatif entre le Golfe et l’Europe.  

Cette idée n’est pas nouvelle dans les cercles stratégiques israéliens. Elle prend aujourd’hui une force particulière parce que la guerre rend visibles les fragilités des itinéraires classiques. Si Ormuz devient trop dangereux, si les installations du Golfe restent exposées, alors un axe ouest vers la Méditerranée apparaît, sur le papier, comme une solution. Israël ne serait plus seulement un producteur gazier régional. Il deviendrait une interface de transit, donc un acteur de sécurité énergétique européenne. C’est là que le conflit peut, à moyen terme, servir les intérêts israéliens, même si le bénéfice commercial immédiat reste limité. Netanyahu ne parle pas d’un gain conjoncturel sur les prix. Il parle d’une refonte durable de la carte énergétique du Moyen-Orient.  

Les vrais gagnants de court terme

À court terme, les gagnants sont plus faciles à identifier que le commanditaire économique supposé. Ce sont d’abord les producteurs non touchés qui vendent sur un marché où les prix flambent. Reuters rapporte que les prix du gaz en Europe ont bondi jusqu’à 35 % après l’attaque contre les infrastructures énergétiques régionales, tandis que le Brent a dépassé momentanément 119 dollars avant de refluer. Dans un tel environnement, les exportateurs de LNG hors Golfe, surtout américains, bénéficient d’une valorisation accrue de leurs cargaisons. Les acteurs du trading, les armateurs et certains producteurs atlantiques peuvent aussi tirer parti de la volatilité, même si le risque géopolitique reste colossal pour tous.  

Il existe aussi des gagnants politiques. Pour Israël, l’escalade conforte un argument qu’il martèle depuis longtemps : l’Iran menace non seulement Israël mais l’architecture énergétique mondiale. Pour les États-Unis, la crise renforce le rôle stratégique de leur LNG sur le marché européen. Pour certains pays européens, elle accélère la nécessité de diversifier encore davantage les sources et les routes. Pour la Russie enfin, de façon plus indirecte, chaque tension prolongée sur les prix du gaz ravive le débat européen sur le coût du découplage énergétique, même si Bruxelles maintient son objectif de bannir totalement le gaz russe d’ici à fin 2027. Là encore, le profit n’est pas unilatéral. Il se répartit entre plusieurs acteurs qui n’ont pas le même agenda.  

Le Koweït, preuve que la logique d’escalade l’emporte sur la logique commerciale

Le cas du Koweït montre enfin pourquoi il faut se méfier des lectures trop simples. L’attaque de Mina Al-Ahmadi ne profite pas directement à un concurrent identifiable de manière nette. Elle alimente d’abord une logique de représailles, de démonstration de vulnérabilité et de pression politique sur les alliés régionaux d’Israël et des États-Unis. Le même constat vaut pour les frappes sur Ras Laffan, les incidents en Arabie saoudite et l’arrêt de certaines installations aux Émirats. L’objectif immédiat semble être de montrer qu’aucune puissance du Golfe n’est à l’abri, et que la guerre peut faire exploser le coût économique global du conflit. C’est une stratégie de coercition régionale avant d’être une stratégie de rente.  

C’est pourquoi la formule « à qui profite le crime ? » doit être maniée avec rigueur. Les attaques profitent tout de suite à ceux qui vendent du gaz et du pétrole hors du Golfe à des prix plus élevés. Elles servent politiquement ceux qui veulent redessiner les routes énergétiques. Elles peuvent, à moyen terme, renforcer la thèse israélienne d’un couloir énergétique vers la Méditerranée. Mais elles ne prouvent pas qu’Israël encaisse dès aujourd’hui un dividende commercial massif sur l’Europe. Sur le pétrole, l’idée est faible. Sur le gaz, elle existe, mais sous une forme indirecte, graduelle et encore entravée par les propres vulnérabilités israéliennes. Le fait le plus solide, ce vendredi matin, reste ailleurs : à mesure que brûlent les raffineries et les trains de liquéfaction, l’énergie devient un théâtre de guerre à part entière, et le marché mondial un champ de bataille secondaire où les gagnants ne sont jamais ceux qui apparaissent d’abord dans les communiqués officiels.

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